CHAPITRE V
là pratique ce ne sera qu'une victime propitiatoire offerte sur Tautel de l'ambition.
Le choix de lieutenants, de seconds, de petits maîtres, comme les appellent les gens de l'escorte, n'est pas moins délicat que celui du Commandant môme. Il s'agit, en effet, d'une mission toute de dévouement et de soumission intelligente que bien peu d'hommes rempliraient convenablement, à moins d'avoir passé par l'apprentissage de la marine ou de l'armée. Les qualités indispensables sont, outre une éducation toute spéciale, un profond sentiment du devoir et.... de la hiérarchie. Oui, le respect des grades s'impose ici plus que partout ailleurs. Dans les centres civilisés, on peut se croire l'égal de tous. Dans une caravane, Tautorité doit se partager à degrés définis. Eu face du danger, il n'y a point à aller aux voix. Le Chef décide, ses lieutenants organisent, l'escorte obéit. En dehors de la discipline parfaite, il ne peut y avoir que péiûl, confusion et dissolution. Et c'est pour cela que le caractère du Chef doit être d'une tremp3 éprouvée, comme celui du Second d'une souplesse raisonné3. L'ordre formulé sommairement, doit être exécuté plutôt dans son esprit qu'à la lettre ; les deux intelligences doivent ne faire en quelque sorte qu'un dédoublement. A la première, la direction, à la seconde, l'exécution. Dans des entreprises aussi capitales le conseil est permis, jamais la résistance. Or, il faut une force d*âme bien grande pour renoncer aux bénéfices de la personnalité et en sacrifier toutes les ressources à la réussite do plans, parfois jugés inexécutables. Et c'est ici que l'accord d^s caractères est d'un précieux appoint. Si le maître et son délégué sympathisent, s'il y a communion de S3ntiments, d'énergie et de tendances, tout va bien. L'escorte et les Pagazis sont infailliblement subjugués par une perpétuelle et double décharge de volonté. Balzac Ta dit : Mahomet ne fut vraiment prophète que lorsqu'il rencontra un complice de bonne foi. Faute d'un second dévoué et intelligent, de glorieuses tentatives ont échoué. La science doit aux Séides pour le moins autant de reconnaissance qu'aux Mahomets.
•*— Ce matin, 28 juillet, partisdeMbikià? heures précises, nous avons déjeuné vers onze heures à Sahagati. Point d'eau potable, mais un liquide chargé de principes organiques en décomposition, dont pourtant se contentent les naturels. Nous avons grand'-
peine à nous procurer quelques vivres insuffisants poiu? la joiu^ née. Aussi rebouclons-nous nos sacs, en plein Soleil de midi.
Vers deux heures la pluie tombe, pou abondante mais continue, rendant boueux et glissant le sol, fortement mêlé d'argile, que nous foulons.
Nos hommes, qui profitent du prétexte le plus minime pour se relâcher et qui ne sont point encore entraînés, du reste, vont comme des tortues. Ils s'arrêtent pour demander la prise à ceux de leurs camarades possesseurs d'une tabatière. Ils s'arrêtent pour réquisitionner la pipe commune à chaque groupe familial» commandé par un Akida. Ils s'arrêtent pour nous demander du fou, un couteau, des cordes pour reficeler des colis, auxquels il
ne manque rien. Ils s'arrêtent encore pour que sais-je.
Malgré toute sa rhétorique, M. Sergèren'y tient plus et son pied tient fréquemment le dé de la conversation. Pour moi, je suis af^acé à un point incroyable. Il me semble quecesmauricauds se moquent de nous. Pour comble de malheur, un Askari qui s'était avisé de porter son fardeau sur la tête, trébuche et fait une chute affreuse. Sa caisse lui retombant sur la face lui décroche toutes les dents de la mâchoire inférieure. On confie sa charge à un ànier qui veut élever des objections. M. Sergère redoublant d'énergie et moi faisant mine d'intervenir à mon tour, la troupe insubordonnée reprend enfin une allure plus régulière.
— En prévision des pluies, nous avions emporté de Bruxelles des espèces de grands ponchos de caoutchouc, sans manches et aussi sans ouvertures pour passer les bras. Le tête seule dépassant, nous avions l'air d'être emprisonnés dans quelque crinoline ancien système, et nos hommes nous considéraient avec une profonde stupeur. La pluie ne nous mouillait pas, il est vrai, mais en revanche nous étions baignés de sueur. Je ne recommanderai pas ce vêtement à mon plus cruel ennemi. Aussi ne l'avonsnous porté qu'une fois et, arrivés au campement, nous sommesnous vus obligés de combattre l'effet désastreux de ce poncho par un grog froid.
En fait de vêtements imperméal)les, le trousseau du marin suffit : chapeau, pardessus et pantalon en toile cirée. Le caotitchouc doublé d'étoffe, chauffé par le soleil, exhale une odeur par trop acre et tend de plus à se dessécher. Son plus grand inconvénient est, d'ailleurs, de ne pas laisser s'évaporer la transpira-