CHAPITRE XI
pour les Européens, les gombozisse louent,en désespoir de cause, aux soldats indigènes, à des conditions dérisoires. Pour la moindre bagatelle, la nourriture, par exemple, ils suivent les caravanes plus ou moins au complet, spéculant, du reste, sur la désertion des porteurs qui, au sortir du Pori du Mgonda Mkali, jettent bas leurs charges pour regagner plus vite le village natal.
Après avoir pris congé du brave chef et l'avoir assuré do nos sympathies^ nous repartons, vers 10 heures, pour aller camper près d'un autre tongo, situé aux environs de Moalé. Nous n'y pouvons obtenir de l'eau qu'en forant des trous dans le lit d'un mince cours d'eau, à sec pour le moment. Il nous faut passer dans ce triste lieu toute la journée du lendemain, pour attendre le gros de nos porteurs et quelques petites caravanes, en destination del'Ou-Nyaniembé, qui ont manifesté le désir de se joindre à nous pour traverser le redoutable Mgonda Mkali, oîi tant de voyageurs succombent à la soif. Do nombreuses bandes de pillanls infestent le Pori et on nous a fait, entre autres, un portrait à la manière noire des Ouambas-Ouambas et du fameux Nj'oungou (destructeur de la caravane Penrose), le féroce écumeur de route, aussi redoutable dans ces parages que feu Fra- Diavolô dans les gorges de l'Apennin. Le Gouverneur de Tabora a envoyé à nos nouveaux compagnons do voyage une escorte de 250 Rougas-Rougas, ou contre-brigands officiels, ce qui, joint à nos propres forces, nous fait envisager avec une certaine confiance, les agressions éventuelles.
Vers 7 heures du soir, comme nous sommes encore sous la tente du capitaine Popelin, et que nos hommes, groupés autour de leurs feux pétillants, remuent l'Ougali destiné au prochain repas, un sifflement prolongé se fait entendre. A ce signal bien connu des gens de la caravane, un profond silence remplace les joyeuses causeries.
Le Nyampara en chef, monté sur la haute pile de marchandises et de ballots amoncelés à proximité de nos tentes, prononce le discours suivant :
— « Oua-Totos! Mes enfants! (Nouveau coup de sifflet). Les Européens sont entrés dans lo Mgonda Mkali, dans le Grand Pori. Nous portons leurs richesses et on nous a payés pour cela. Autrefois, il n'y avait pas de danger à traverser ce désert, car ce n'en était pas un encore. Mais Mirambo et Nyoungou y ont
détruit tous les villages, et il n'y a plus d'eau qu'en fort peu d'endroits. Avez-vous de la nourriture pour cinq jours?
— « Hain ! Hain ! » (Oui ! Oui !) répondent en chœur Askaris et porteurs attentifs. Et le Nyampara de reprendre :
— « La route est mauvaise. Les Rougas-Rougas y sont nombreux. Les Oua-Tatourous et les Oua-Roris sont méchants ! Koumba-Koumba (le très riche, surnom donné à l'abbé Debaize, à cause de l'importance de sa caravane) Koumba-Koumba a cru tuer deux Rougas-Rougas, mais ces gens appartenaient à Nyoungou.
« Lorsque l'Ingrézi (l'Anglais Penrose) est passé à son tour, les gens de Nyoungou et ceux de Mirambo l'ont tué par représailles et pillé sa caravane.
« Mirambo est méchant, Nyoungou aussi ! Tenez-vous bien ensemble. Suivez le Kirongozi. Ne restez pas en arrière comme dans l'Ou-Gogo, car les Rougas-Rougas se jettent sur les traînards. Vous aurez à faire de longues Tirikézas. Ayez du cœur, et nous conduirons les Européens dans l'Ou-Nyaniembé. Hïiï 1
4c Manéno yangou » ! Voilà mes paroles.
Chacune des courtes phrases de cette allocution improvisée est ponctuée par les Hain! Hain! scandés en chœur de la caravane toute entière. Puis le camp reprend sa physionomie animée et grouillante. La bouillie de sorgho se distribue à la ronde, les femmes s'empressent, les enfants interrompent leurs jeux et, le repas expédié, chacun regagne son abri de toile ou de feuillage.