‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 70 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

— Plus nous avançons dans Tintérieur, plus nous constatons les difierences qui caractérisent les races do cette partie de l'Afrique. Les Oua-Gogos sont particulièrement, violents, inso-" lents, avides et entêtés.

Voici un trait de mœurs assez typique pris sur nature. Ab uno disce omnes.

M. Sergère a à son service un domestique nègre, bien connu dans le pays pour s'y être arrêté, en qualité de courrier impérial. Lors de ses tournées officielles, Férédji avait lié connaissance avec un notable M'Gogo qui, le reconnaissant, s'en vint lier familièrement conversation avec lui. On parle des affaires, du passé, des amis communs... Férédji fait part, incidemment, à son interlocuteur, de la mort récente d'un ancien courrier, comme lui, décédé au cours de leur dernier voyage. Le M'Gogo, après avoir manifesté ses regrets, se retire, le plus naturellement du monde; mais au bout d'une lie ure, il revient, disant qu'après mûres réflexions, il faut lui délivrer une pièce d'étoffe, afin qu'il puisse pleurer convenablement son ami défunt ! Et, voyant qu'on restait ébahi de cette absurde prétention, notre homme promet de faire, en retour, un présent à Férédji. Il insiste, s'échauffe et finit par se démener comme un diable dans un bénitier. Indigné de son outrecuidance, on veut le mettre à la porte. Mais alors, autre gamme. Il a, prétend-il, l'oreille du Sultan, — ce qui, paraît-il, n'est que trop vrai, — et, s'il se plaint de nos mauvais sentiments à son égard, fera remettre en question notre Hongo. Cette menace n'était pas vaine et M. Sergère l'apprit par les naturels.

En Afrique il n'y a pas de faux point d'honneur.

On céda lâchement, mais très politiquement. Le M'Gogo emporta triomphalement sa pièce d'étoffe. Inutile de dire que le pauvre Férédji, cause iAnocente de tout ce tapage, attend encore son présent.

Le baron Schoeler, de l'expédition allemande, a été victime d'une farce analogue. L'auguste. mère du Sultan Maouarra, une des plus laides guenons que l'on puisse rêver, — alors qu'on a le cauchemar! — pénétra dans la tente du noble étranger pour lui oflFrir un panier de millet, comptant, sans doute, sur une galante et somptueuse réciprocité. Les petits cadeaux entrv3 tiennent l'amitié. Le baron lui fait donner un doti de cotonnade, pensant se montrer fort généreux. Que fait l'orgueilleuse princesse?

Jetant sur le modeste hommage un regard de mépris, elle ressaisit prestement son panier de millet et se retire avec majesté en l'emportant.

Et le doti ?

Le doti également, cela va sans dire.

Au fond, ces gens ne sont peut-être pas méchants. Mais pour rapaces !... Ils vendent tout, môme Teau. Défense de plonger sa cruche dans une source, sans devoir déficeler son ballot d'étoffes ou de perles ! N'en prît-on que la valeur d'un verre , ils arrivent la main tendue.

— Reçu un courrier de la côte. M. Greffuhle nous confirme, par lettre, les désastreuses nouvelles que nous avons apprises sur la route, et nous annonce, en même temps, l'envoi d'un renfort que nous serons forcés d'attendre,à la sortie de l'Ou-Gogo, chez Mounié Mtoina, homme libre de Bagamoyo, établi depuis do longues années, avec ses nombreux esclaves, dans Tintérieur, et devenu Sultan d'une peuplade,

Il va de soi que pour délivrer le capitaine Gambier, — si comme nous l'espérons, sa mort est démentie, — nous attaquerons tout ce qui nous barrera le chemin.

31 août. — Un mieux sensible s'est produit dans mon état, grâce aux soins intelligents et empressés dont je me suis vu l'objet. La fièvre a disparu. Il ne me reste plus qu'une grande faiblesse. Je continue à prendre du sulfate de quuiine par doses de 25 centigrammes, en prévision des accès.

Vers cinq heures de l'après-midi, des coups de fusil nous annoncent l'arrivée d'un nouveau courrier. Hourrah! Il est envoyé par le capitaine Gambier, qui adresse son rapport au secrétariat de Bruxelles. Dans son impatience M. Ramaeckers ouvre la lettre. Nous sommes bientôt soulagés d'un poids immense. Nos compatriotes sont bien vivants et la Station de Karéma existe encore I

Je transcris textuellement les deux messages de M. Gambier :

Karéma, 30 juin 1880.

€ Monsieur le secrétaire général,

€ Un malheur irréparable vient de nous frapper. MM. Garter < et Gadenhead sont morts ; un grand nombre de leurs Zanziba-

Page 1