CHAPITRE VI
Bivouaquer est matérioUement impossible à l'époque de la Massika, avec son cortège de pluie, de brumes et d'infiltrations. Mais pendant la saison sèche (Kipoi), ce campement est bien supériem» aux deux autres. L'homme qui dort à l'air libre respire une atmosphère plus pure que celui renfermé dans un abri quelconque. Il s'identifie plus promptement aux charmes de la vie sauvage. On éprouve un bien-être infini et indéfinissable à se reposer, le soir, sur une couche meelleuse d'herbes et de feuilles, pendant qu'à la voûte céleste scintillent les brillantes constellations de l'hémisphère austral. La pensée, comme dégagée des entraves terrestres, plane librement dans l'immensité. Puis, en attendant que le sommeil vous gagne, on observe curieusement le groupement pittoresque des soldats, pendant que de toutes parts résonnent sourdement les bruissements de la vie animale en travail de parturition. Et quand la nuit s'avance, que betes et gens gisent, accablés de la fatigue du jour, qu'on n'entend plus que le souffle embaumé de la brise et le cri plaintif de quelque animal sauvage, le voyageur se trouve vraiment en communion entière avec la grande nature africaine dont, blasé sur les merveilles de l'ancien monde, il est venu surprendre les secrets.
Ne bivouaquez jamais sous un arbre. Une roche peu élevée, une légère ondulation du sol, dans laquelle on se creuse gaîment un lit, offrent une protection plus efficace contre le vent. Et un oeil exercé trouve bientôt quelque endroit favorable à la couchée. A défaut de rochers ou d'accidents de terrain, un simple carré d'étoffe, fixé au sol et retenu obliquement par deux piquets, consolidés, eux, au moyen de cordes, constituerait un abri suffisant. Les couvertures en caoutchouc sont excellentes, et même indispensables pour le bivouac, à cause de la voracité des insectes et do l'humidité qui remonte du sol aux approches de raui'ore.
Huttes et tentes sont surtout employées pondant la Massika. Les Zanzibarites, les Oua-Rimas et les Oua-Nyamouézis établissent une hutte en moins d'une heure. A cet effet, comme nous l'avons vu, ils réunissent par le haut trois fortes branches, à l'extrémité libre desquelles ils donnent, du bas, l'écartement voulu, et qu'ils enfoncent dans le sol. D'autres branches, plus minces, sont disposées dans les intervalles et reliées entre elles au moyen de souples lianes qu'ils entrelacent par lignes parallèles au sol.
Lorsque cette charpente, ou plutôt ce squelette d'habitation, est sur pied, ils le couvrent d'herbes résistantes, en commençant par le bas. On dort parfaitement à Taise sous cet abri rustique, jonché d'un lit de feuilles de 20 à 30 centimètres d'épaisseur, reposant sur les fortes nattes, — préservatrices de Thumidité et de la vermine, — achetées à Zanzibar.
Quelques gens de l'escorte se bornent, en fait de tentes, à jeter sur un chevalet improvisé, plusieurs largeurs d'étofies, solidement retenues au sol. Les deux côtés sont clos au moyen de paravents en branches entrelacées.
Pendant la nuit, des lions viennent rôder autour du camp. Mais les feux soigneusement alimentés les retiennent à distance.
— A peine en marche, nous rencontrons, le lendemain, un courrier venant de ïabora. Il est porteur d'une lettre du gouverneur Abdallah bin Nassib pour le Sultan de Zanzibar. Terribles nouvelles que les siennes ! MM. Carter et Gadenhead auraient été tués par Mirambo et leur caravane pillée. M. Gambier, obligé d'abandonner Karéma, serait en fuite vers Oudjigi ! Et ce coup de foudre nous atteint en pleine impuissance !
Aussitôt l'on s'arrête pour camper à Mianzi (pays du bambou). Dans celte situation lamentable, nous pouvons apprécier l'énei^ gie, le sang-froid et l'intelligence pratique de notre chef. Cette situation il nous l'expose sans ambages. D'un côté. Carter et Gadenhead massacrés par le Bonaparte noir, dont ce sinistre exploit redoublera l'audace, de l'autre M. Gambier menacé. Le capitaine Popclin poursuivi, pendant qu'il se porte au secours de la caravane de Burdo et de Roger, en détresse à Kisindé. Et nous, nous, qui devrions leur servir de renfort ou les venger, entourés de noirs indisciplinés, rebelles et déserteurs, ne marchant que contraints par la force !
M. Ramaeckers réunit tous les chefs de l'escorte et fait appel à leur énergie. Il leur dit nettement qu'ils auront probablement à faire le coup de feu pour nos frères menacés et qu'il compte sur leur courage. Qui le croirait, ces hommes démoralisés et répugnant aux fatigues, se réveillent à l'espou' du butin. La perspective d'une guerre probable les remplit de joie. Telle est leur confiance dans les fusils des Hommes Blancs et leur réputation d'invulnérabilité. Ils nous suivent, prêts à payer de leur per-