‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE yil · texte numérisé non relu

CHAPITRE yil

A travers la citadelle. — Les chiens errants. — L'éléphant. — Déménagements — N-Huyen-tri-fu. — Les corporations et les divers quartiers d'Hanoï. — • La pagode du Bagnan. — La pagode des supplices de l'enfer. — Réflexions. — Œuvre de géant. — Retour des choses de ce monde.

Si le jour de la prise d'Hanoï fut fertile en traits héroïques, il ne le fut pas moins en faits bizarres ; et, la verve gauloise se mettant de la partie, plus d'une fois on se surprit à rire malgré le tragique de la situation.

Les Annamites, saisis par l'attaque imprévue des Français, désorganisés par notre facile victoire, affolés par la mort ou la défection de leurs chefs, s'étaient évanouis comme des ombres.

Aussitôt les deux colonnes d'attaque réunies, on tint un rapide conseil de guerre ; toutes les portes furent occupées ; et, tandis qu'un officier d'un côté, et un aspirant de l'autre, dépêchés au dehors avec quelques hommes, allaient s'emparer de deux villages dont on avait reconnu l'importance stratégique, des patrouilles étaient envoyées en reconnaissance, dans l'intérieur de la citadelle.

Tout fut trouvé désert ; et sauf les rares prisonniers pris les armes à la main, au nombre desquels se trou-

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vaient trois ou quatre mandarins militaires et les deux fils du célèbre Phang-tan-gian, à neuf heures du matin, il n'y avait plus, en apparence, un ennemi dans la place.

En revanche, . des animaux domestiques, chiens, poules, porcs et canards, effarouchés par le remueménage de la matinée et le départ subit de leurs maîtres, erraient en grand nombre, de tous côtés. Les chiens surtout abondaient ; ils s'en allaient, le nez au vent, les oreilles droites, la queue en tire-bouchon, la gueule prête à mordre ; et tout en grognant, tout en montrant leurs vilaines mâchoires, ils se précipitaient seuls ou de compagnie, à tort et à travers, à la recherche d'un déjeuner des plus problématiques.

Les chasseurs purent alors se livrer à des exploits cynégétiques d'un nouveau genre, où la race canine, changeant de rôle, était devenue gibier ; triste gibier, mais gibier passé à l'état de bête malfaisante dont il fallait à tout prix se débarrasser, sous peine de devenir sa proie à bref délai.

On pourchassa donc les pauvres animaux, et on en tua un grand nombre dont on jeta les corps par-dessus les fortifications.

Outre les chiens et les hôtes de basse-cour, l'ennemi avait laissé quelques jolis petits chevaux dont on s'empara et un superbe éléphant qui, privé de son cornac, et fort étonné de ne pas avoir reçu sa pitance quotidienne, s'était mis en quête d'un repas et promenait philosophiquement, mais d'un air fort maussade, sa massive personne, par la citadelle.

Après une course de deux heures, on rentra au

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quartier général, sans avoir rien de grave à signaler.

Pendant ce temps-là, le chef de l'expédition, aidé de son second et des interprètes annamites, avait pris toutes les dispositions prescrites par la prudence et les mesures nécessaires en pareille occasion.

Les habitants de la citadelle avaient fui, ou se tenaient cachés comme des rats dans leurs trous ; mais si dans leur panique ils avaient abandonné tout ce qu'ils possédaient, on pouvait s'attendre à les voir reparaître tôt ou tard, venant revendiquer leurs biens, soit sous. la forme d'une armée d'assaillants, soit pacifiquement, mais dans tous les cas, d'une façon dangereuse pour l'ordre. Il fallait prévoir plus d'une^ éventualité et essayer, d'abord, de se rendre favorables des gens dont la présence, au dehors comme au dedans, constituait une menace continuelle.

Les masses, quand elles n'ont pas le sens patriotique et le sens politique développés par tin assez long usage de la liberté, se soumettent volontiers au plus fort; à la condition, toutefois, que le vainqueur n'attente pas à la propriété privée. Le chef de l'expédition française en était parfaitement convaincu ; aussi, son premier soin fut-il de faire connaître à tous, par la voie des affiches et des proclamations que, « s'il dési- « rait, dans un intérêt commun, voir évacuer définitir- « vement les murs de la citadelle, par la population « civile, chacun pouvait venir prendre son bien et « emporter même sa maison (i); que personne ne

(i) Cette permission n*était pas ce que Ton appellerait en France une offre de Gascon ; les maisons annamites étant

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€ serait inquiété ; enfin, que les militaires désireux de c faire leur soumission et de servir sous la bannière € des occidentaux, seraient enrôlés et recevraient une c solde supérieure à celle qui leur était allouée par le t gouvernement annamite. »

A peine la teneur de cette proclamation fut-elle connue que la citadelle se trouva envahie comme par enchantement ; une foule énorme d'hommes, de femmes et d'enfants venant chercher leur bien, se ruait dans toutes les directions ; il en entrait une certaine quantité par les portes, mais le plus grand nombre semblait sortir de dessous terre ; effectivement beaucoup de ces malheureux hébétés par la frayeur, n'ayant pu s'échapper, s'étaient tenus cachés je ne sais où, attendant la faveur de la nuit pour déguerpir en sautant par-dessus les murs, au risque de se rompre les os, ou de se noyer dans les fossés.

Bientôt le déménagement commença, avec une activité de fourmis dérangées par le pied d'un passant et transportant leurs œufs dans un autre domaine. Ce fut, pendant plusieurs heures, un grouillement indescriptible ; puis, peu à peu, le calme se fit, et, au coucher du soleil, on jugea l'ordre suffisamment rétabli pour laisser la garde de la place à l'infanterie de marine seule et pour renvoyer les matelots à leur ancien campement.

La nuit s'écoula sans encombre ; les jours suivants furent employés à reconnaître les environs d'Hanoï et

formées de pieux et de nattes de bambou, il est facile d'en emporter les matériaux et de les reconstruire ailleurs.

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à parfaire notre installation dans l'intérieur de la citadelle destinée à devenir le quartier général de l'expédition.

On vérifia l'importance du magasin des approvisionnements qui ne contenait pas moins de 5,000 mètres cubes de riz ; le trésor, riche d'environ 100,000 francs en ligatures (i), d'un petit nombre de lingots d'argent et de quelques pièces d'or, fut soumis à une garde sévère ; et l'arsenal, assez bien garni de munitions et de vieilles armes : canons datant des Portugais, fusils à pierre, sabres rouilles et autres engins non moins démodés, fut l'objet d'une surveillance toute particulière.

De leur côté , les médecins n'étaient pas restés inactifs ; si notre bonne étoile avait protégé les nôtres contre les coups des Annamites, ceux-ci, très éprouvés, avaient laissé sur le champ de bataille bon nombre de blessés qu'il avait fallu secourir, panser, soigner. Le grand maréchal était l'un des plus gravement atteints ; un éclat d'obus, après lui avoir perforé le côté en lui faisant une blessure terrible,s'était logé dans le bassin ; on aurait pu, sans doute, malgré tout, le sauver; mais frappé moralement d'une façon plus grave encore, il avait juré de ne pas survivre à son déshonneur ; aussi, dès que les médecins avaient le dos tourné, s'empressait-il d'enlever l'appareil placé sur sa plaie ;

(i) Une ligature vaut environ 90 centimes; eUe se compose de 1,000 à 1,200 sapèques enfilées sur une mince tige de bambou. La sapèque annamite est une pièce de monnaie en zinc, un peu plus large qu'une pièce de 50 centimes, percée d'un trou carré. Il faut un cheval pour porter 100 francs de cette monnaie.

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de telle sorte qu'après de longues souffrances, N-Huyen-tri-fu, le père de la contrée^ rendit sa grande âme à Boudha, en appelant les vengeances du ciel sur la tête de ses vainqueurs.

Au milieu de tous ces labeurs, on trouvait encore le temps nécessaire pour s'occuper de choses moins sérieuses ; en fouillant la citadelle et la ville dans leurs coins les plus secrets, on avait découvert plus d'une curiosité.

Les amateurs de bibelots passaient de longues heures, chez les fabricants d'objets incrustés de nacre, dont les produits charmants forment l'une des branches du commerce tonquinois.

Quant aux observateurs désireux d'étudier le pays au point de vue des mœurs, ils avaient un vaste champ ouvert à leurs études. Petit à petit, la citadelle s'était repeuplée de gens de toutes sortes : marchands, hommes de peine, miliciens, venant offrir leurs services aux Européens ; on avait reçu les uns avec plaisir, parce qu'ils apportaient de grandes facilités à la vie matérielle, et l'on avait enrôlé les autres, dans l'espoir de s'en servir un jour, lorsqu'on reprendrait la suite des opérations militaires. Les hommes et les femmes de peine, embrigadés sous la direction d'un second maître, travaillaient avec entrain aux aménagements des bâtiments destinés à nous servir d'habitation et au transport des vivres et des' munitions dans la citadelle. Rien n'était plus curieux que de voir manœuvrer ces pauvres diables. Le sous-officier chargé de les surveiller et de les conduire, ne savait pas un mot d'annamite ; mais, pour, lui, le geste

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suppléait à la parole ; sans cesse armé d'un énorme gourdin dont, il faut le dire à sa louange, on ne le vit jamais user inutilement, il faisait marcher sa petite troupe, avec une précision toute prussienne. Comme on le complimentait sur son débrouillage (i) : « En voici le secret, répondit-il en montrant le bâton passé sous son bras gauche, c'est mon dictionnaire ; quand ils ne me comprennent pas, je le fais passer dans ma main droite, cela suffit. »

Le dictionnaire de T est resté légendaire parmi

les membres de l'expédition du Tonquin.

La ville d'Hanoï proprement dite, la ville non militaire, ne manque pas d'un certain cachet d'originalité; elle est divisée en divers quartiers complètement séparés les uns des autres par des portes que l'on ferme aussitôt après le coucher du soleil. Ces quartiers sont habités chacun par un corps de métier, dont les membres ne sont pas libres de transporter ailleurs leurs pénates. Ainsi, l'on trouve, dans la même rue, tous les incrusteurs ; les marchands d'éventails sont réunis dans la rué voisine ; les fabricants de boîtes en carton laqué sont à côté ; les cordonniers viennent ensuite, puis les tailleurs, puis les industriels de tous genres réunis en corporations.

L'industrie de tous ces braves gens est assez primitive, leur art est encore dans l'enfance et, sauf les objets incrustés dont la perfection est inouïe, les

(i) Mot très employé en marine; se débrouiller signifie: sortir d'embarras, obtenir un résultat difficile, f^ire quelque chose de rien, réussir envers et contre tous..., etc.

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produits de la capitale du Tonquin n'ont rien de remarquable.

En fait de monuments, je n'en vois guère à signaler à l'attention des rares voyageurs qui s'aventureront dans ce pays. Deux choses pourtant sont à voir : dans la ville, la pagode des supplices de Venfer et dans l'intérieur de la citadelle, la pagode du Bagnan. Cette dernière est une petite chapelle boudhiste construite dans le fouillis inextricable des branches d'un gigantesque bagnan ; confié, depuis de nombreuses années, à la garde d'une vieille bonzesse, à laquelle on donnerait bien un siècle, ce sanctuaire minuscule n'est admirable que par sa situation au milieu d'un véritable bois formé par un seul arbre.

Durant les premières heures qui suivirent la prise de la citadelle, la bonzesse du Bagnan fut le seul être humain dont on put constater l'existence. Les chasseurs de chiens entraînés par leur ardeur belliqueuse, à la suite de quelque malheureux caniche, s'étaient, tout à coup, trouvés en présence de la pauvre vieille, prosternée devant ses dieux, et invoquant à grands cris leur secours.

La pagode des supplices de Venfer mérite une description plus spéciale : dans un bâtiment d'environ dix à douze mètres de long, sur cinq ou six de large ; deux pièces l'une à la suite de Tautre, se communiquant ; la première, image du Paradis, occupée par des saints de toutes les tailles et de toutes les couleurs, à a pose noble, à l'air béat, n'offre pas d'attrait particulier ; au milieu de la seconde, autour d'une sorte de rocher en forme de pyramide, sont groupés par

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myriades des petits personnages représentant les damnés de Boudha.

Si Ton n'était déjà bien persuadé que la plupart des religions du globe se sont plus ou moins copiées les unes les autres, il suffirait, pour s'en convaincre, d'examiner, en détail, les scènes reproduites en ce lieu sinistre ; on y retrouve, en effet, toutes les aménités réservées dans l'autre monde au mauvais chrétien, La liste est complète : depuis la vulgaire flamme qui doit nous rôtir pendant les siècles des siècles, jusqu'aux tourments les plus raffinés: le gril, la roue, l'huile bouillante, les fourches des diablotins; les entonnoirs plongés au fin fond du gosier des -patients et dans lesquels on ne verse assurément pas l'ambroisie, rien n'a été omis par l'artiste consciencieux chargé de la construction et de l'installation de ce rocher fatal ; c'est à se croire transporté en plein pays catholique, à un sermon de fin de retraite, destiné à entraîner et les âmes tièdes et les consciences bourrelées au tribunal de la pénitence.

Cette vne suggère de tristes pensées ; l'homme est-il donc si mauvais qu'il faille, pour le maintenir dans la voie du bien le menacer sans cesse et lui laisser entrevoir, au delà de la tombe, des peines dont l'infinité n'est pas proportionnée à sa nature essentiellement imparfaite et finie?

N'est-ce point, d'ailleurs, un acte d'orgueil insensé, que de nous croire, nous si petits, dignes d'une semblable colère et d'une pareille punition ? N'est-ce point rapetisser cette force immense et majestueuse de qui tout émane et à qui tout doit retourner ? Prêter à

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Dieu une idée aussi mesquine, aussi humaine que celle de la vengeance, n'est-ce point lui faire injure ? Et n'est-ce poiniaussi enlever à sa créature, avec sa dignité, le mérite de ses bonnes actions >

L'homme qui est gouverné par la peur des châtiments ne doit pas faire le bien pour le bien ; écolier toute sa vie, il agit sans cesse dans la crainte de la féruie ; et de là découlent ces accommodements bizarres, ces mille pratiques qui, peu à peu, ont fait de la religion fondée par Jésus, de cette religion d'amour, de pardon et de justice, une religion bien difficile pour ceux dont la foi, aux prises avec la raison, n'est point aussi robuste que celle du charbonnier.

Au bout de quelques jours, les installations de la citadelle étant terminées et les milices d'indigènes étant constituées, grâce au concours dévoué des missionnaires, le chef de l'expédition jugea le moment favorable pour reprendre le cours des opérations militaires et continuer son œuvre de conquête.

Dès. lors, les faits d'armes les plus brillants se succèdent presque sans interruption, pendant plusieurs semaines ; on voit des citadelles défendues par des milliers de soldats se laisser prendre par quelques hommes! Un aspirant en compagnie de sept matelots, entre sans coup férir dans les murs de Nim-^binh, encloue les canons, s'empare du gouverneur ; et lorsqu'une partie de la garnison, revenant de sa surprise, veut reprendre l'offensive, il n'est plus temps, l'ennemi installé' dans la place y dicte déjà ses lois.

Le miracle de Jéricho se renouvelle pour les armes françaises, les villes se rendent à la voix, non plus des

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célèbres trompettes thébaines, mais du simple et vulgaire clairon. Je le vois toujours d'ici, notre brave petit clairon, avec sa mine délurée, son allure martiale ; je Fentends encore ; un fier coup de langue, soit qu'il nous joue la casquette^ à Theure du déjeuner, soit qu'il sonne la charge à l'assaut d'un rempart, ou qu'il fasse virer au cabestan avec son ami le tapin, auquel il donnait le ia, de l'air le plus convaincu ; jamais de canard, jamais de faiblesse,, toujours solide au poste, suivant l'expo'ession du matelot, comme solide à la soupe et au houjaron (i).

C'est ainsi, qu'après Hanoï, les citadelles de Phu-li^ Haï'dzeiwng, Phu-tuong, Nim^-binh et Nam-dinh tombèrent en notre pouvoir. C'est ainsi qu'avec un effectif d'environ cent dix matelots et soldats, un homme d'une intelligence à la hauteur de sa courageuse intrépidité, sut s'emparer des principaux boulevards d'une province immense, occuper un pays d'une étendue considérable et tenir sous sa dépendance une armée, mal organisée, il est vrai, sans discipline, sans liens, mais forte de plus de cent mille combattants.

Triomphe du génie, de rhabileté,de la science et de la confiance en soi-même, sur le nombre et la force brutale. Mais tant il est vrai qu'il n'y a de durables en ce monde et de véritablement solides que les conquêtes du temps ; tant il est vrai que construire sur le sable,

(i) Expression maritime ; le houjaron est le petit verre de cognac auquel a droit tout matelot au déjeuner du matin, avec le café noir.

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c'est s'exposer à voir son oeuvre emportée par le première brise du large; il ne fut pas donné à celui qui a mérité d'être surnommé le héros du Tonquin, de recueillir les fruits de sa victoire. Nous avions mis moins d'un mois à conquérir la moitié d'un empire, nous le perdîmes en moins d'un jour ; nous avions élevé à la hâte, en négligeant les fondations, un édifice orgueilleux ; le vent de l'adversité souffla, tout à coup, et l'emporta en passant.

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