CHAPITRE PREMIER
Fin des temps historiques. — Une ère nouvelle se lève. — Présentation au lecteur. — Le croiseur VAilée. — Un étatmajor comme il y en a beaucoup.
Le chapitre précédent a clos Tère des temps historiques de la campagne. La plupart des héros du Tonquin sont en route pour la France ; les uns ont dû débarquer par suite d'avancement, les autres pour cause de maladie. L'état-major est en partie renouvelé. Tout en regrettant les anciens, on se félicite de l'amabilité des nouveaux; avec eux va commencer, on l'espère, une plus heureuse existence.
L'expédition du Tonquin, les angoisses et les jouissances, les plaisirs et les ennuis de cette période fantastique , ne sont pas encore oubliés , mais on les entrevoit déjà comme dans un rêve.
Une ère nouvelle se lève.
g 8 La vie en Chine et au Japon.
C'est le moment d'introduire le lecteur dans notre maison flottante et de lui en présenter les hôtes; lorsqu'il aura passé quelques minutes en imagination avec eux, quand il aura placé son œil au kaléidoscope , où je vais introduire, pour lui, l'une après L'autre, leurs photographies, il sera mieux des nôtres; il nous suivra avec plus d'attention, plus d'attrait, à travers notre vie de chaque jour , parfois bien monotone , mais parfois , aussi , bien accidentée ; à travers cette vie du marin, mélange panaché d'heur et de malheur, et dont la note dominante, quoi qu'il arrive, . est bien la note française par excellence, note d'amour et de gaieté.
Voulant, toutefois, respecter l'incognito de chacun, en premier lieu celui du bateau, j'adopterai des pseudonymes; et pour commencer, je donnerai à notre navire, enfant des chantiers de Lorient, le nom de la plus humble , et la plus ignorée des rivières de Bretagne, V Ailée ^ qui ne se doutera jamais de sa gloire , et n'interrompra pas un seul instant son doux murmure sous les saules , pour s'enorgueillir d'avoir servi de marraine à un terrible engin de guerre.
Donc, V Ailée, ancienne corvette à batterie barbette, décrétée depuis peu croiseur de deuxième classe, est un bon et brave navire; pas coquet, pas élégant; mais si bien construit , si solide , si bon marcheur à l'occasion, malgré ses chaudières un peu endommagées!
« Je ne changerais pas mon bateau contre un plus beau, » dit le commandant, lorsqu'il reconnaît les qualités sérieuses de sa corvette.
Et le commandant a raison.
La vie en Chine et au Japon. çç
L'artillerie, comme certains autres détails, à bord, laisse bien un peu à désirer; mais en somme, de quoi se plaint-on? Nous avons dix canons : une pièce de i6 centimètres à pivot, sur l'avant; une pièce de 14 centimètres également à pivot, sur Tarrière; huit pièces de 14 , en batterie ; ces dernières , il faut l'avouer, datent peut-être de Colbert, mais qu'importe? Elles partent; que peut-on leur demander de plus, Dieu merci I
Quant à Tétat-major, il n'y a rien à désirer de mieux ; des types triés sur le volet par la main intelligente du sort et réunis sur les mêmes planches , pour leur plus grande joie réciproque; un vrai dessus de panier.
Quelques spécimens pris au hasard :
Ab Jove principium; comme disaient les anciens; à tout seigneur... comme nous disons :
Le commandant : un homme... réflexion faite, il faut laisser en paix le commandant; l'autorité est sacrée.
Le second : personnalité tout aussi respectable, mais moins respectée; Samuel Gastinet, lieutenant de vaisseau ; trente-huit printemps ; né sur les bords de la Garonne ; douze années de grade bien employées ; a gagné la croix d'officier sous les murs de Paris; devrait être capitaine de frégate ; moins de cheveux que d'illusions, un cœur d'or; au demeurant, officier distingué et excellent camarade.
Pour terminer la revue du conseil (i) : l'auteur... Mais baste! on ne peut pas se photographier soimême ; passons aux suivants :
Les capitaines de compagnie :
N° I. Jules Harlès, enseigne de vaisseau; vingtquatre ans; Cherbourgeois ; lauréat du camp de Châlons; homme fusil, fait des cours sur les armes à percussion centrale ; vous offre, avec le plus grand sérieux, de tirer à balle dans votre casquette et de vous l'enlever de la main, à cent cinquante mètres; a tenté , dit-on , l'aventure , avec un toqué de ses amis ; compagnon inséparable du commissaire dans ses courses cynégétiques ou autreç.
N** 2. Aristide Barrot; enseigne de vaisseau, fils de la brumeuse Bretagne; vingt-trois ans; premier de promotion; un X articulé, mais un X aimable; un chronomètre facétieux ; un sextant humoristique; sait mêler l'utile à l'agréable et ne dédaigne pas l'idylle, après l'intégrale. Ami intime des deux précédents, condescend, en leur société, à prendre quelques ébats, quelques délassements salutaires, entre deux arides équations. L'espoir de la science maritime.
L'officier chargé des montres : Sylvain Saint-Cyr ; Lyonnais; fistot d'Aristide Barrot; vingt-deux ans. La méthode incarnée ; travailleur consciencieux ; intelligence d'élite; un peu timide, mais est en train de se former, et promet d'aller loin... Si sa cousine Agnès le savait I...
(i) Le conseil d'administration se compose : du commandant, du second et du commissaire.
La vie en Chine et au Japon, loi
Maurice de Kerpenic, autre Breton, — celui-là de vieille roche — enseigne de vaisseau sans spécialité. Entré le dernier à l'école, en est sorti scrupuleusement le dernier et n'en rougit pas, car cela ne tire point à conséquence. Soldat de naissance ; s'est battu comme un preux au Bourget, où il a vaillamment conquis , à vingt ans , le glorieux ruban rouge. Charmant, spirituel, joyeux boute-en-train, ami dévoué, cavalier plein d'élégance ; paresseux comme un rat de cale ; excellent marin , du reste. A l'étoffe d'un héros, et sans intriguer, en se livrant à son étoile, par la seule force des choses , passera lieutenant de vaisseau deux ans avant ses camarades de promotion. Qui aurait le mauvais goût de s'en formaliser? C'est un si bon garçon.
* Enfin, le médecin-major : Lucien Verdier; homme d'esprit et détalent; un peu fatigué par la navigation; caractère se ressentant, parfois, de son état maladif; mélange indéfinissable où le bon l'emporte heureusement sur le mauvais.
Et de sept; en voilà bien assez pour les besoins de la cause ; les autres , simples comparses, paraîtront s'il le faut , en temps et lieu.