CHAPITRE PREMIER
Peninsular Steam Navigation G® », eu destination de Bombay et qui nous déposera à Aden.
On n'a pas calomnié la Mer Rouge en la comparant à une vaste fournaise. La température, déjà si accablante, à Suez, devient ici meurtrière. Plusieurs hommes de l'équipage, composé cependant d'Indous trempés aux fortes chaleurs, sont renversés sur le pont, foudroyés par le soleil. A l'abri de l'épaisse bâche tendue sur leur tête, les passagers, haletants et ruisselants de sueur, trouvent à peine assez d'air pom" leurs poumons desséchés. Le 15, vers 4 heures de l'après-midi, Aden profile devant nous ses falaises poudreuses s'effritant aux rayons d'un ciel de feu. A peine le navire a-t-il jeté l'ancre, qu'il est entouré par des essaims de négrillons, criant à tue-tête : Ohé! Ohé! Ever dive! Ever dive! (Ohé ! Ohé! Encore plonger ! Toujours plonger!)
Obéissant à l'usage antique et solennel, nous jetons à la mer des pièces de monnaie qu'ils ont bientôt repris sous la surface bleuissante de la rade. Nous les voyons, épiant avec avidité nos moindres mouvements.
Une pièce d'argent est à peine lancée que la troupe mauricaude se bouscule et se précipite. Des grappes d*enfants disparaissent dans les flots, où la lutte continue. Au bout -de quelques secondes, l'eau bouillonne de nouveau, se couvre de têtes crépues, blanchies à la chaux, et le vainqueur reparaît tenant triomphalement le six-pence qu'il a été ravir :
tt Aux humides siUons de la blonde Amphitrite i
Le transbordement do nos bagages sur VAssyria, assez laid navire de la « British India Navigation C** » on comparaison du magnifique bâtiment que nous venons de quitter, nous retient jusque près de neuf heures du soir. Il ne faut donc pas songer à visiter ni la ville européenne ni la Native toion, non plus que les fameuses citernes, dont tous les voyageurs ont, du reste, parlé sm'abondamment. Notre bâtiment doit appareiller demain, à huit heures. Nous n'avons donc fait que changer de prison.
Cette fois, l'équipage, commandé par des officiers anglais, est presque exclusivement composé de nègres zanzibarites.
M. Ledoulx, le nouveau consul de France, pour la côte orientale de l'Afrique, M™* Ledoulx, sa sœur et sa fille, un petit ange aussi diable que possible, feront route avec nous pour
Zanzibar. En sa qualité d'ex-chef de la chancellerie française à Tripoli, M. Ledoulx connaît particulièrement le capitaine Ramaeckers qu'il est tout heureux de rencontrer en destination de son propre poste. Quant à s'étonner, les Européens voyageant en pays étranger professent naturellement le Nil mirari du bon Horace. Au bout do quelques secondes, officier belge et fonctionnaire français semblent ne pas s'être quittés d'une semelle depuis leur première rencontre.
— La mer, qui jusqu'au cap Guardafui s'était fort bien comportée, lissant ses ondes attiédies sur le parcours du navire, se renfle maintenant et se démène avec fureur sous l'action violente de la mousson du Sud. Le bâtiment est secoué comme un sac de noix et ceux qui n'ont pas le pied marin agissent sagement en ne s'aventurant pas sur le pont. Afin de rompre la monotonie de douze mortelles journées passées entre le ciel et l'eau, nous roulons machinalement des cigarettes. Mais nous passons, aussi, bien des heures agréables, en compagnie de M. Ledoulx et de sa petite famille, dont la conversation est des plus intéressantes, La nuit, accoudés sur la lisse (partie supérieui^e du bordage du navire), nous regardons mélancoliquement scintiller la mer phosphorescente, allumée au tranchant de la quille qui divise les flots ameutés.
— Enfin, le 26, vers le milieu du jour, nous nous trouvons en vue de l'île de Zanzibar, qui s'élève lentement du fond des eaux, comme une féerique décoration d'opéra. A quatre heures nous jetons ranci*e devant le port, connu des indigènes sous le nom local (ïOu7igoudia.
Une ligne droite de maisons blanches, à toits plats, s'étend le long du rivage, flanqué de huttes en torchis couvertes de chaume. Vraie ville orientale, d'un aspect pittoresque à distance respectueuse, mais, de près, d'une saleté répugnante. Tout d'abord, nous sommes désagréablement aflectés par l'odeur nauséabonde qui s'exhale, sur nos pas,des matières en décomposition abandonnées impunément sur. la voie publique. A quel ingénieur- Hercule, arabe ou européen, est réservée la tâche laborieuse d'assainir ces étables d'Augias? Et cependant, l'île toute entière apparaît comme un bouquet de verdure. Il serait si facile de faire de Zanzibar un des pointsjes plus salubres de la côte orientale !