‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 35 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

plaisir d'envoyer quelques balles aux hippopotames du Kingani. »

Nous échangeons une cordiale poignée de mains, peut-être la dernière! Désormais, il ne s'agit plus de regarder derrière soi. Le véritable exil commence et, au départ de nos amis de quelques jours, se rompt douloureusement la chaîne qui nous attachait encore à la civilisation européenne.

— Sortis noirs et gluants de l'infect marécage, dans lequel nous avons trouvé le baptême du voyageur, nous poursuivons notre route et, deux heures plus tard, arrivons au Kingani, limite extrême du territoire de Bagamoyo. Cette rivière, ce fleuve plutôt, au lit profond et vaseux, atteignant sur ce point plus de 60 mètres de largeur, est d'un abord désagréable et malaisé. 11 jouit, de plus, d'une fort mauvaise réputation sanitaire. Ainsi, on a bien recommandé de ne pas camper sur ses bords, si nous ne voulons nous exposer à contracter les germes d'une fièvre dangereuse et persistante.

Comme on nous l'avait dit, ses eaux sont peuplées de massifs hippopotames et de souples crocodiles. 11 n'est pas rare de voir ces derniers happer au passage les ânes entraînés à la remorque d'un canot, car c'est dans des embarcations, simplement creusées dans des troncs d'arbres, que s'opère le transbordement. Je ne sais si cotte particularité a pu être révélée à nos roussins, mais on a toutes les peines du monde à leur faire passer l'eau à la nage. Il faut les tirer au moyen de cordes, dans ces flots redoutables, avec accompagnement de coups de gourdin, et les traîner dans le sillage de nos pirogues africaines.

Auprès de ces animaux obstinés et rétifs, nos ânes d'Europe, incarnation de l'entêtement, sont d'un commerce plus facile que le Philinte de Molière. Par exemple, ils gravissent la berge opposée avec une vélocité remarquable.

Le troupeau de chèvres, achetés à Bagamoyo au nombre de vingt, et que nous renouvellerons en route, au fur et à mesure des besoins, passe la rivière en pirogue. Des deux côtés de l'interminable passage de la caravane, les chevaux de rivière^ intimidés par notre nombre, font, à intervalles mesurés, émerger leurs têtes monstrueuses de la surface liquide. Robert Do Meuse en atteint un à la tempe. Frappé à mort, le colosse rougit Teau de son sang et après quelques dernières convulsions s'en va à la

dérive. Nous n'avons ni le temps ni Tidée de le faire repêcher, au grand désappointement de nos Africains qui font volontiers viande de toute chair.

Quant aux mahométans de Tescorte, ils n'auraient garde, d'y toucher, le Coran rangeant les amphibies au nombre des animaux impurs.

Sur la rive Bagamoyienne, se trouve un poste militaire, relevant du Sultan de Zanzibar et commandé par un officier Beloutchi, chargé d'arrêter les convois d'esclaves venant de l'intérieiu'. Mais je m'imagine bien que les spéculateurs arabes et les marchands d'hommes, pour lesquels la traite semble encore un droit naturel, — celui du plus fort — ne commettent point la niaiserie de se jeter dans la gueule du loup.

— Nous foulons le sol de l'Ou-Zaramo, qui offre à nos regards la môme ricliesse que les précédentes sohtudes.

La vallée du Kingani se poursuit en pente douce. La saison (le pluie, qui vient de finir, en a laissé les terrains glissant» et détrempés, dans les bas-fonds, lorsque sur les hauteurs, le Soleil a exercé son action dévorante. Aux endroits marécageux nos pas s'embarrassent, à chaque instant, dans les racines tordues (les palétuviers, étendant dans la vase, à demi séchée, leurs vivaces réseaux, avides d'humidité. A une heure de marche du Kingani, le chemin bifurque. L'une des sections conduit à Kikoka. C'est celui qu'a pris Stanley lors de son premier voyage, à la recherche de Livingstone. L'autre, que nous suivrons, mène au village de Bighiro.

Triste nature, dans la saison chaude et dont on ne soupçonnerait guèro la proverbiale fécondité ! Ce ne sont partout que plaines, aux herbes rousses, rongées de fourmis et coupées de quelques rares sentiers. Puis, à mesure que le sol s'exhausse, il se couvre d'inextricables fourrés -de mimosas et d'acacias, aux branchages rouilles, enchevêtrés de lianes.

Sous la chaleur torride du jour, tout est silence. Pas un chant d'oiseau ne vibre dans l'espace et les antilopes même se tienneiit tapies dans les bois.

Ces parages sont, paraît-il, affectionnés par les lions qui y trouvent du gibier en abondance. Nous n'en avons pas encore rencontrés, jusqu'ici, au grand déplaisir de Robert De Meuse, qui brûle de faire concurrence à BonbonneL

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