‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 6 sur 232 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le lieutenant d'artillerie Albert de Leu, adjoint d'état-major, offrait avec notre chef certains contrastes. Chez lui, c'était plutôt le côté militaire qui l'emportait. D'un caractère franc, loyal et généreux, il ne montrerait peut-être que trop d'impétueuse résolution et de mépris de la mort. Le fond de sa nature le poussait surtout à l'action et les dangers de l'Afrique l'attiraient irrésistiblement.

Il faut de ces tempéraments entiers, sagement bridés par une volonté supérieure. Le lieutenant de Leu allait de l'avant sans regarder en arrière. C'est lui qui devait diriger la caravane chargée du transport de notre bateau à vapeur, divisé en sections étanches, et reprendre à Tabora le commandement du docteur Van don Heuvel.

M. Robert De Meuse, détaché, comme je l'ai dit, de notre Institut cartographique, promettait d'être pour l'expédition d'un grand secours. C'était l'homme à tout faire de la bande. Dans le cours d'une existence passablement nomade, il s'était formé à manier indifféremment le marteau du forgeron, le rabot du charpentier ou l'aiguille du tailleur. Au-dessus, d'ailleurs, des événements. Devenu photographe, il se jurait de ne laisser passer aucun détail intéressant de la route. Points de vue, types, fleuves et déserts étant do son domaine, l'Association attendait de lui de précieux documents.

Pour ce qui me concerne, — car il faut bien que le lecteur s'accoutume à me voir en scène, puisque le présent journal n'est que le fld^èle reflet de mes observations, de mes études, de mes impressions et de mon expérience personnelles, — pour ce qui me concerne, dis-je, je n'avais fait, en postulant un ordre de départ, qu'obéir à l'humeur inquiète qui me travaillait depuis ma plus tendre jeunesse, bien qu'à la mort de mon père — à peine comptais-je douze ans — j'eusse manifesté, un instant, la singulière velléité d'embrasser l'état ecclésiastique. Si ce caprice ne se fut pas évanoui, — comme bien d'autres, d'ailleurs, — qui sait si à l'heure présente je ne compterais pas au nombre des missionnaires chargés d'implanter au loin la civilisation moderne, sous le labarum chrétien ?

Quoi qu'il en soit, la fable touchante des Dettœ Pigeons n'est pas faite pour certaines natures, préférant le péril des exodes aux paisibles joies du foyer. Toujours hésitant entre le choix d'une carrière, j'avais interrompu mes études professionnelles,

presque terminées, pour faire, pendant une année entière, fonction de mousse à bord d'un navire américain ; et ce ne fut que sur les supplications de ma mère et d'une sœur cadette, que je me résignai à m'en tenir momentanément à cette rude expérience. La carrière militaire que j'embrassai, plus tard, n'avait pu cependant, malgré son mouvement et son incessante activité, tarir ma soif d'aventures. J'avais la nostalgie de l'Inconnu et c'est avec joie que je m'élançai vers des terres nouvelles, quitte à me réconcilier plus tard avec le sweet home familial.

— Cependant l'instant solennel approchait. A peine avionsnous eu le temps d'échanger quelques chaleureuses poignées de main et de prêter une oreille un peu distraite aux recommandations de nos amis, que les portières se refermaient sur nous.

Le train siffle, s'ébranle, lentement d'abord, puis il accélère sa marche pour courir bientôt à toute vapeur sur les rails frémissants.

Je pourrais enfler cet humble livre par le menu de nos devis de voj'age et les innombrables détails dont les voyageui's prolixes ne font pas grâce à leurs lecteurs. Mais à quoi bon m'appesantir sur d'inutiles redites, lorsque la fièvre de l'impatience nous fait trouver trop lents, encore, les rapides moyens de locomotion créés par le progrès moderne ? En Afi'ique, dn Afrique seulement, nous consignerons avec un soin jaloux les péripéties grandes ou modestes de notre expédition. Le véritable point de départ n'est pas à Bruxelles. Il est à l'île de Zanzibar, où commencera notre tâche et où la pensée du lecteur se porte sans doute comme la nôtre, avec un profond dédain pour les banalités d'un voyage mille fois décrit.

— A huit heures du soir, nous sommes rendus à Paris d'où nous repai'tons le lendemain par la malle des Indes. Arrivés, dans la matinée du 8, àBrindisi, nous nous embarquons pour Alexandrie, à bord du steamer-poste le Ceylon et, le 13 nous foulons le sol égyptien, brûlé, en cette saison, par les rayons d'un Soleil implacable. Sitôt débarqués, nous prenons, vers 10 heures du matin, le train pour Suez, où nous arrivons à 10 heures du soir pour monter à bord du Surat, bâtiment de « l'Oriental and

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