CHAPITRE VI lOy
sonne! Tiendront-ils parole? Oui, nous l'espérons. S'ils nous trahissaient, pourtant ? Eh bien ! nous saurions mourir !
9 août. — Déjà la caravane montre plus de docilité. Chacun prend son fardeau sans murmurer et Ton part en bon ordre.
Devant nous et à l'Ouest de l'immonse plaine, s'étend la chaîne del'Ou-Sagara, presque parallèle aux montagnes de l'Ou-Kami, que nous laissons derrière nous. Tne rivière se présente, bordée lie végétations et recelant dans son sein, obstrué de rocailles et envahi par les racines débordantes des mangliers, quelques familles de crocodiles. C'est la Makata, affluent capricieux du Ouamé, dont la saison des pluies transforme en torrents impétueux les divers embranchements, coupant une plaine d'une réputation fort équivoque. Impossible de passer à gué le cours d'eau, atteignant ici une profondeur de plusieurs mètres. Il nous faudra user d'un pont aérien, dont la description mérite de nous arrêter quelques moments avec la caravane massée sur la rive.
J'ai dit pont, quoique rien dans cette bizarro combinaison, dont la nature fait les frais, ne motive un pareil titre. Un pont suppose des arches, ou tout au moins un simple -chevalet, des pieds-droits, des gardes-fous, un tablier de pierre ou de planches, sur lequel on puisse marcher à plat. Mais les crues terribles d(». la Massika auraient bientôt raison des constructions élémentaires improvisées par les caravanes ; et pour ce qui est d'établir, dans les règles de l'art, un pont solide et permanent, offrant aux voyageurs des garanties de durée, qui donc se chargerait d'en couvrir les frais et d'en protéger les abords ? L'Africain n'en sent point le besoin, du reste, étant donné ce principe que : là où un singe passe, l'homme doit savoir passer. Deux arbres inclinés sur l'eau et projetant l'un vers l'autre leurs branches noueuses, serviront d'arcs-boutants. Leurs cimes, étirées dans le sens horizontal, seront reUées au moyen de souples lianes et bientôt s'enchevêtreront amoureusement. D'autres lianes serviront de rampe, et des caravanes entières escaladeront et franchiront ce viaduc d'un nouveau genre, fait pour les nègres ou les acrobates. Mais qui dit l'un dit l'autre. L'étonnante facilité de préhension des pieds des indigènes, — qui, en marclie, n'ont pas besoin de se courber pour ramasser les objets tombés, mais les saisissent
rapidement des orteils, presque aussi déliés, chez eux, que les doigts de la main, — leur rend aisés de pareils casse-cous. Mais nos pieds, empêtrés de bottines, glissent et souvent balottent dans le vide. Ce n'est qu'en s'accrochant des deux. mains aux rampes végétales, parfois brusquement interrompues, que l'Européen parvient sur l'autre rive. Les hommes de rescorte, eux, passent sans broncher. Echelonnés le long de la treille fléchissante, qui debout, qui à califourchon, qui encore solidement piété sur deux branches d'ai^bre, ils font la chaîne pour S3 passer les plus lourds fardeaux. Tentes, ballots, batterie de cuisine voltigent dans les airs, au bruit des quolibets et des rires, car nos Askaris s'amusent comme à une partie de plaisir. Les chèvres même, les pieds réunis, suivent en bêlant le même chemin, portées sur l'épaule à la façon de la brebis du bon pasteur, ou passant do main en main comme de simples colis. Quant aux ânes, dépouillés de leurs harnais, une corde jetée de l'autre rive les entraîne dans Tonde troublée et les a bientôt fait franchir la berge opposée oii ils s'empressent de brouter l'herbe en compagnie du bétail, rendu à la liberté de ses mouvements. Ce passage scabreux, et pour nous tout nouveau, ne dure pas moins de. trois heures et lorsqu'il est opéré il s'agit d'établir notre bivouac.
Le village de Makata est aujourd'hui complètement abandonné. Seules, quelques huttes, demeurées intactes, servent de comptoir aux anciens habitants qui ne reviennent à leur ancien bourg que lorsqu'une riche caravane leur est annoncée, et qu'ils ont des provisions à lui vendre. En Afrique, rien d'insalubre comme les terrains inondés à l'époque de la Massika. Sous ces latitudes tropicales, la décomposition des matières végétales, activée par la double et mordante action de Thumidité et du Soleil, empeste Tair de miasmes putrides. Presque toute la population a été enlevée par ces émanations mortelles et bon nombre de mauvais sorciers ont payé des derniers tourments leurs soi-disant maléfices. A la fin, comme la place n'était plus tenable, les survivants ont pris le parti de s'établir plus loin. C'est pourtant dans ce terrible séjour que nous sommes obligés de camper. Nos hommes se refuseraient à aller plus loin et, après la fatigante traversée de la rivière, nous aurions peine, nous-mêmes, à poursuivre notre route. Nous nous contentons,