CHAPITRE III
fièvre, cette terrible fièvre africaine, à laquelle, le premier, je (levais payer moli tribut. Toutefois, la connaissance est anodine. Après trois jours de lancinantes caresses, la maussade visiteuse se lasse de son dernier favori et court à d'autres embrassements. Bon voyage. Mademoiselle, et que notre rupture soit définitive, n'est-ce pas ? Je me déclare indigne de votre gênante fidélité.
— Au cours de mon indisposition, j'ai reçu plusieurs fois la visite du Révérend Père Etienne Bauer, de la Mission catholique du Saint-Esprit, établie à l'extrémité ouest de Bagamoyo. Il approuve pleinement le traitement à la quinine, suivi sur la foi des voyageurs qui nous ont précédés. Mes compagnons lui rendent sa politesse et reviennent enchantés de Taccueil qu'ils ont reçu des Révérends.
C'est chez eux que le capitaine Cambier et le docteur Dutrieux ont été soignés lorsqu'ils se trouvaient retenus par la fièvre, au début de leur expédition. A cause du voisinage de la mer et du mélange de l'eau salée avec l'eau douce, Bagamoyo est surtout exposé aux miasmes fébrigènes. Non seulement les Européens, mais les natifs, subissent l'influence de cet insalubre séjour. L'intoxication, provoquée par la décomposition des matières organiques, n'atteint pas, d'ailleurs, que les êtres humains. Les animaux mômes en sont douloureusement afi'ectés.
— Encore bien faible sur mes quilles, comme disent les marins, je profite du premier jour de convalescence pour visiter la localité. Bagamoyo, ou cœur de l'.^rique, de Baga (corruption du mot Barra, intérieur) et de Moyo, cœur, pourrait bien devenir, en efiet, le point où aboutiront les moindres pulsations do la côte orientale. Cette ville, ou ce grand village — car il n'y a pas dans l'Afrique Equatoriale beaucoup d'agglomérés qui se rapprochent, comme disposition, de nos cités européennes, — a pris depuis quelques années une extension considérable et déjà ne le cède presque en rien à Zanzibar. Même animation, même population hétérogène et, aussi, même et incurable saleté. C'est ici que s'organisent et que partent toutes les caravanes en destination de l'intérieur. Celles de Stanley, de Cambier et de Popelin y ont été formées. Aussi la population s'accroît-elle dans des proportions incessantes, renforcée encore par l'appoint des Oua- Nyamouézis, désireux de prendre du service en qualité de sol-
dats ou de porteurs. Seules, les expéditions anglaises choisissent, comme point de partance, Sadani, situé au Nofd, sans doute à cause de la Mission Evangélique qui leur facilite grandement la besogne.
Les indigènes de Bagamoyo appartiennent à la race des Oua- Rimas, variété des Oua-Souahilis, sous l'autorité d'un gouverneur délégué par Saïd Bargash. Moins d'Arabes qu'à Zanzibar, mais en revanche de nombreux Hindis et Banians, âpres à la curée. Ils y tiennent boutique ouverte d'étoffes, de conserves, de tabac, de verroteries, d'instruments aratoires, d'outils, etc., etc. Mais il faut avoir l'œil ouvert lorsqu'on a à traiter avec eux.
— Le Baron von Sch5ler,chef de l'Expédition Allemande, mai*chant également sous la bannière de l'Association Internationale Africaine, est arrivé à Bagamoyo presque en même temps que nous. Il est accompagné des docteurs Bôhm, naturaliste, et Kaiser, astronome distingué. M. Reichard, qui s'est joint à eux, voyage pour son compte particulier. Nous avions eu fort peu de rapports avec eux, pendant notre séjour à Zanzibar, et c'est pourquoi, probablement, j'ai oublié d'en parler. Ces messieurs en sont, comme nous, à leur coup d'essai, et leur départ coïncidera avec le nôtre.
— Si le voyageur peut se fier à un Arabe pour la recherche des soldats de son escorte, il ne devrait s'en rapporter qu'à luimême pour leur engagement personnel et définitif. Indépendamment de la nécessité de se pos3r,dès le début, en maître exclusif, faisant tout par lui-même, jugeant souverainement et infailliblement des qualités exigées de s3s Askaris, il y a la question d'obéissance directe qu'un simple oubli de forme peut compromettre. Le soldat indigène, engagé par l'intermédiaire d'un raccoleur Hindi ou Banian, vous croira inapte à faire de l'autorité et profitera malignement de tout défaut d'expérience, pour substituer ses volontés aux vôtres. Malheur au chef de caravane qui ne joue pas serré ! Le moindre Pagazi ne tarde pas à abuser de sa condescendance. Qui plus est, l'engagé, par intermédiaire, S3 croit souvent plus lié envers cet intermédiaire qu'à l'égard de l'explorateur ayant imprudemment, ou par nécessité, délégué une partie de ses pouvoirs. L'exemple en est suffisant dans ce qui est arrivé de la caravane envoyée à Livingstone par le docteur