‹ La vie en chemin de ferChapitre 4 sur 8 · ET PARIS EN PROVINCE · texte numérisé non relu

ET PARIS EN PROVINCE

Ils prennent le chemin de fer! Ils partent un beau jour de leur province, la tête frisée et farcie d'illusions, le cœur plein de rêves et de désirs, le gousset garni de ducats fournis par la prévoyante bourse de la bonne mère, avec une malle pleine d'habits, de douzaines de chemises, de bas et de mouchoirs, les sévères recommandations du père, les tendres baisers de la mère, les adieux répétés du frère, de la sœur, de la vieille servante qui

pleure ; puis ils débarquent parle train direct dans la capitale du monde civilisé^ dans la Bahylone moderne, à Paris.

Paris ! Parnasse de leurs rimes, paradis de leurs rêves, but de leurs efforts ; Paris ! qui* leur a fait briser tant de lances au foyer domestique ; Paris ! Famour, le bruit, le mouvement, la foule, la volupté, la femme, l'Aspasie, le spectacle, les folies ; Paris ! l'idéal de tous les jeunes gens de province.

Vivre en province, est-ce possible? à moins d'être champignon ou polype? à moins de se condamner de gaieté de cœur à une éternelle végétation ! Fi de la province ! de cet affreux clair de lune, de cette étoffe fripée et déteinte, de ces bois, de ce cloître, de cette prison où le cœur étouffe, où les ailes de l'esprit ne peuvent se déployer, où la tête se cogne aux angles des murs.

C'est ainsi qu'ils raisonnent, nos frais débarqués de province à Paris. Aussi ces chrysalides rustiques trouvent vite leurs ailes de papillon au débarcadère..., et comme il se posent effrontément sur toutes les fleurs !

Aucune eau ne peut étancher leur soif de Tantale, aucune jouissance ne saurait assouvir leurs désirs, aucun mets n'est capable de satisfaire leur faim de Gargantua. Ils mènent à fond de train leurs chars en lâchant toutes les rênes de l'amour, de l'ambition et de la folie, au milieu des flots de poussière du cirque parisien. Aux déjeuners d'amis succèdent les dîners de courtisanes, aux bals les fêtes ; aux bruyants jeux , aux duels pour rire les orgies sardanapalesques. Le Pactole coule de la poche de nos jeunes provinciaux.

C'est à tort que l'on met au débit des Parisiens toutes ces bruyantes comédies jouées dans la grande ville, toutes ces cavalcades, ces orgies de cafés, ces curiosités de mardi-gras, ces excentricités de lion empaillé et binocle au balcon des théâtres . ces elTorts gigantesques à poser et à se faire remarquer ; ces œillades assassines adressées aux femmes qui passent, ces piatTements de la vanité mariée à la simplicité. Le vrai, l'authentique Parisien est un colimaçon ; à peine s'il bouge et s'il montre ses cornes, et ce que le physiologiste attri-

bue dans sa bonne foi au Parisien est tout simplement le fait des provinciaux que les chemins de fer versent chaque jour sur le pavé de Paris; des provinciaux qui jettent en étourneaux leur argent et leurs prétentions au nez des Parisiens, car ils s'imaginent que tout s'achète , même l'esprit, même la beauté. Et les prodigues dépensent ainsi jusqu'à leur dernier calembour, jusqu'à leur dernier écu.

Pourquoi s'inquiéteraient-ils de l'avenir? Ne seront-ils pas désormais riches comme des Turcarets, puissants comme des sultans, avec une file de vizirs courbant la tête sous leurs ordres, avec des harems peuplés de houris et des esclaves noirs agitant l'air autour de leur tête en feu? Situations princières, romans imprimés, pièces jouées, foison de dots de jeunes héritières, tous les paradis leur sont promis par les poignées de mains de leurs amis, tous les bonheurs leur sont annoncés parles appétissantes lèvres de leurs maîtresses.

Et nos provinciaux descendent d'illusion en

illusion^ de reposoir en reposoir^ jusqu'au fond du noir abîme.

Que la chute est dure^ que la fin est violente, que le ré\ eil est froid dans les draps de la réalité ! Les dents s'entre-choquent, les cheveux se dressent, le cœur est glacé ! La bise glaciale passe à travers les ais de la porte; elle souffle triste, la bise. Elle se plaint et elle raille. Elle module ses plus gros soupirs, elle décoche ses sarcasmes les plus incisifs aux provinciaux désenchantés.

— Ah ! ah ! la misère et l'adandon ! Le froid, la faim. Hé! hé! le paradis que tu cherchais est un enfer. Ces anges sont des courtisanes, leurs joues roses du fard, leurs cœurs des canards de Vaucanson, leurs douces paroles d'impudents mensonges, leurs regards un mirage, leurs caresses un assassinat, leurs corps une cendre... Ces amis à poignées de mains sont des dupeurs, des pique-assiettes, des convives aimables jusqu'à la fin du repas et qui disparaissent après le dessert... Ces belles promesses de pièces représentées, d'ambassades, de hautes positions, sont des bourdes, des blagues, des

pipées de grecs. Ce monde doré et parfumé, ces brillantes apparitions, ces feux de Bengale à flammes multicolores s'évanouissent en fumée grise, se fondent en boue de macadam aux pieds, se dénouent en cruelles déceptions au cœur, en transports désespérés au cerveau du provincial réveillé en sursaut du songe féerique, et jeté sur le rocher de Naufrage après une brillante course aux îles Fortunées.

Ce que cet homme pâtit sur le dur grabat où l'impitoyable destinée l'a cloué, il m'est impossible de l'exprimer : il me faudrait le trait d'Eschyle faisant crier Prométhée déchiré par le vautour, la poésie de Victor Hugo montrant aux grands la figure hideuse et les entrailles sanglantes de Triboulet, l'éloquente indignation d'Alfred de Vigny en face du poëte anglais Chatterton mourant de faim et de mépris. Ce serait un effroyable drame à vous traduire avec toutes ses péripéties, et je n'ai ni personnages, ni costumes, ni décors sous la main.

Et pour vous donner un tableau vrai, je devrais

— 1)7 — encore peindre la provinciale à coté dn provincial, la pauvre jeune fille romantique qui vient chercher à Paris l'enthousiasme, la liherté de l'amour, et qui, après avoir effeuillé pétale par pétale sa délicate fleur, retourne au pays natal le cœur vide et les entrailles vivantes ! Elle demande à genoux au père un pardon qui lui est refusé. Maudite pour avoir déshonoré le nom de famille, elle mourra de misère et de douleur si un cloître ne referme pas à jamais sa lourde porte sur elle, ou si quelque brave cœur d'or de son village ne prend pas à sa charge cette femme sans famille et cet enfant sans père, ne recueille pas cette épave, ne console pas ce malheur, n'essaye pas de ranimer d'un souffle dévoué ces charmes flétris, ce cœjLU' éteint. — Je devrais encore parler de ces légions de provinciales qui arrivent à Paris dans une position intéressante. Que de douloureuses biographies, que de romans émouvants à écrire ! Les pauvres filles ont cru aux paroles emmiellées de quelque gros monsieur de leur village ou de quelque jouvenceau de la petite ville. En province, on n'é-

pouse que la femme qui a du bien. Le provincial ressuscite au bonheur plus facilement que la provinciale. Voyez plutôt :

Lorsque la vérité parisienne, hideusement nue, est apparue sans crinoline à notre provincial; lorsqu'il a épuisé la coupe des amères réflexions, la fée change ]e décor.

C'est le foyer de la ville natale, le doux nid à duvet d'où s'est trop tôt envolé le téméraire oisillon. Le père est assis au coin du feu, la tête dans ses mains. 11 songe, triste, à côté de sa femme qui pleure, qui lui reproche d'avoir éloigné et peut-être perdu leur fils par sa sévérité exagérée. Le bonhomme essuie l'orage conjugal sans sourciller. 11 se tait et fait intérieurement son meâ culpâ. La douce sœur s'est retirée, comme tous les soirs, dans sa chambre. Là , elle pense à loisir au frère en regardant son portrait, ses livres, sa pipe, ses sandales, tout- ce que sa main a touché, tout ce que sa bouche a effleuré. Aux amoureux qui se disputent la jouissance de sa délicate main, aux prétendants à sa dot, elle a

invariablement répondu : — « Ramenez-moi mon frère et nous nous marierons. — Mais comment le trouver, votre frère ? lui a-t-on objecté. Où se caclie-t-il? à Paris, à Londres, à Pékin? Sous quel nom de guerre, sous quel pseudonyme ?— Qu'importe ! rien n'est impossible à qui aime. J'ai dit. Adieu. » Et les trois ou quatre galants se sont mis à la recberche du frère demandé. Et ils ne sont pas encore revenus.

Le silence se fait au foyer de la famille. On se couche. Seule, la vieille Marthe reste levée, égrenant sur son chapelet une kyrielle de Pater et d'Ave. Elle a la foi, cette femme, que les Ave Maria ramèneront la brebis au bercail, son maître au logis.

La maison disparaît aux yeux du provincial couché sur son grabat. Un autre tableau surgit : le bois de la Couleuvre bordé de ruisseaux jaseurs. Dans le vert offrais nid, deux amants ont autrefois roucoulé : notre provincial et une pudique colombe en robe blanche, qui est seule à cette heure, sans son ramier..., une jeune fille que le Parisien en

— iOO — herbe a dédaigné d'épouser. — Se marier ! allons donc ! quelle fin prosaïque de notaire ! — Elle effeuille une marguerite dont le flot murmurant emporte chaque pétale dans son cours. — Pense-t-il à moi? n'y pense-t-il pas?— Quand la réponse est bonne, des rires réveillent les nymphes du bois, des exclamations sortent de la poitrine oppressée de la jeune fille. — Cher cœur! chère âme! à toi ma vie ! à toi ou à la mort ! —Quand elle est mauvaise, les larmes de la belle questionneuse se mêlent à l'onde qui fuit. Ainsi la jeune fille, le bois et le ruisseau confondent leurs murmures, la jeune fille chantant son amour, le bois et le ruisseau lui répondant. Dialogue qui ravit notre provincial, et ce ravissement le réveille de son demi-sommeil.

— Au chemin de fer ! s'écrie-t-il. Que je les voie ! que je les console ! que je ne meure pas avant de les avoir embrassés une dernière fois !

Il se lève comme un fou. Il s'habille en toute hâte. Son sac de voyage est prêt. Il fouille alors ses poches : horreur du vide ! rien ! — Ah ! s'il avait eu encore quelques louis, les sangsues n'auraient

pas abandonné le cadavre, ses amis et ses maîtresses ne l'auraient pas fui connue un lépreux en quarantaine.—Que faire? Il emprunte à sa blanchisseuse, à son décrotteur, l'argent de son voyage, il court cà la gare. La vapeur ne l'emporte pas assez vite de ce gouffre qui a dévoré la meilleure partie de sa vie, ses illusions, ses bourgeons, ses vertes pousses, les premiers baisers où l'on met son âme. Enfin notre provincial arrive au port. Il frappe à la nuit. Le jour, il ne l'aurait pas osé.

— C'est lui ! s'est écriée la vieille Marthe propliétesse. — Jésus ! mon Dieu! ajoute-t-elle en laissant tomber ses bras, quel changement !

En effet, notre provincial est parti par une aube ensoleillée, mais il arrive par une soirée brumeuse. Il est parti rayonnant de fraîcheur, de jeunesse, d'ardeur, d'entrain ; il revient brisé, courbé comme un vieillard, pâle comme un suaire, les yeux caves, les cheveux blancs mêlés aux cheveux noirs, les vêtements sordides, lui l'élégant! Sa mère ellemême ne le reconnaît pas. Il faut qu'il lui dise : —

« Ma mère, ne voulez-vous pas embrasser votre

— d02 — fils? »La mère s'évanouit. On ne songe pas à elle Ne faut-il faut se jeter au cou du Lazare ressuscité^ de l'enfant prodigue^ du provincial revenu au pays?...

La sœur, le père, le frère, la servante l'entourent, l'accablent à la fois de questions, de prévenances.—As-tu faim? as- tu froid? es-tu fatigué? On le fait asseoir de force. La sœur lui enlève ses chaussures, le frère le débarrasse de son paletot, pendant que la servante lui prépare le mets qu'il aime tant ! Quant à la mère, elle rouvre les yeux, regarde son fils, sans avoir la force de proférer une seule parole. .

Le lendemain, la ville apprend la nouvelle. On accourt à la maison de l'enfant prodigue. On félicite les parents ; on est en fête. Mais à peine si le revenant peut manger. Il a des énervements, des oppressions, des défaillances. Sa santé est altérée, son cerveau ébranlé. Son ancien ami le médecin le ramènera à la santé. Son autre ami, l'avoué, ira à Paris, plaidera pour lui, s'arrangera avec ses créanciers, éteindra toutes ses dettes ; et le provincial

guéri de ses maladies, libéré de ses dettes, conduira à la mairie et à l'église la jqune fille du petit bois de la Couleuvre.

Mais la lune de miel passée, le provincial reprend sa marotte... à Tenvers cette fois. Il a retourné son bonnet. Paris est toujours devant ses yeux et sur son tapis; mais ce n'est plus le Paris-Eldorado, le Paris rempli de liouris, d'amis généreux, de brillants mirages, de paradis roses, de boudoirs parfumés, le Paris doré sur tranche : c'est le Paris noir, décevant et traître : Tartuffe, Basile et Célimène réunis. C'est la caverne où Ton égare les honnêtes provinciaux, la forêt de Bondy où ils sont détroussés : c'est le Paris qui n'a pas voulu couronner de lauriers le front de notre candide; qui a refusé ses pièces, raillé ses sourires et ses amoureuses déclarations, qui a renvoyé sans gloire et sans nom le Picard en Picardie, le Gascon en Gascogne, le Normand en Normandie, et le Breton bretonner en Bretagne.

Aussi de quelle malédiction tous les Gascons, les Normands, les Picards et les Bretons, accablent

Paris, la yille des orgies^ des mascarades, des turpitudes ! Que de satires ils écrivent sur cette Sodome sans justes, cette Gomorrhe vouée aux gémonies! Ils portent triomphalement leurs manuscrits enroulés à l'imprimerie de leur chef-lieu, et tous les provinciaux lisent avec admiration la satire de Paris et des Parisiens par un des leurs.

Tel est l'éternel jeu de l'amour-propre. Qu'une femme éconduise un courtisan, et ce courtisan la diffamera. Paris est, pour le provincial rentré chez lui, la femme qui a dédaigné ses avances.

Cependant si, au lieu d'arrêter son regard aux apparences, à la surface, le provincial avait vu le fond des choses ; si, au lieu de chercher un piédestal, de poursuivre un misérable but de satisfaction égoïste, de puérile vanité ; si, au lieu d'écrire pour écrire, de faire de l'art pour l'art, de passer sa vie au fover des théâtres à débiter des fadaises aux dames aux camellias des coulisses, il avait pris son art au sérieux, cherché le grand et le beau, courtisé la sainte Muse, fouillé du regard et de la pensée ces foules qui roulent leurs vices, leurs

énergies et leurs efforts dans les artères de la cité parisienne ; s'il avait étudié leurs aspirations, leurs besoins, leurs sentiments, leurs secrets divers, alors il se serait élevé sur le vrai Parnasse d'où on l'aurait écouté ; alors il aurait fait jaillir de son âme l'inspiration, comme Moïse fit jaillir l'eau vive du rocher en le frappant de sa baguette.

Mais le provincial à Paris ne voit que l'orgie, la table toujours mise du festin de Baltliazar, jamais les luttes herculéennes de la misère; — le vice, jamais la vertu ; — il ne voit que la fille de marbre ou la dame aux camellias, jamais la grisette, la fille dévouée jusqu'au martyre; il voit l'agio de la Bourse, jamais les créateurs d'industries ; il voit l'étudiant bambocheur, jamais l'interne d'hôpital passant ses jours et ses nuits devant des malades et des cadavres ; le théâtre, le bal, les boulevards, les salons bruyants, jamais la mansarde, l'atelier, l'hôpital. En un mot, le provincial ne voit que lui à Paris. Il cherche les glaces les mieux polies, les plus brillantes pour y reproduire avec éclat son

image.

Et une fois revenu de son grand voyage, il s'enxpresse d'écrire une satire de Paris,

Oui, parodiez Perse et Juvénal, si bon vous semble ; arrachez les masques, flétrissez les comédies de Paris ; guerre encore aux Tartuffes, aux faux bonshommes, aux courtisanes ! Notre siècle a besoin, je le sais, de satiriques qui flétrissent la multitude des appétits effrénés, des consciences mortes, des échines flexibles, des caractères aplatis, des fausses pièces de monnaie. Mais quoi! n'y a-t-il pas d'autre gibier à Paris? N'avez-vous pas vu, myopes, à côté des saltimbanques de la littérature, des penseurs consciencieux n'aimant que la vérité et la raison? N'avez-vous pu contempler la pauvreté, l'étude, l'amour du travail, la modestie, au milieu des sardanapalisades du parasitisme, des déhanchements, des folies des masques parisiens? Il fallait rapprocher ces contrastes, il fallait nous donner ce spctacle friand ; il fallait nous peindre ces Saint-Simon saijs sou ni maifle, écoutant à la porte des Académies et des Sorbonnes les doctes leçons ; — les savants trouvant, courbés sur leurs

cornues, sur leurs problèmes, les secrets de la science; — ces inventeurs, ces poètes, ces Madeleines repenties, ces Mignons aspirant au ciel, ces Samaritaines altérées de l'eau vive du ciel, tous ces amoureux fous d'étoiles, insatiables de passion, de savoir; martyrs de l'idée, esclaves de la science, dénicheurs de beau et de vrai, chercheurs de Dieu ! 11 fallait, satiriques de province, mettre une corde émue et vraie à votre lyre de préventions et de préjugés.

11 fallait surtout dire que le vieux Paris historique, penseur, artiste, raffiné, tend à disparaître tous les jours pour faire place à une population flottante, bariolée, pressée, affairée et effarée, de cent à deux cent mille provinciaux amenés chaque jour par les chemins de fer. Pai'is est devenu une seconde ville de Londres, un immense dock, un cirque tumultueux, un pandémonium de tous les types de l'univers. Le vieux Paris s'efface tristement devant les nouvelles constructions, les nouveaux boulevards, les nouveaux venus. L'un après l'autre, les Parisiens prennent le chemin de

fer, et vont s'installer qui dans la forêt de Fontainebleau, qui à Saint-Germain, qui au bord de la mer. Proscrits de la grande ville, ne regrettez ni les Ninons de Lenclos des salons, ni les Manons Lescaut de la rue ; allez vous enivrer, à l'ombre des bois, dans les nids tranquilles, des voluptés douces et des parfums délicats exhalés par les modestes fleurs, par les dames aux violettes et aux résédas; agrandissez l'horizon de la province en professant devant les Julies ouïes Marguerites l'esthétique de l'amour et de la beauté; et si quelque tendresse trop vive vous incite, pressez dans vos bras votre sainte mère, la nature.

Enseignez à la province que s'il est louable et utile de semer le blé, de tisser le coton, de contribuer de son activité à la richesse générale d'un pays, Vhomme ne vit pas seulement de pain, suivant la parole de l'Évangile, pas plus qu'un département ne vit uniquement d'agriculture et d'industrie.

Quand la bête est repue, quand le corps,— rai*tre ! s'écrie Pascal,— a eu sa ration, il faut songer à ce qui relève et affranchir l'humanité de sa con-

— uw)

dition bestiale, à son cœur accessible à toutes les émotions du beau, à sa raison, à son esprit altéré de splendides vérités; à son âme cherchant, frileuse et inquiète, la quiétude des horizons infinis, le rayon de soleil que Fart essaye de traduire et de faire luire dans ses chaudes créations.

Fussiez-Yous Apollon, LucuUus ou Crésus, monsieur,— Cléopâtre ou Vénus, madame, — ^\ ous n'emporterez que votre âme au tombeau. Retirez-la donc au plus tôt des griffes stupides du positivisme, abandonnez-la à Fart qui la façonnera de ses mains divines, la plongera dans l'atmosphère embaumée de l'esprit, la rendra digne de ses immortelles destinées!

A vous, Parisiens, d'élargir le cœur et d'élever la pensée de la province; à vous de Finitier aux grands sentiments, de la faire communier avec les belles âmes, de Finitier aux sublimes douleurs des Faust, des Obermann, des Saint-Simon. Sortez-la de son terre-à-terre, qu'elle cesse de se regarder dans sa glace ; rendez-lui les élans divins et les ailes de l'enthousiasme, et ne regrettez pas

que le chemin de fer vous ait chassés de vos prisons.

Parisiens et proyinciaux^ dont les conditions d'existence sont changées, feront la navette et tisseront une nouvelle et attrayante toile.

Mais que parlons-nous de Parisiens et de provinciaux? Encore quelques heures de ce siècle, et il n'y aura plus que des voyageurs, que des hommes cherchant par le monde leur équation morale, leur satisfaction intellectuelle. Le chemin de fer, qui est en train de miner ces deux grandes classifications de Paris et de la province, détruira tous les vieux moules, toutes les agglomérations factices, toutes les barrières et séparations; ce sera la dissolution de l'ancien monde ! A la destruction des anciennes formes sociales succédera la libre association des cœurs ayant le même amour> des esprits éclairés des mêmes idées. On ne verra plus vivre ensemble une mosaïque étrange d'êtres qui n'ont rien de commun, ni les pensées, ni les sentiments, ni les passions, ni les aspirations ; qui jurent d'être accouplés, et se repoussent mutuel-

lement comme des natures hostiles. La vieille unité classique, emprisonnant les hommes les plus divers dans un espace restreint, sera brisée : plus d'union forcée entre la colombe et le serpent, plus de féodalité, plus d'absorption excessive. Chaque être se joindra au groupe qui lui sera sympathique et correspondra à sa nature, ainsi les nouvelles associations d'âmes rayonneront, de même que rayonnent maintenus, dirigés par l'attraction, les millions de mondes qui peuplent l'étendue. Avec les lignes ferrées, je vous défie de retenir une personne à qui vous déplaisez, à moins que vous n'acceptiez le duel en wagon ? — Vos compatriotes vous semblent-ils trop ridicules ou trop plats? en chemin de fer! et vivent les Anglais ou les Italiens ! — Votre femme vous trompe-t-elle ? en chemin de fer!... et vivent les Allemandes et les Grecques. — La fortune vous est-elle contraire? en chemin de fer!... vous la rencontrerez buissonnant sur les chemins.— Vous prendrait-il fantaisie de guerroyer ou de vous faire casser la tête? en chemin de fer!... et vivent l'itahe... et la

liberté ! — Je fuis la civilisation occidenale et je cours à l'extrême Orient. Les femmes sensuelles, le soleil implacable de l'Orient me fatiguent-ils, je reviens aux poésies étiques, aux beautés idéales de l'Occident, et vice versa. Mon âme se déploie comme les ailes de l'oiseau; j'échappe à la centralisation absurde, au moule, à la nature bornée, au tyran, à la coquette, à l'importun. Qu'on le sache bien, un nouveau monde moral date de la création des chemins de fer; l'homme a changé de nature; il est devenu le protée de l'univers, le fiancé du mouvement, l'être émancipé, ailé et rayonnant!

La vapeur créera une nouvelle humanité, fera une nouvelle carte du globe, en croisant les races humaines, confondant les intérêts et le sang de tous les peuples. — Salut à vous, belles races de l'avenir enfantées par le chemin de fer ! Dieu vous garde de nos phthisies cérébrales, de nos défaillances, de nos petitesses, de nos laideurs physiques et morales, de notre néant !

HISTOIRE DE LA VAPEUR

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