CHAPITRE V
gori, où nous arrivons à deux heures de relevée. Huit nouveaux Askaris ont déserté. Le pays est magnifique, tout en grandes prairies herbues, coupées de bois qui s'étagent à Thorizon.
Au début de la route, les guides se sont arrêtés net devant un serpent couché au beau milieu du sentier. Aussitôt nos augures on ont gravement tiré leur présage, car tout ophidien est ici un animal fatidique, à Tinstar des corneilles de l'ancienne Rome. Le dit serpent avait heureusement la tête dirigée vers rOuest et la caravane a pu continuer sa marche en toute assurance. Si le reptile s'était retourné du côté de Bagamoyo, il aurait pu s'ensuivre une désertion parmi nos superstitieux Askaris, qui ne demanderaient certes pas mieux que de rejoindre pour quelques jours ce lieu de délices.
— Il faudrait presque commander des chaussures spéciales pour les expéditions dans le centre de F Afrique. Les nôtres laissent à désirer sous le rapport des coutures, décidément trop faibles. Pour les protéger et pour fortifier l'assise du pied, il serait bon que la semelle débordât d'un ou de deux centimètres. La languette aussi, devrait être beaucoup plus large et solidement fixée des deux côtés, afin d'éviter d'avoir les pieds mouillés lorsqu'on marche sur des terrains humides, à condition, toutefois, de n'avoir point d'eau par dessus la cheville.
— Nous sommes obligés décamper douxjours entiers à Madagori, afin d'y attendre nos Pagazis, car déjà plusieurs, peu habitués à porter des fardeaux, sont malades. Nous serons obligés de répartir, moyennant salaire, leurs demi-charges entre les négrillons de bonne volonté.
Deux Askaris se sont pris de queroUe. On leur a distribué des gourdins pour vider le différend par les armes. Ces espèces de duels, d'ailleurs dans les usages du pays, dispensent l'Européen de punir l'agresseur, parfois impossible à discerner. Règle générale, il ne faut intervenir dans les démêlés particuHers des nègres qu'au cas d'absolue nécessité. Nos combattants se sont rossés de la belle façon, pour le plaisir delà galerie, le vainqueur couronnant sa victoire en mordant son adversaire à la tête. Ce coup de la fin, sentant l'anthropophagie, est paraît-il de jeu. Ainsi le voyou parisien, exerçant ses talents dans la banlieue, menace de manger le nqz à son ennemi, et le lui mange parfois bel et
bien. En matière de férocité, nous n'avons rien à envier aux sauvages de l'Afrique centrale.
— Le drilling, ou toile à voile ordinaire, constitue décidément la meilleure étoffj pom' les costumes de route. II n'a d'autres inconvénients que d'exiger dos lavages assez fréquents et, par conséquent, d'entraîner une plusgrandd consommation de savon. Si les costumes en cheviot d'Ecosse s'endossent avantageus'jment le soir, lorsque les premières fraîcheurs succèdent à des chaleurs plus ou moins torrides,le jour ils pourraient à peine se supporter. Quant aux vêtements extérieurs de serge ou de flanelle, ils ne valent absolument rien. La sorge s'avachit au bout de 2 ou 3 jours de route; les pantalons s'allongent et s'élimont du bas. En outre, cette étoffe se déchire avec trop de facilité pour être d'un usage pratique.
Les chemises de flanelle sont très hygiéniques et indispensables pendant la marche. Celles que nous avons emportées de Belgique se distinguent par leur excellente qualité. Quoique le gilet de flanelle paraisse faire double emploi avec la chemise de même étoffe, les voyageurs frileux peuvent la conserver sans scrupule. Mais qu'ils se gardent des flanelles rouges, tant pour gilets que pour caleçons ! Nous en portions pendant notre suffocante traversée de Suez à Zanzibar, et sans viser à la coulcui» hébraïque, si la mer, sur laquelle nous voguions en nous épongeant, avait eu la teinte de son nom, on nous aurait cru trempés dans ses flots, soi-disant rubescents. La maudite teinte, délayée par la transpiration, avait non seulement percé nos chemises, mais gagné tous nos vêtements. Pour les gilets de flanelle, le blanc est indiqué. Quant aux chemises, il vaut mieux les prendre de couleurs sombres et résistantes.
Nos lavages sommaires ont lieu à la fin de chaque étape. Le lingede corps,gilets et chemises de flanelle, bas,chaussettes, etc., est passé simplement à l'eau fraîche, battu, tordu et exposé au Soleil. Une fois par semaine, nous procédons à une lessive générale, au savon, de nos vêtements de drilling et de toile, de nos foulards, etc. Point de draps de lit, luxe sans emploi en voyage. Quant à nos minces couchettes et à nos couvertures,, on les expose tous les jours pendant quelques heures au Soleil.