CHAPITRE IV
C'est ce dernier qui a visé le plus juste. Une antilope, atteinte à la cuisse, bondit et veut fuir avec ses compagnes.
Mais au bout d'une cinquantaine de mètres, sa marche se ralentit et nos hommes, qui se sont lancés à sa poursuite, l'achèvent à coups de lance. La bête est dépecée sur place et notre suite, s'en étant réparti les quartiers, retourne triomphalement au camp chargée de viande fraîche.
Cependant la température, délicieuse au départ, s'est notablement élevée. Il est temps de rentrer à notre tour. L'ardeur de la chasse nous ayant entraînés assez loin dans la direction du Nord, nous coupons en ligne droite une autre partie de la vaste plaine, maintenant semée de bouquets de sagoutiers et de strychnos, aux fruits comestibles, et de msandarousis, ou arbre à gomme copal. Dos cactus, dit à candélabres, profilent sur le ciel bleu leurs bras parallèles, armés d'aiguilles végétales. De la terre, couverte d'un humus rouge, qui doit être d'une rare fécondité, ressortent les volumineux oignons des amaryUis, à la tige courte et menue. Aux branches vertes des tamariniers, se balancent quelques singes noirs tachetés de blanc.
Les écureuils abondent, mais on aurait scrupule de tirer sur ces jolis animaux.
— M. de Leu, que nous avions laissé en proie à un certain malaise, n'a pu se lever. 11 se plaint d'une grande lassitude dans les jambes, lassitude dont la sensation s*est propagée, par les lombes, jusqu'à la nuque. Nous lui trouvons la peau sèche et froide.
Il grelotte, malgré la chaleur torride qui nous fait abondamment transpirer. C'est encore la maudite fièvre que nous avions bien cru éviter en ne campant pas sur les bords du Kingani. Le traitement en est tout indiqué. Nous amoncelons sur'notre camarade de nombreuses couvertures de laine, couronnées d'un couvre-pieds en caoutchouc, et lui faisons boire force thé, presque bouillant. Quant à la quinine, on n'en fait point usage au cours des accès, qu'elle ne sert qu'à prévenir.
Dans ces zones intertropicales, tout concourt à la stagnation des matières putrescibles. C'est surtout au début de la Massika, et dans les premiers temps de la saison sèche, que la fièvre exerce ses ravages. Mais elle n'éclate pas toujours sur les lieux mêmes où a commencé l'intoxication.
On en emporte avec soi le germe et souvent Taccès ne se déclare que quelques jours après.
M. de Leu, fort probablement, se ressent, maintenant seulement, du passage de Kingani.
— Notre expédition cynégétique nous a littéralement mis l'estomac aux talons et il faut tout l'intérêt que nous portons à M. de Leu poui* nous empêcher de nous précipiter tout d'abord vers l'endroit où le trio des cuisiniers procède à ses savants préparatifs. La voix de l'amitié écouté3, nous prêtons l'oreille à celle de l'estomac. A quelques mètres s'élève notre cuisine improvisée, consistant en un dais de feuillage supporté aux quatre angles par des piquets droits. Tout autour, excepté du côté même du Cambi, sont dressés de triples paravents de verdure . Gomme nous l'avons vu hier, marmites et casseroles reposent sur des pierrailles ou tout autre corps à l'épreuve de la flamme. L'air est imprégné d'une odeur exquise de viande rôtie. En effet, c'est aujourd'hui que Mafaka a tué, dans toutes les règles de la loi musulmane, son premier et succulent chevreau.
Voici comment Arabes et Oua-Ngouanas sont tonus de s'y prendre, car il s'agit d'une fonction toute spéciale, interdite aux impurs Oua-Ghenzis.
Le cuisinier, après avoir fait son choix, recourt à l'office d'un humble profane qui, renversant l'animal sur le flanc gauche, lui maintient les pattes à Taide des genoux et des mains.
Appuyant son pied droit sur Tépaule de l'hostie, le sacrificateur la saisit alors par le cou, pour chercher la place de l'artère carotide, et l'égorgé vivement en prononçant la parole sacramentelle.
Ni Arabes ni hommes libres ne mangeraient d'une victime tuée d'une autre façon, môme à la chasse. Ainsi, notre antilope de ce matin a du être achovéo, rituellement, par un M'Gouana de la suite.
L'animal saigné à blanc est suspendu ensuite à un arbre.
On rêcorche, on le vide, on le nettoie, comme chez nous, et on le détaille au fur et à mesure des besoins. Quant à la tête, elle revient de droit au boucher qui en dispose comme il l'entend. Mafaka, qui a divisé son chevreau en deux parties égales, découvre avec orgueil, devant nous, le couvercle de cuivre où rissolent, dans leur graisse, une gigue, une épaule et un nombre