CHAPITRE IV
sachant ni saluer ni dire merci, incapables de recevoir convenablement le monde et de se bien conduire en société. Le M'Gouana libre, delà côte, est expert en toutes ces belles choses et, à cheval sur les formules consacrées du rituel et du cérémonial musulmans, il se pose orgueilleusement en gentleman vis-à-vis de l'humble farmer de l'intérieur.
Il suffit, d'ailleurs, à un nègre quelconque, d'avoir habité la côte, en qualité d'esclave, pendant quelques mois, pour afficher les mêmes prétentions, et pour regarder les hommes libres de son village avec un mépris souverain.
— Mollement couchés sur les minces matelas de nos lits de campagne, nous passons une nuit excellente.
Aucun de nous n'est malade, malgré le bain de la journéo et les fatigues, toutes nouvelles, d'une marche en pays africain. La maudite fièvre qui m'avait rendu visite à Bagamoyo n'est pas revenue.
M. Sergère n'a point déplié sa tente. Il s'est commodément installé dans une grande hutte de feuillage élevée par ses domestiques particuliers. C^ qui reste de l'escorte et nos porteurs prolongent la veillée, assurés de no pas avoir à fournir d'étape le lendemain.
Nous les entendons causer jusque près de minuit, buvant du Pombé, fumant leur pipe, éternuant, toussant, crachant. Enfin les feux s'éteignent et le camp tout entier est livré au sommeil.
— A cinq heures du matin, le bruit afi'aibli du canon qui tonne à Zanzibar, annonçant rAfadjiri,ou prière du matin, nous trouve sur pied. La nuit a été chaude et c'est avec soulagement que nous abandonnons le séjour étroit de nos tentes, dont la température est trop élevée. M. Sergère a été mieux inspiré en adoptant la hutte indigène ou, même pendant les chaleurs du jour, on jouit d'une certaine fraîcheur.
Nous avons trois cuisiniers, Zaïdi, ancien capitaine de Stanley, engagé par M. S3rgère, Mafaka, son aide attitré, et Réhani, plus spécialement au service du capitaine Ramaeckers. Pour plus de confort nous avons décidé de faire la potbouille ensemble. C'est Mafaka qui, ce matin, est chargé du
déjeuner, composé de café, de biscuit et de galettes de sorgho, beurrées de miel.
M. de Leu, légèrement indisposé, restera au camp. Les autres membres de l'expédition, accompagnés de M. Sergère, garnissent leurs gibernes de cartouches et saisissent gaîment leur fusil. Le pays est, dit-on, fort giboyeux et un plaisir nouveau remplacera pour nous ceux de la vie civilisée : la chasse aux animaux qu'on n'a guère occasion de voir autre part, en Europe, que dans les box surchauffés de nos jardins d'acchmatation.
D'après le rapport de nos guides, antilopes, élans, zèbres et girafes abonderaient dans la plaine de Bighiro, offrant aux voyageurs d'abondantes ressources culinaires.
Campés sur une élévation de terrain, nous descendons dans la plaine par une pente assez raide, hérissée de rocailles. Les Oua-Kouèrés et les Oua-Sigouas, peuplades avec lesquelles nous allons faire plus intime connaissance, établissent leurs villages ordinairement sur des tertres défendus par d'épais fourrés de mimosas et de rouces géantes.
La Ghamba (campagne) de Bighiro s'étend au Sud, plantée le sorgho ou Moutama^ de maïs, de patates douces et surtout de manioc.
Pas d'arbres à fruits, sauf quelques bananiers, aux régimes peu développés.
Point de riz, non plus, céréale presque indispensable à l'alimentation des blancs, des Arabes et des hommes libres . de l'escorte. Nous n'en trouverons plus qu'à Siinbamouéni, dans rOu-Sagara, à Tabora, à Ougonda, etc., c'est-à-dire dans les endroits à colonies arabes.
Empêtrés dans les hautes herbes qui nous viennent jusqu'au menton, nous batte ns la contrée, à la recherche d'une proie quelconque. Nous rencontrons force gîtes à sanghers et à MghiriSy ou porcs rouges.
Mais le gibier semble s'être donné le mot pour éviter nos approches. De temps à autre, quelques gazelles effarouchées filent à l'horizon, hors de portée des rifles.
A la fin, pourtant, nous apercevons un groupe de sept ou huit antilopes que nous entourons, en nous échelonnant en tirailleurs.
Le gibier, ramené, s'avance imprudemment; MM. Ramaeckers, Sergère et De Meuse lâchent chacun un coup de fusil.