CHAPITRE IV
ses arais, quittés il y a quelques heures, l'obsède. Il faut qu'il les revoie sans désemparer et s'accoutume à l'idée de la séparation, par des adieux à leur seconde édition. Cet attachemdnt aux siens, du reste, tout à son honneur, inflige un éclatant démenti aux voyageurs qui le représentent comme totalement dénué de sensibilité.
En Afrique, comme partout, l'homme est le môme, doué de vertus natives et de penchants bestiaux.
Nos pauvres soldats nègres, se basant sur la tradition, considèrent probablement cette escapade comme un droit, car de mémoire de chef do caravane, il en est généralemant ainsi et, de l'avis de nos Akidas, il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Le premier campement est toujours et forcément le plus long.
Peut-être devrons-nous le traîner pendant cinq à six jours ; et encore tous nos hommes ne seront point là pour répondre à l'appel. Mais les manquants se feront un point d'honneur de nous rattraper sur la route. Voilà 'qui trouble singulièrement nos idées européennes sur la discipline militaire! Mais qu'importe, si nous arrivons au but ?
Les Pagazis se montrent plus réservés. Presque tous, du reste, en leur qualité de Oua-Nyamouézis, n'ont pas les mêmes raisons pour regretter Bagamoyo. Leur véritable préoccupation consiste à rentrer le plus tôt possible dans leur pays, c'est-à-dire dans l'Ou-Soukouma, à Tabora ou aux nombreux villages des environs do Kouyara.
Aussi sont-ils restés en masse dans le camp. Nous les admirons, assis autour de leurs feux, S3 passant béatement de grosses pipes où fume un chanvre infect dont ils aspirent avec délices les acres émanations. Chaque inlialation fait pénétrer la fumée jusqu'au fond de leur gorge et il est fort plaisant de les voir savourer leur souffrance comme une inappréciable volupté. Des nausées violentes, suivies d'éternuements formidables, longtemps prolongés et couronnés par un petit cri aigu, sauvage et fou, signalent chaque bouffée. Et pourtant, cette pipe douloureuse, écœurante et fatale, constitue une de leurs plus chèresjouissances. Encore une fois, ne rions pas et souvenons-nous à quel pénible apprentissage nous devons la triste faculté de griller, sans sourciller, un nombre plus ou moins grand de bouffardes, de cigares et de cigarettes.
Les Oua-Nyamouézis sont grands et forts, et taillés pour porter les fardeaux qu'on leur confie. Beaucoup sont accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, autre argument en favem^ de la famille africaine. Ces derniers se chargent des menus colis proportionnés à leur forces. Tels, généralement, les ustensiles de cuisine et les objets de couchage, servant à leur usage particuUer et à celui du père ou de Tépoux.
Les femmes de TOu-Nyamouézi se distinguent de celles de la côte par leurs bracelets d'épais fils de cuivre ou de minces fils de fer, qui se répètent au-dessus de la cheville.
Chez elles, le lobe de Toreille est seul percé et, insensiblement élargi, arrive à contenir des ornements en bois, de forme ronde et plate, atteignant la grandeur d'une médaille ordinaire. Ce primitif bijou tient dans Toreille, au moyen d'une rainure circulaire, où la chair, distendue, au moment de l'introduction, ne tarde pas à se resserrer. Les Moina-Ouakés de la côte ont toute la conque de l'oreille percée à distances égales et, dans les nombreuses ouvertures, enchâssent de petits morceaux de bois ou de blanches racines de manioc, coupés au ras du cartilage. Le pagne zanzibarite, serré à la naissance du sein, est adopté même par les villageoises de l'intérieur, quand elles viennent à la côte.
Mais ce qui distingue les différentes races, c'est surtout la façon de marcher. Lourdes et disgracieuses, sont les compagnes des porteurs de l'Ou-Nyamouézi, tandis que la femme du littoral affecte un balancement des hanches, rappelant le fameux ménéo espagnol, et fort goûté à Zanzibar. Les enfants, eux, vont complètement nus et, comme turbulence, ne le cèdent en rien à nos gamins occidentaux.
Le Pagazi de l'intérieur, drapé d'une simple chouka de couleur, nouée autour des hanches, a également l'oreille percée ; mais au lieu de bijoux, il y loge des objets d'utilité pratique, tels que sa tabatière, par exemple, creusée dans une tige de calebasse.
Ce sont les paysans de la caravane, comme les hommes de Zanzibar et de Bagamoyo en sont les citadins. Ces derniers se montrent très jaloux de leur supériorité sociale. Tous les nègres, d'au delà du Kingani, ont reçu d'eux le nom dédaigneux de Oua- Ghenzis, c'est-à-dire, ensemble et tout à la fois : sauvages, non civihsés, ignorants des bonnes manières et du savoir-vivre, ne