‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 60 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

rier de Zanzibar nous apporte de désolantes nouvelles. Le massacre de Carter et de Cadenhead est confirmé. Burdo et Roger se seraient réfugiés à Tabora. Enfin, chose plus terrible encore, le bruit court que le capitaine Cambier aurait été tué et la station de Karéma détruite par Mirambo ! Ces renseignements émanent du Gouverneur arabe de Tabora. Il devient de plus 6n plus urgent de nous presser», afin de pouvoir porter un secours efficace à nos malheureux compatriotes. Arriverons-nous à temps ?

— Partis à 7 heures du matin, nous continuons à longer la rivière, décrivant ses méandres dans la riche vallée, et passons devant nombre de petits villages dont les habitants nous suivent de regards curieux. Le temps est beau. Vers 10 heures nous arrivons à Mounié Msagara, bourg fortifié où le Sultan de Zanzibar entretient un poste de Beloutchis, chargé de porter secours aux caravanes en détresse et d'arrêter les convois d'esclaves.

Ce que nous prévoyions tous, depuis quelques jours, est arrivé. M. De Meuse est malade à tel point, qu'il lui devient impossible de continuer sa route. M. Sergère n'hésite pas à le déclarer. Il y aurait danger de mort à s'entêter davantage. La constitution de notre ami n'est pas faite pour, résister aux foudroyantes surprises du climat africain. Comment, d'ailleurs, lui prodiguer en route les soins réclamés par son état, alors que nous avons à précipiter notre marche, pour remplir des devoirs encore plus impérieux. Il est décidé qu'aujourd'hui môme, M. De Meuse retournera à Condoa, pour être dirigé sur Zanzibar par la première caravane venant de l'intérieur. C'est avec regret que nous nous séparons d'un aimable compagnon de voyage, avec, lequel nous sympathisions tous. Mais il n'y a pas à balancer. Nos adieux sont cordiaux et attendris. M. De Meuse est désolé de noue quitter, surtout dans un pareil mom3nt. Une dernière poignée de main, et pendant qu'il s'éloigne avec quelques hommes d'escorte, nous nous sentons encore plus isolés qu'auparavant !

Avec Robert De Meuse, nous perdons un de nos principaux éléments de gaîté et d'insouciance ! C'était le boute-en-train de la bande, toujours de bonne humour, nous remontant le moral dans les situations les plus grises, et merveilleux en inventions

drolatiques. Je me souviendrai toujours d'une représentation fantaisiste qu'il organisa au cours de nos longues et désoeuvrées •soirées d'attente du campement de Bighiro. Ayant découvert, — je ne sais où, par exemple, — dans nos bagages, un pot de couleur noire, il s'était avisé de transformer ma tente en échoppe foraine, en y peignant une femme géante, exhibant des mollets , phénoménaux, et décorée du nom de la Belle Cœlina. Sergère, ayant emporté un cor de chasse, se chargea, avec moi, qui claironne tant bien que mal, de l'orchestre. MM. Ramaeckers et de Leu représentaient le public. Ce fut une soirée inénarrable, pleine d'imprévu et de fous rires. Malgré tout son sérieux, notre chef se tenait les côtes. De Meuse fit le boniment, exécuta des tours de cartes, proposa de somnambuliser le premier venu et enfin, jouant lui-même le rôle de femme géante, convia les spectateui*s à \en\r inspecter ses mollets dans l'intérieur de la tente. Tout cela, entremêlé de sonneries, à base oe Roi Dagohert, de dianes et de retraites sans nombre, savourées de loin, avec extase, par notre pei*sonnel noir.

^- Le lendemain, nos hommes sont fort affairés pour réunir des provisions suffisant à cinq jours de marche, car avant d'arriver à Mpouapoua, nous aurons à traverser un Pori, effix>i des voyageurs. On appelle de ce nom, les solitudes occupant la majeure partie de l'Afrique centrale et séparant les régions habitées par les indigènes agriculteurs. Ce sont de vastes étendues de terrain, coupées de montagnes et de vallons, de torrents et de marécages, ici stériles et dénudées, plus loin semées de bois de mimosas, de fourrés de plantes terminales et de bosquets touffus d'acacias sifflants. De ces derniers, agités par la brise» s'élève un concert pareil à l'accord confus de milliers d'instruments, mêlé à des gazouillements d'oiseaux et à des plaintes lointaines de fauves en frairie. Les fourmis blanches y creusent en toute liberté leurs palais souterrains, s'exhaussant en monticules argileux, munis de cheminées d'aérage, et enfouis, dans les régions forestières, sous un épais rideau de lianes.

Un sorcier de la localité, faisant office de devin, nous prédit, moyennant un doti de cotonnade, que notre voyage sera couronné de succès. Mais nous rencontrerons beaucoup de difficultés de la part de Mirambo. Pardieu ! s'il a ses fusils, nous avons les

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