CHAPITRE IV
Mais le troisième jour, quoique faible encore, il est sur pied, tout disposé à reprendre son service.
Le soir de ce jour-là, nous mangeons à dîner l'autre gigue de notre antilope, dont la chair, se rapprochant de celle du chevreuil ordinaire, a cependant un goût plus prononcé. Les parties restantes de la bête sont abandonnées à nos hommes.
— Les indigènes, d'un naturel fort timide, nous inquiètent si peu que nous n'avons pas même établi de palissades autour de notre camp.
C'est à peine si deux ou trois d'entre eux se sont risqués à nous rendre visite dans Tespoir d'un petit présent qui ne leur est pas refusé. Les Pères de la Mission du Saint-Esprit aflSrment, cependant, que sous leur air doux, les habitants de TOu-Kouéré et del'Ou-Sigoua cachent des velléités anthropophagiques.
Ce qui le prouverait, ce serait leurs incisives, limées en pointe, à l'instar des peuplades cannibales établies à l'Ouest du Tanganika. L'anthropophagie semble être de tradition dans ces parages et c'est en vain que les Arabes ont cherché à rextbpcr par la force. Les Pères du Saint-Esprit espèrent réussir mieux par la persuasion et ils se disposent à établir, dans ce but, une mission nouvelle au milieu de TOudoé.
Il résulte des renseignements que nous faisons prendre par nos interprètes et de ceux fournis par M. Sergère, que la polygamie est pratiquée ici, mais point généralement. Pure question de perles et de cotonnade. Les indigènes aisés ont plusieurs femmes, les naturels pauvres n'en ont qu'une.
Les jolies se parent et se promènent ; les vieilles et les laides s'éreintent de travail au bénéfice de leur doux seigneur. Pour moi, je me déclare incapable de faire la différence. Toutes me paraissent également répugnantes. M. Sergère prétend que je finirai par discerner et comprendre le vrai type de la beauté nègre. — « Bien de nos cocottes à la mode, dit-il, seraient parfaitement dédaignées par les Chefs africains. Il y a des critérium pour tout, même pour la Vénus holtentote. »
— Rien de particulier pendant les derniers jours de notre campement forcé à Bighiro, sinon que M. Ramacckers a abattu deux pintades, mangées le soir au carry. Nous causons, nous
fumons, fort impatients de poursuivre notre route. Le 25, seulement, nos Askaris commencent à revenir par petits groupes, encore sous l'impression de la tristesse d'adieux répétés, portant sur leurs faces déconfites la trace d'excès récents, ou bien ivres encore de Pombé, absorbé outre mesure. Ce Pombé, que nous retrouverons souvent par la suite, est une espèce do bière obtenue parla fermentation, à l'eau froide, du sorgho, du maïs ou de la banane.
Exposé d'abord au Soleil, il est bouilli ensuite dans de grandes jarres de terre noire. Gomme odeur, il rappelle assez bien la drèche, ou résidu de la fabrication du genièvre, résidu que nos cultivateurs, voisins d^s distilleries, donnent à leurs bestiaux. Pris en petite quantité, le Pombé remplace avantageusement l'eau blanche et saumàtre, telle qu'on la trouve, paraît-il, partout, en Afrique, et dont l'usage, en pays marécageux, engendre la fièvre et la dvsanterie. Il v a encore l'hvdromel, dont la composition est la même qu'en Europe et qui, renfermant pou d'alcool, est excellent au point de vue de l'hygiène.