CHAPITRE X
nous témoignent et leur curiosité refrénée, tient peut-être à l'amitié que nous témoigne leur souveraine.
— Sélika, nous l'avons surnommée ainsi, Sélika est parfaite. Vingt ans de moins à son actif, et j'en serais devenu amoureux. En tout autre endroit de l'Ou-Gogo, si nous eussions perdu des chèvres, conune cela vient de nous arriver, il nous aurait fallu parlementer longtemps avant de rentrer en possession de notre petit troupeau et payer grassement ceux qui nous Tavaient peut-être... effarouché. Ici, rien de semblable. La Sultane n'eut pas plus tôt appris que les dites chèvres avaient donné l'essor à leur humeur capriolante, qu'elle donna l'ordre de nous les ramener et qu'elle tança vertement le M'Gogo qui, les ayant trouvées, ne les avait pas immédiatement reconduites au campement des Hommes Blancs, ses Frères. L'autre jour, elle nous envoya deux de ses gens pour nous porter des nouvelles de la guerre. Reconnaissant de l'attention, M. Sergère leur donna une chouka d'étoffe, ce qui mit la digne femme en courroux. Elle adressa même de ce chef de vives remontrances à son ami : — «Si tu donnes tous tes tissus, lui dit-elle, il ne restera plus rien pour toi! Quand je t'envoie mes domestiques, n'importe pour quel motif, je n'entends pas que tu les paies. »
Nous avons aussi le privilège de recevoir les demoiselles d'honneur. Je renonce à rapporter ]es ébouriffantes conversations qui s'engagent dans ces réunions intimes. C'est inénarrable! Ces demoiselles veulent savoir le pourquoi et le comment des choses, et nous font sur nos mœurs occidentales les questions les plus saugrenues. — € Combien avons-nous de femmes? Combien d'esclaves ? Ont-elles de beaux bracelets ? Les aimonsnous toutes et dans quelles proportions ?. . . »
Elles se -montrent surtout étonnées de ce que nous voyagions seuls et. Dieu me pardonne ! ne seraient pas éloignées de combler charitablement cette lacune de notre long voyage.
Puis c'est notre garde-robe, nos objets de toilette qu'elles inspectent longuement. Elles mordent fort bien à nos conserves et raffolent du chocolat. Le thé ne leur plaît que tout juste, mais il a fallu leur enlever d'autorité une bouteille de cognac dont nous leur avions versé quelques gouttes. Elles nous croient tous frères et nous n'avons garde de les détromper.
MM. Sergère, Ramaeckers et le baron von Scholer, excel-
lent dans Fart de les amuser. En revanche noite ami de Len ne peut pas les sentir. Le beurre plus ou moins rance dont elles sont enduites lui soulève le cœur. Naturellement il faut se prêter do bonne grâce à tous leurs caprices, et ne jamais témoigner de fatigue ni d'ennui. Ce rôle n'est pas facile à soutenir et ne convient pas à toutes les natures. Pour moi, cela m*amuse beaucoup et j'emporterai de mes amies de Konko le meilleur souvenir.
Je suis convaincu qu'un Européen adroit réussirait parfaitement à établir une station sur ce point. 11 faudrait, par exemple, qu'il disposât d'une force respectable, afin de se mettre à l'abri des incursions du voisin. Mais cette condition s'imposera bientôt partout à l'intérieur.
— Notre campement est très animé pendant le jour. Quantité de femmes Oua-Gogos viennent nous offrir et nous vendre leurs denrées. D'ordinaire, les hommes se mêlent peu de ces sortes de transactions. On n'entend toute la journée retentir que ce cri significatif lancé à tue-tête. — « Nataka Banvuti! Nataka Barouti! » Je veux do la poudre ! Je veux de la poudre ! C'est un signe du temps. On offre en retour, des poulets, des chèvres ou de la viande de bœuf, mais nous ne tenons pas beaucoup à nous dessaisir de nos munitions.
Au coucher du Soleil, hommes et femmes rentrent dans leurs tembés, poussant devant eux le bétail vagissant et les ânes gris perle, aux flancs rebondis. Les feux du camp s'allument, car les nuits sont fraîches et la bise souffle avec violence. — Contre le Vent et le froid, un simple burnous arabe est la meilleure garantie. On s'en enveloppe pendant la couchée même, lorsqu'on est choisi pour monter la garde dans les endroits réputés dangereux. — Alors commence pour les hommes de l'escorte la chasse aux Oua-Nyamouézis. Pour prévenir les vols et arrêter les maraudeurs, les Nyamparas forcent leurs honumes à coth cher autour des ballots, réunis sm* un seul point. Les porteurs essayent de se soustraire par tous les moyens possibles à cette désagréable corvée, préférant passer la nuit dans leurs cambis de paille, oii ils sont à l'abri du vent. Aussi se cachent-ils de tous côtés. Mais les Nyamparas, armés de longues gaules, les traquent sans pitié, les fustigent, démolissent les cambis oii ils sont retranchés, et finissent par en ramener un nombre suffisant qu'ils poussent devant eux comme un troupeau de chèvres.