‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ÉTénements imprévus. — Journée terrible. — Ces ayenturiers de Français. — Six forteresses contre un morceau de papier. — Fin de Tépopée.

Depuis quelques jours, des troupes ennemies, occupées au commencement de nos opérations militaires à combattre des rebelles, dans le nord, sous les ordres du prince Hoang, second maréchal du Tonquin, se massaient dans les environs d'Hanoï. Ces troupes, renforcées d'un parti de Chinois ralliés autour d*un haillon noir leur servant de drapeau, pouvaient d'un moment à Tautre rendre notre situation très précaire.

Déjà plusieurs tentatives d'assaut avaient été faites, sans succès , par des bandes peu nombreuses et mal organisées ; mais ce n'était là qu'une entrée en matière.

Le chef de l'expédition , prévenu qu'une attaque sérieuse de la citadelle devenait imminente, était rentré fort inquiet à Hanoï, et n'avait pas caché son mécontentement en apprenant que, pendant son absence, l'enseigne de vaisseau, commandant par intérim, ne s'était point cru assez fort pour donner la chasse aux assaillants et leur faire sentir, une fois déplus, la supériorité de nos armes.

— Je prouverai, répétait le bouillant officier, avec

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une sorte de rage , je prouverai à ce troupeau de brigands, d'incendiaires et de pillards, ce que peut un soldat français. Il le leur prouva , mais à ses dépens ; et faillit , dans un moment de bravoure irréfléchie , entraîner la perte des quarante-cinq hommes dont se composait la garnison de la citadelle d'Hanoï.

On s'attendait à une attaque nocturne , annoncée par DOS espions ; et chaque soir, des dispositions étaient prises pour un combat de nuit; mais les nuits se passaient, et l'ennemi ne paraissait pas. Nous ignorions alors que les Chinois et les Annamites , saisis par une crainte superstitieuse dès qu'il fait sombre , n'oseraient jamais entamer les hostilités après le coucher du soleil. Aussi commençait-on à croire à une mystification , lorsqu'un dimanche matin , alors qu'après avoir entendu la messe] de M*' Puginier, vicaire apostolique d'Hanoï, nous arrosions un assez maigre déjeuner d'un excellent vin provenant de la petite réserve du prélat, les interprètes accoururent tout effarés.— Capitaine, capitaine, dirent-ils à notre commandant, les Chinois au drapeau noir attaquent la citadelle! Garnier tressaillit; on put voir ses traits se contracter ; son visage , déjà si blanc d'habitude sous sa barbe noire, pâlit encore davantage. Le moment qu'il attendait, depuis son retour, était venu; il allait donc enfin pouvoir venger ce qu'il appelait, dans son exagération patriotique, l'insulte faite à notre pavillon.

L'impétueux lieutenant de vaisseau ne prend pas le temps de boucler son ceinturon et de coiffer son casque en moelle d'aloès ; il saisit son revolver ; donne

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précipitamment des ordres et part, tête nue, organiser à la hâte une sortie.

Tandis que le capitaine de la canonnière mouillée dans le fleuve va chercher sa compagnie de débarquement, un autre officier est envoyé au rempart Nord, et un aspirant est chargé de faire monter une pièce de canon sur la porte du Sud-Ouest pour balayer la plaine de ce côté.

Ces différents mouvements s'étaient exécutés avec une grande rapidité; Tennemi, beaucoup plus nombreux que lors des précédentes attaques , commençait à ployer et se retirait déjà, sous une pluie de mitraille, en laissant ses morts derrière lui.

C'est à ce moment que Garnier, jugeant l'heure propice, après avoir réuni quelques hommes , s'élança avec une pièce de montagne, à la poursuite des fuyards. On le vit courir à travers les rizières en brandissant son revolver et en excitant ses hommes ; il semblait en proie à une sort^ de délire. On entendit sonner la charge; la pièce de montagne embourbée fut laissée à la garde de deux hommes et d'un adjudant; et bientôt la petite troupe disparut derrière des bouquets de bambous. D'ufl autre côté , le capitaine de la canonnière, entraîné par une ardeur aussi inconsidérée, s'engageait de la même façon dans des terrains couverts et disparaissait à son tour.

Dès lors, le feu du rempart paralysé, dut s'éteindre, dans la crainte de faire des victimes parmi les nôtres.

A dater de cet instant, qu'advint-il >, On ne le sut jamais d'une manière bien précise.

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Les défenseurs, laissés à la garde de la citadelle, étaient assaillis des plus sombres pressentiments; du haut des murs , ils pouvaient, comme d'un observatoire, embrasser la campagne; moins grisés que leurs compagnons, ils jugeaient les choses avec plus de calme et envisageaient la situation plus sainement. Une catastrophe devait être la conséquence de cette course au clocher, à travers un pays infesté d'ennemis, coupé de fossés , de trous d'eau, de bouquets d'arbres, et semé de mille obstacles pouvant receler, chacun, une embûche.

Ce fut , pour ces braves , un moment de terrible angoisse. Voir courir ses frères à la mort, comprendre le danger qui les menace et ne pouvoir les avertir; ne pouvoir leur prêter secours ; rester inactif avec des armes devenues impuissantes; peut-on imaginer rien de plus cruel ?

Il est des minutes dans la vie qui durent des siècles, pendant lesquelles on se sent vieillir.

On entendait au loin la fusillade; il s'écoula une demi-heure; l'éternité I Puis on vit reparaître des hommes éparpillés, seuls, ou par groupes de deux ou trois; ils revenaient en courant. La pièce apparut aussi, traînée par un premier maître et un canonnier; dès qu'ils furent à portée de la voix , on les interrogea ; qu' est-il arrivé? leur cria-t-on.

Ils avaient l'air bouleversé et ne répondaient rien; enfin le sous-officier laissa tomber ces paroles : Le capitaine ne reviendra plus et continuant sa route,

il contourna les fossés, pour gagner une des portes.

Le capitaine ne reviendra plus il avait donc été

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tué; peut-être était-il prisonnier. Mais il faut aller à sa recherche, le retrouver, le ramener, mort ou vif; il ne sera pas dit qu*un Français restera entre les mains de ces sauvages...

Hélas ! Dévouement inutile ! Et puis , on espère avoir mal entendu, mal compris; on se consulte du regard, sans articuler une parole, le cœur gonflé, l'œil humide; on se sera trompé certainement.

Mais voilà un nouveau groupe qui s'avance, celuilà plus compact, plus serré que les autres ; ce sont des soldats d'infanterie de marine commandés par un sergent; ils semblent chargés de lourds fardeaux; à l'aide d'une lorgnette, on cherche à découvrir ce qu'ils portent. Plus de doute, on reconnaît des corps mutilés. Alors une rage inouïe s'empare des esprits, on respire la vengeance, on parle avec volubilité de représailles terribles, sans songer qu'on est peut-être un contre cent.

Pendant ce temps-là , le funèbre cortège a fait son entrée dans la citadelle ; deux cadavres sanglants gisent couchés sur les dalles, criblés de coups de lance, privés de leur tête et d'un poignet ; ils sont pourtant reconnaissables à leurs vêtements maculés , déchirés , mais à peu près complets.

Le plus petit de ces deux corps, ou plutôt de ces deux troncs, le plus abîmé de blessures, et dont une main crispée a les ongles enfoncés dans les chairs , est tout ce qu'il reste de Garnier , de cette vaste intelligence, âme de l'expédition. L'autre est celui du sergent-fourrier Dagorne, un bon et dévoué serviteur, dont je me reproche encore aujourd'hui d'avoir

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favorisé rembarquement à notre départ de France.

Après un premier moment de stupeur , tout à coup Ton se réveille; qui sait si nos pertes se borneront là; tout le monde n'est pas rentré ; Téquipage de la canonnière, son capitaine et son médecin manquent encore à Tappel.

Que faire? Aller à leur rencontre, les dégager, ou mourir avec eux... Tout est prêt, on va sortir... Mais cette décision héroïque ne doit pas être mise à exécution, car voici nos matelots. Comme les premiers arrivés, ils sont consternés; c'est qu'eux aussi apportent de mauvaises nouvelles; ils ont laissé trois victimes; leur capitaine est tombé sous les coups des ennemis; notre cher compagnon , notre ami, l'enseigne de vaisseau Balny, frappé mortellement est resté là-bas, couché dans la rizière, avec le quartier-maître Sorre, et le fusilier Bonifay. Impossible d'avoir leurs pauvres corps; essayer de les reprendre aux démons qui nous les ont ravis , serait exposer inutilement des vies trop précieuses.

L'étonnement , la stupeur, sont peints sur tous les visages; on ne peut en croire ses yeux; lé drame s'est accompli en si peu de temps... Depuis l'instant où les interprètes sont venus annoncer l'arrivée des assaillants , jusqu'au moment terrible où nous nous trouvons en présence de cette hécatombe , il s'est à peine écoulé quatre fois soixante minutes. Il est deux heures de l'après-midi; le soleil resplendit radieux dans un ciel sans nuage ; tout semble sourire dans la nature, et le deuil le plus épouvantable , le plus imprévu, nous plonge dans la consternation. On se demande , avec

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anxiété , si rennemi, enhardi par ce facile succès , ne va pas recommencer Tattaque. La situation est des plus périlleuses.

Cette journée nous a coûté cinq morts et six blessés; total : onze hommes hors de combat ; déficit considérable sur une garnison de quarante-cinq combattants. Le moral est encore bon , mais la confiance bien diminuée; il serait difficile de renouveler les prodiges des premiers jours.

Le plus pressé est donc , pour se mettre autant que possible en sûreté , de se retrancher dans l'intérieur de la citadelle et de borner son ambition à repousser les attaques , sans songer à faire de nouvelles sorties , en attendant les renforts annoncés depuis déjà longtemps.

La fin de la journée se passa en travaux de défense; et , quand la nuit vint , sans être absolument certain de se réveiller la tête sur les épaules, chacun, faisant contre fortune bon cœur, avait repris son aplomb, bien déterminé, dans tous les cas , à vendre chèrement sa vie.

La nuit se passa heureusement sans encombre , sinon sans alertes. Des sentinelles , placées de distance en distance sur les fortifications , avaient pour consigne de veiller constamment , avec une attention toute particulière, et de donner Talarme à la moindre apparence de danger. Aussi, dès qu'un bruissement insolite se faisait entendre dans les roseaux des fossés, nos obéissants gardiens s'empressaient-ils d'envoyer une balle dans la direction suspecte, au grand ébahissement des grenouilles qui , durant cette nuit, maudi-

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rent certainement, plus d*une fois, leur sort et reprochèrent à leur étoile de les avoir fait naître dans les dépendances d'une place de guerre.

A partir de ce jour désastreux, Texpédition du Tonquin entra dans une nouvelle et dernière phase, celle des négociations.

Quarante-huit heures après avoir vu baisser le rideau sur la tragédie où nos frères avaient héroïquement perdu la vie , nous recevions les renforts attendus.

On aurait pu, avec ces nouveaux contingents, infliger à l'ennemi une correction éclatante; on aurait pu obtenir la. soumission du prince Hoang et, peut-être, se saisir de sa personne. Mais cette consolation ne devait pas être donnée aux valeureux compagnons de Garnier et de Balny; les intérêts de la France s'opposaient à la continuation de cette aventure guerrière ; des ordres, émanant de l'autorité supérieure, ne tardèrent pas à parvenir à Hanoï: suspendre immédiatement les hostilités et remettre toutes les citadelles entre les mains des ambassadeurs anns^mites récemment arrivés avec un chargé d'affaires français, telle était la nouvelle consigne.

On fut un peu étonné de ce brusque changement de politique; on crut, un instant, être en proie à un cauchemar; mais les ordres étaient précis; il fallait s'incliner.

On rendit toutes les citadelles contre un reçu bien et dûment signé par le premier ambassadeur. En un tour de main , la besogne fut faite; il n'eût pas été plus facile de dire : partez muscade.

Le jour même où nous abandonnions la dernière

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pierre de notre conquête, les Français d'Hanoï purent lire un factum des plus extraordinaires, revêtu du sceau impérial de sa majesté Tu-Duc.

Ce factum , spécimen remarquable de la finesse et de la duplicité annamite , placardé par les soins des ambassadeurs , était à peu près ainsi conçu :

« Nous avons appris que des aventuriers se préten- « dant français, avaient envahi nos provinces du Tonce quin , s'étaient emparés de nos citadelles , en por- « tant la mort et la dévastation dans le pays. Mais ces « misérables ont déjà subi la peine de leur crime; le « ciel, dans sa justice , a su, par la main des rebelles, (( leur infliger le châtiment mérité. Et pour empêcher « le retour de semblables attaques, nous mettons cette « partie de notre empire sous la protection de Tépée « loyale de notre amie, la grande et puissante « France. »

Tel est le premier acte en vertu duquel le Tonquin fut placé sous notre protectorat ; tel fut le point de départ de notre politique actuelle dans cette partie de TAnnam où, petite petit, nous nous implantons et, où un jour à venir, peut-être proche, nous serons définitivement les maîtres aussi bien qu'en basse Cochinchine.

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