LE VOYAGEUR DU X I X^ SIÈCLE
Ses pas ont sillonné tous les chemins. Qui ne l'a Yu, — visage dévasté, habits en lambeaux, le bâton de houx à la main, — mesurant d'un œil avide le ruban sinueux de la route qui se déroulait jusqu'à l'horizon. A son aspect, les écoliers du bourg ont interrompu le jeu de la toupie pour aller dire, tremblants, à leur mère : — J'ai vu passer le diable ! — Mon enfant, a réprimandé la vieille en arrêtant du pied son rouet, le diable
n'est pas en haillons, il n'a pas longue barbe et bardes déchirées, il porte chemise, gants de peau et habits à la mode. N'insulte, ne repousse jamais le malheureux voyageur. Qui sait? le bon Dieu nous envoie peut-être un orphelin, un proscrit, une pauvre âme en peine qui cherche un foyer, un cœur blessé qui demande une consolation? Souviens-toi que c'est pour avoir fermé sa porte à Notre- Seigneur, que, par le givre et la neige, que, par le vent et la pluie, par le calme et la tempête, il marche, le voyageur !
La famille se groupe joyeuse devant l'âtre où le bois vert pétille et se tord ; la mère sourit aux enfants , et l'aïeul raconte, en caressant de la main la luxuriante chevelure du petit-fils, quelque curieuse légende du temps jadis; les joies de la famille éclatent en bruyants rires, en frénétiques applaudissements, en sauts périlleux sur les genoux du grand-père. Oh ! le doux paradis que le foyer !
Il n'a ni feu ni lieu, le voyageur. Sa maison, c'est le monde ; sa cliambre à coucher , le grand chemin; son lit, le y)ied d'un arbre, et sa toilette.
la première source qui roule un filet d'argent entre deux rives de fleurs et de verdure.
Il n'a ni parents ni amis, le voyageur; lorsque, adolescent, il a demandé son père et sa mère, on lui a répondu : le hasard et la débauche. Et la charité sociale lui a donné un morceau de pain en lui disant : — Marche, maudit ! — Aucune femme ne l'a pressé dans ses bras ; jamais il n'a reçu les angéliques caresses d'un enfant : jamais il n'a entendu résonner à son oreille, comme une mélodie, la douce parole d'une sœur.
Renié des hommes, il vit en Dieu. 11 se lève avec le premier sourire du soleil à la terre, il boit la rosée du matin et respire les parfums enivrants des fleurs à leur réveil ; il chante avec l'oiseau un cantique d'espoir infini ; il se bat avec la tempête qui remue le monde; il poursuit amoureusement les folles nuées ses compagnes, qui voyagent au ciel; il pleure avec le vent, qui gémit dans les arbres de la forêt ; son âme vibre aux grandes harmonies de la nature; son
rêve s'allume aux mélancoliques horizons du couchant, et il scelle le mystique hymen avec une Béatrix étoilée qui constelle le firmament des brillantes nuits !
Voyageur, voyageur ! mouvement perpétuel que rien ne peut fixer, éternel amoureux des divines beautés qui passent rapides en tournoyant devant tes yeux éblouis sur le chemin poudreux , as-tu le cœur assez large et les palpitations assez fortes pour aimer le monde entier? Ne vaudrait-il pas mieux caresser du regard un paysage , savourer un rayon de soleil, que d'embrasser des royaumes dans une étreinte impossible? Mais ton cœur a toujours soif. Tantale! Tu veux admirer l'une après l'autre toutes les facettes du brillant joyau de la création. Emporté par ta fantastique cavale à la crinière flottante, aux naseaux enflammés, tu
franchis l'espace avec la rapidité de l'éclair sillon lant la nue. Hop! hop! hop! le tonnerre gronde, la tempête éclate, les vents hurlent comme une troupe de loups atfamés, rien n'arrête ton impétueuse cavale. Hop! hop! hop! le canon mugit, la mitraille foudroie, les bataillons s'entre-choquent, les humains se lamentent, la terre s'ouvre et confond dans son sein amis et ennemis. Voyageur, ravi par l'imagination, tu assistes à toutes les scènes tragiques et bouffonnes qui se jouent ici-bas; tu te mêles aux flots humains soulevés par l'orage des passions implacables qui se brisent en se heurtant les unes contre les autres; tu parcours le champ de bataille de l'univers jonché de morts et de blessés; tu écoutes, pour la noter, la plainte de l'humanité, concert hybride de rires et de pleurs, de débauches frénétiques et de cris d'angoisses, d'éclats de joie et de déchirements d'entrailles !
Le voyageur balance sa vie aux quatre points cardinaux; le destin le roule d'un côté à l'autre comme l'épave de la vague à la vague. 11 s'est pris corps à corps avec tous les éléments. La mer et l'orage^ — ces deux voix de Dieu, — ont grondé dans l'immensité sans le faire reculer d'une semelle. 11 a triomphé des grandes lames vertes de l'Océan qui le lançaient jusqu'aux nues; il a tenu tête aux ouragans des Alpes qui tordaient les pins comme des brins de paille et les entraînaient avec l'avalanche dans l'abîme incommensurable.
Après avoir traversé les tristes régions des glaces que l'amour n'a pu réchauffer de sa tiède ha-
leine, il s'est mesuré avec le désert à l'œil incandescent. Il a rêvé au néant des empires et des agitations humaines en heurtant du pied, dans les solitudes ahicaines, les ruines oubliées d'une ville romaine. En vain le simoun asphyxiant soulevait les flots de sable jusqu'à l'horizon fauve; en vain le mirage lui présentait son miroir trompeur, le voyageur a lutté contre l'enfer et contre la déception, jusqu'à ce qu'il pût rafraîchir ses lèvres brûlantes à la source de la fertile oasis. Mais lors qu'il a voulu s'étendre sous les palmiers auprès d'indolentes Rachel, la voix divine lui a crié : — En avant, voyageur ! le repos à la mort, la vie à l'action !
Le voyageur a débarrassé sa vie de zigzags du bagage d'erreurs et de préjugés qui pèse sur les martyrs de l'immobilité. Il sait la valeur des mensonges misérables qui défrayent la race humaine. Il a vu glorifier au Midi ce qui au Nord était honni et conspué; et la morale du Levant se métamorphoser en immoralité à l'Occident; les femmes d'Orient servir de jouets et d'esclaves à leurs époux, et les maris d'Occident de jouets et d'esclaves à leurs femmes; l'amant des froides contrées prouver son amour par des fleurs de rhétorique, celui des tropiques en laissant éteindre sur ses chairs d'ardents charbons. Les spiri-
tiielles Françaises, les sentimenlales Allemandes, les fantasques Anglaises, les sensuelles Espagnoles, les Yoluptueuses Italiennes, employer leur génie à cacher à tous les yeux leurs galantes intrigues ; et les Nubiennes au sein pur, les femmes du désert au grand œil noir, à la taille élancée comme le palmier, les Indiennes au yisage tatoué, à la bouche parfumée, s'offrir avec ostentation à l'inconnu ; les sauvages recevoir le nomade comme l'hôte de Dieu; les civilisés le traiter de vagabond et le mettre en prison. Enfin i] a vu l'homme devenir le loup de l'homme et les créatures faites à l'image de Dieu, d'après la Bible, élever entre elles la muraille chinoise de leurs ridicules préjugés, de leur étroit concept ; au lieu d'appeler la raison à concilier les différences et les variétés de leur nature. Mais ce kaléidoscope, ce charivari de la sottise humaine n'a pas les extravagances d'une troupe d'enfants. En cherchant à initier les peuples de la terre à une conception plus large de la destinée humaine, le voyageur n'a pas heurté de front leurs
symboles. Il s'est assis fraternellement sous la
tente de TArabe hospitalier ; il a laissé, en signe de respect, ses sandales à la porte des mosquées ; au fond des forêts vierges de l'Himalaya, il s'est incliné devant la gigantesque statue de Boudha, taillée dans le roc; il a salué les marabouts de l'Afrique, aussi bien que les fakirs des Hindous. Partout sur sa route le voyageur a semé les richesses de son cœur et de son imagination; donnant à tous la bonne parole, consolant le cœur blessé, encourageant le travailleur, tirant de l'ornière l'ignorant, reconduisant l'âme égarée , essuyant les pleurs de l'orphelin et relevant l'humilié.
Poëte errant^ bohème chassé des villes, disent les hobereaux de proyince, en regardant le voyageur qui passe dédaigneux devant leur manoir. Esprit en révolte contre les us et coutumes de notre société, ajoutent leurs laquais. Pierre qui roule n'amasse pas mousse, ça ne fera jamais un homme établi, s'écrient de leur côté les marchands de maillots. Et pourtant, en dépit de leurs ridicules dédains, qui n'est pas nomade ici-bas? qui, sauf ces pauvres culs-de-jatte, cloués dans leur boutique, ne roule et ne tourne pas avec la terre? La femme qui cherche l'amour divin, voyageuse ! — L'homme qui cherche la femftKi
fidèle, voyageur! — Les bohèmes ricochant leur destinée à tous les angles de la misère, voyageurs !
— Les misanthropes mécontents du marais oi^i le ciel les a fait tomber, voyageurs ! — Les vierges folles se jetant comme d'étourdies phalènes à la tête du passant, voyageuses ! — Les réformateurs rêvant une société de justice, d'amour et de raison, allant, nouveaux Christophe Colomb, à la découverte d'un monde idéal plus riche, plus fleuri, plus parfait que celui-ci^ voyageurs ! — Les déshérités demandant à un autre ciel et à un autre sol le pain que la mère-patrie leur refuse, voyageurs ! — Les artistes avides d'horizons nouveaux, voyageurs ! — Les fous qui prennent leurs hallucinations pour la réalité, voyageurs ! — Les. croyants qui voient en esprit les joies paradisiaques et les splendeurs de la cité de l'avenir, voyageurs !
— Les savants qui fouillent d'un œil patient le secret de quelque mystérieux problème vainement débattu par dix générations , voyageurs ! — Le poëte poursuivant incessamment, par les fatigues et les déceptions, son mirage mobile, blancs fan-
lônies, flainiiies de Bengale, nuages roses, ondines insaisissables, chimères ailées, vaporeuses di\inités,retlets du ciel, créations éphémères de l'esprit, qui s'épanouissent au souffle de l'homme, voyageur! — Coureurs de gloire, trouvères de la pensée, voyageurs ! — La vie est un voyage, et tout être qui sort du sein de la femme pour rentrer dans le sein de la terre est un voyageur.
Une troupe de gais compagnons partent pour un long voyage ; ils espèrent arriver tous ensemble au but. Folle confiance, saint enthousiasme de la jeunesse ! A la première étape, un compagnon quitte les rangs; il a entendu la voix mystérieuse de la rêverie qui l'appelle dans les forêts profondes. La joyeuse troupe continue son chemin en marquant le pas sur le rhythma cadencé des chansons. Mais bientôt le chœur bruyant diminue et s'apaise. A la deuxième étape, un autre compagnon est effleuré par l'aile rapide de la mort. Il a succombé à la fatigue et le fossé du chemin lui sert de tombeau. Plus loin la fortune détache en-
core un de nos voyageurs. Celui-ci- cède à la gloire, celui-là écoute l'ambition, cet autre l'amour. Chacun enfin se dévoue à sa passion, à son caprice. Puis le pèlerinage se termine; et, de cette phalange de frères qui s'étaient promis de loucher en même temps au but, il ne reste pas deux voyageurs qui aient tracé leur sillon droit et côte à côte. La folle chanson, chantée en chœur au départ par les bruyants compagnons, meurt dans l'isolement et le silence. Voila le voyage delà vie.
'Humanité, c'est toi qui es l'éternel voyageur. Depuis six mille ans, nous certifient les chronologistes les mieux renseignés, tu voyages par des chemins de sang et de boue, battue de tous les vents contraires, attaquée de lèpres morales et de lèpres physiques : esclavage, guerre, pestes, famines, luttes intestines.
Après avoir souffert martyre et passion en montant, chargé de ta lourde croix, les degrés du Calvaire du temps; après avoir aimé dans Tantiquité la vie extérieure du paganisme, les folles grâces de la nature, les dieux d'or et d'ivoire, l'apothéose des sens, les manifestations de la force corporelle
pour aboutir à la dissolutiou du i)rincii)C de la force , aux saturnales de la Ville éternelle, aux orgies romaines du Bas-Empire, que les Barbares lavèrent de leur sanglant déluge; après avoir aimé, au moyen âge, la vie intérieure du christianisme, la mort de la nature sensible, le crucifiement des passions, les macérations sous le dur cilice, les portes sombres des cloîtres, les saints enthousiasmes dans les gothiques éghses aux vitraux éclairés par les rayons de la foi, les béatitudes mystiques du cœur, les célestes aspirations de l'âme noyée dans le divin océan, pour aboutir à la négation du principe spiritualiste : à l'être-machinc de Loyola, au néant du corps, à l'oubli de l'âme; après avoir aimé, dans la Renaissance et le monde moderne, la vie équilibrée des sens et de l'esprit, l'entier épanouissement des passions, des riches facultés de l'homme, la liberté aux ailes d'or, à la tête pensive, la déesse Raison osant mesurer de son œil d'aigle jusqu'à Dieu lui-même, les sentiments éclairés de la morale philosophique, la dissection de la foi, les débats du libre examen, les
théories humanitaires^, la tolérance universelle^ pour aboutir à la dissolution du principe rationaliste, à de stériles agitations, à la Babel de l'esprit, à l'anarchie morale, à l'amour effréné du moi, à la confusion des langues, au monstrueux éclectisme, à la théorie caméléonne du succès , après avoir fait, à travers le temps et l'espace, ces trois longues étapes : — paganisme, — christianisme, — renaissance philosophique, te voilà arrêté, pauvre voyageur, perclus dans l'hôtellerie du doute, te voilà muré dans le scepticisme absolu, ne sachant pas si tu seras ange ou bête, philosophe oujésuite, table ou cuvette.
A cette heure, perdu au milieu des immenses solitudes, tu cherches ta route, comme au premier jour où tu fus chassé du paradis terrestie pour avoir voulu savoir la science de Dieu ; tu te sens attiré par deux aimants contraires, deux courants opposés ; et tu ne sais que te retourner malade sur ta couche, en proie à la fièvre de l'hésitation. Pourtant il faudrait en finir; il y a trop longtemps que tu ressembles à l'âne de Buridan.
Les jeunes générations plithisiques attendent avec impatience l'aliment que tu dois leur donner. Voyons! Es-tu païen, chrétien ou philosophe? sensualiste, spiritualiste ou rationaliste? Veux-tu que notre existence soit une orgie ou une prière, un esclavage ou un acte de justice ou de liberté? Veux-tu que la raison, amante de la conscience et du libre arbitre, ou bien le sentiment, esclave du caprice, ou bien la sensation, humble esclave de la matière, devienne le pilote du navire humain?
Ceins tes reins de mâle énergie, et marche, voyageur, car tu n'as encore mesuré que trois étapes de la route des siècles, et c'est pour avoir voulu s'arrêter en chemin que ton monde païen a abouti à la corruption, ton monde du moyen âge au jésuitisme, ton monde de la renaissance philosophique à l'impuissant éclectisme de nos jours. Prends ton bâton, et en avant ! Ne te laisse pas séduire par les effets papillotants des molles oasis et des feux follets. L'Éden humain est loin encore dans l'avenir. Pourquoi t'attrister? La vie, la vérité, le bonheur, n'est-ce pas l'action? Rayonne
dans ce cercle mystérieux des destinées humaines, qui s'élargit sans cesse au souffle du progrès. Ne regarde pas si longtemps à terre, c'est trop triste et trop laid. Lève ton- front yers les plages éthérées où l'œil joue avec l'infini. Les grands horizons s'ouvrent devant toi, les génies de la science et de l'art accordent leurs violes pour scander ta marche ascensionnelle ; le bonheur t'attend* au dernier degré de cette échelle tissée d'or, d'émeraudes et de topazes qui relie la terre au ciel, le passé à l'avenir.
Par le givre et la neige, par le vent et la pluie, par le calme et la tempête, il marchera, le voyageur..., et il arrivera!
LA PROVINCE A PAEIS