CHAPITRE II
Du Tonquin en Chine. — Les racontars de l'ami Barrot. — Les Barbares en Chine ; quelques particularités de leur vie à Shanghaï. — Le settlement. ■— Le paper hunt. — Souvenirs d'enfance. — Les coiffeurs, les pâtissiers et les médecins de Shanghaï. — Les dentistes. — Parlons un peu du Japon.
Après de nombreuses péripéties plus ou moins désagréables; après des retards aussi longs qu'imprévus, VAiléCy partie de France depuis plus d'un an, allait donc arriver enfin dans les mers de Chine.
On avait, à bord, maintes fois maudit son sort; on avait pesté contre les ordres supérieurs venant changer le but primitif de la campagne; mais tout était oublié en pensant aux plaisirs d'une longue station à Shanghaï, à Hong-Kong, et sur les côtes du poétique pays des Daïmio,
Barrot, seul membre de l'état-major qui connût ces contrées, pour y avoir déjà passé deux ans, en qualité d'aspirant de deuxième classe, était à chaque instant assailli de questions :
— Shanghaï était-elle une belle ville? Comment pouvait-on y couler l'existence? Quelles étaient les habitudes des Européens, dans ces cités internationales de l'extrême Orient?
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Parfois, une réflexion saugrenue ou une idée folâtre partait comme une fusée et venait jeter sa note gaie, au travers des sérieuses dissertations du docteur; une gauloiserie un peu crue faisait monter le rouge aux joues de Sylvain.
Et le Japon?... Ahl sur le Japon on était intarissable. L'excellent garçon, sans s'émouvoir, répondait à tout, mettant, avec une charmante bonhomie, ses connaissances à la disposition de tous.
Un soir, après dîner, la veille de l'arrivée à Hong- Kong, où V Ailée devait relâcher quelques jours seulement, pour, de là, se rendre à Shanghaï, à propos d'une question posée par Gastinet, Barrot offrit de consacrer une heure ou deux , à mettre ses camarades au courant de ce qui semblait si vivement les intéresser.
A cette proposition, Barrot fut acclamé; bravo, Galilée I — Barrot était souvent gratifié, en forme de plaisanterie, d'un nom illustre dans la science, — bravo, Papinl A l'œuvre! Nous t'écoutons.
Chacun s'accommoda de son mieux, dans un coin ; le jeune mathématicien roula une cigarette, se campa au haut bout de la table et commença en ces termes :
— La vie des étrangers en extrême Orient mérite une étude toute particulière; il est curieux, en effet, de voir les représentants de la grande société occidentale se mouvoir pêle-mêle et se coudoyer, pour ainsi dire, dans les espaces restreints accordés aux « Barbares » par le Céleste-Empire, et aux Idjin- %an par le gouvernement du Mikado.
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— Barbares,,. Idjin^san.,. qu'est-ce que cela signifie? Je demande de la précision, dit le docteur.
— Vous êtes bien pressé, mon cher Esculape , reprit le conférencier, mais soit; je n'ai rien à vous refuser : les Barbares sont les Européens de la Chine ; — les Chinois n'ont point trouvé, pour nous qualifier, de plus aimable appellation ; — les Idjin^san, traduisez « Messieurs les étrangers, » sont les Européens du Japon. Êtes-vous satisfait?
— Oui.
— Alors, si vous le permettez, je continue.
Le docteur, d'un geste digne , indiqua qu'il y consentait.
— De ces rapprochements forcés, de cette espèce de promiscuité inévitable, il semble devoiiy résulter une fusion complète, une sorte de croisement entre nations : erreur, et là est le côté original de ces agglomérations internationales. S'agit-il de se défendre contre un ennemi commun? On s'entend, on s'unit pour un jour. Dès que l'intérêt particulier est mis en jeu, l'égoïsme sépare lés alliés de la veille et chacun va se draper dans les plis du pavillon de son pays.
« Mais si chaque peuple conserve son esprit, son génie propre et quelques habitudes à lui spéciales, tous , il faut l'avouer , se ressentent des mœurs anglaises, surtout en Chine.
« L'Anglais tient à honneur de rester Anglais dans le monde entier; c'est là l'orgueil de sa race; et comme il s'établit, généralement, sans esprit de retour, ou au moins avec l'idée bien arrêtée de ne rentrer qu'après fortune faite, à une époque éloignée, il veut, comme
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dédommagement à son exil volontaire, se donner, avec le confortable, toutes les illusions possibles, et transporte avec lui sa patrie dans ses malles. Aussi, là où rAnglais dresse sa tente, surgit-il comme par enchantement un club et un jeu de croket; bientôt des courses de chevaux, des régates s'organisent, et un récréation fund ne tarde guère à fonctionner.
« Le comble de l'extravagance dans cet ordre d'idées est le paper hunt,
— Ahl oui, interrompis-je, la « chasse au papier », j'ai entendu parler de cette burlesquerie ; cela me rappelle les chasses de mon enfance, à travers les massifs du jardin de mon père, où nous trouvions, mes petits amis et moi, le gibier le plus varié, et même à l'occasion, les fauves les plus féroces. C'était une de nos grandes réjouissances de cette époque bénie, comprise entre la huitième et la douzième année ; nous étions alors... mais pardon de t' avoir interrompu , Barrot; reprends le fil de ton discours, tu parles comme un livre.
— En effet, continua Galilée, le faper hunt a, quelque analogie, n'en déplaise aux Anglais, avec ces jeux enfantins. Ne pouvant chasser le renard dans les marécages de Shanghaï où il n'existe pas un seul individu de cette espèce, et sur les collines de Yokohama où c'est un être respecté, les sujets de la reine Victoria poussent l'enfantillage national jusqu'à trpmper leur passion, en remplaçant le rusé mangeur de poules par une fiction.
« Deux fois ^ Tan, un holy day, les honnêtes fils d'Albion endossent l'habit rouge, emprisonnent leurs
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maigres cuisses dans la culotte de peau , enfourchent leur meilleur dada et sortent des cités.
€ Où vont-ils dans ce bel attirail >
« L'an d'eux, dès le matin, prend les devants, les poches dûment bourrées de papier coupé en petits morceaux; il se lance dans la plaine, patauge dans les rizières, bondit par-dessus les fossés, s'embourbe dans les ruisseaux fangeux, fait crochet sur crochet, va, vient, s'arrête, retourne sur ses pas, puis, repart dans un autre sens ; c'est le renard; en guise de fumet, il sème* sur sa route les morceaux de papier dont il s'est muni , et enfin , va se terrer dans un lieu déterminé à l'avance par un jury dont les délibérations . sont restées secrètes.
« Un peu plus tard, à une heure fixée, le gros de la bande s*ébranle ; une avalanche se précipite , roule et se culbute à travers la campagne ; ce sont les chasseurs.
€ En voyant passer ces graves gentlemen lancés à fond de tr^in sur une piste de papier, les indigènes lèvent les bras au ciel , et l'ébahissement des Célestes frise l'ahurissement.
« La première fois qu'il a été donné aux Chinois de jouir de ce singulier spectacle, les sournois se sont frotté les mains; bon, se disaient-ils, les Diables rouges sont fous ; avant peu nous pourrons les mettre à la porte.
« Le lendemain, désappointement; Its Diables rouges avaient repris le cours de leurs occupations habiuelles.
« Aujourd'hui l'ébahissement est, chaque fois, à peu
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près le même, mais l'illusion de la folie a disparu. « En Chine , au Japon , comme aux Indes , comme partout où il y a chance de spéculations heureuses , l'Anglais forme la majorité dans le camp des étrangers ; ce n'est donc pas étonnant qu'avec le caractère absorbant et exclusif dont il est doué, il fasse tout plier à ses habitudes. L'Américain lui-même abdique aux trois quarts sa qualité de yankee pour redevenir Anglo-Saxon; Jonathan s'incline devant John Bull. Le Français , lui , a bon caractère ; l'on pourrait même lui reprocher de ne pas être assez lui-même, de trop effacer son individualité, et d'adopter avec une facilité d'assimilation trop grande les habitudes du voisin. Quant aux autres: Italiens, Espagnols, Suisses, Belges , Hollandais , ils ne sont pas assez nombreux pour vivre séparément ; aussi entrent-ils dans le grand courant et échappent-ils moins encore que leurs grands frères à l'absorption britannique.
— Je croyais avoir ouï dire, avança Gastinet, que les Russes faisaient presque partout bande à part , en extrême Orient.
— Vous avez raison; aussi, ne vous en ai-je point parlé en même temps que des autres Européens. Dqux peuples se tiennent ou sont tenus à l'écart: les Russes et les Allemands ; les Russes , parce qu'ils ont adopté une politique particulière tout à fait en dehors de celle des autres nations, politique dans laquelle, soit dit en passant, ils pourront rencontrer plus d'une entrave et par laquelle ils se préparent, peut-être, pour l'avenir, d'amères déceptions; les Allemands, parce qu'ils se sentent , pour ainsi dire, en suspicion.
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L'Allemand est mielleux et bourru , rond et fourbe en même temps; sous son épaisse enveloppe qui cache des appétits grossiers , des instincts gloutons , sous un masque de doucereuse politesse, on est certain de rencontrer une morgue sans nom, entretenue par le souvenir encore récent de ses victoires.
€ Pendant que les fils du czar se trompent en croyant gagner chaque jour du terrain, TAllemand ne progresse pas ; en Chine , il travaille péniblement avec des fonds chinois , à côté des Chinois dont il se fait le très humble serviteur; au Japon, il est détesté et ne réussit pas mieux.
« Au nombre des étrangers, on peut encore citer les Macaïstes et les Parsis. Les Macaïstes, métis de Portugais et de Chinois de Macao , descendants dégénérés des preux chantés par le Camoéns; les Parsis, Indiens adorateurs du feu, le commerce incarné et, dit-on, l'honnêteté personnifiée. Mais si les uns et les autres se rangent dans la catégorie des étrangers, ils n'appartiennent , pas plus les uns que les autres , à la société occidentale, dont ils sont, du reste, rigou- . reusement exclus.
« L'Anglais reste donc le type de l'étranger; parler de ses mœurs, c'est donner une idée juste de celles de tous les peuples de la vieille Europe et de la jeune Amérique, en extrême Orient. »
Barrot , assis au haut bout de la table , à la place habituelle du lieutenant (i), ponctua cette phrase par lin coup de sonnette.
fi) Le lieutenant ayant beaucoup d'ordres à transmettre ,
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Un mousse dégringola l'échelle , en faisant résonner les échelons de ses talons nus , et entra dans le carré son bonnet à la main , cherchant de l'œil qui pouvait avoir besoin de ses services.
— Va dire au maître d'hôtel de venir ici , lui cria Galilée.
L'enfant partit en courant ; et l'infatigable conteur , après avoir fait signe, en souriant, qu'il avait le gosier sec, continua ainsi :
— La ville européenne de Shanghaï, construite sur la rive gauche du Wang^pou, est divisée en trois concessions distinctes : la plus rapprochée de la ville chinoise et, naturellement , la moins bien située , est la concession française. La concession anglaise vient ensuite, séparée de la première par le Wang-kipang^ petit cours d'eau canalisé. Enfin la troisième, construite au delà du Suchow-Creek et reliée à sa voisine par un pont , est la concession américaine.
« Chacun de ces quartiers est bien l'image du pays auquel il appartient et reflète, jusqu'à un certain point , son génie particulier.
« Tandis qu'à l'ombre des trois couleurs françaises , et sous l'égide de la fille aînée de l'église , s'épanouissent les missions catholiques ; tandis que le consulat général , les messageries maritimes et l'hôtel de ville , personnifient notre administration avec ses rouages compliqués et minutieux; tandis que les grands comptoirs industriels , les verts cottages , les temples
s'assied presque toujours à table, sous le cordon de la sonnette, afin de ne pas avoir à se déranger
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froids et austères de la concession voisine représentent la confortable, la commerçante et protestante Angleterre; l'Amérique accumule bar sur har^ taverne sur taverne, et le gin et le wisky coulent à flots de l'autre côté du Suchow-Creek.
« Pendant que la concession française , administrée par un conseil municipal , se débat et agonise sous Tautorité paternelle d'un consul général, sorte de maire et de préfet autocrate, le settlement anglais beaucoup moins réglementé , est le triomphe de l'initiative privée agissant sous une protection intelligente, ennemie des tracasseries, »
Harlès qui, jusque-là, contre son habitude, avait écouté dans le plus profond recueillement , donna un grand coup de poing sur la table ; puis, s'adressant à l'orateur : Es-tu sûr de ce que tu avances ? lui dit-il brusquement.
— Parfaitement sûr , accentua Barrot.
— Je n'aime pas entendre ainsi attaquer la France.
— Je suis de ton avis : dénigrer la France au profit de sa fidèle alliée, est, je le sais, de mode en extrême Orient; certains Français poussent même un peu loin cette manie anti-patriotique. Dieu me préserve de tomber jamais dans ce ridicule ; mais je ne puis m'empêcher de rendre hommage à la vérité, en reconnaissant la supériorité du système anglais sur le nôtre.
— C'est un vieux cliché, murmura Harlès.
— Mon cher Harlès , sois-en persuadé, autant que toi , j'aime mon pays , autant que toi , je voudrais le voir le premier partout; et c'est justement parce que
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je Taime profondément, parce que je le voudrais parfait, que je remarque ses imperfections. Cacher son mal n'est pas le guérir, s'obstiner à ne pas voir le danger est un procédé qu'il faut laisser à l'autruche : / vieux cliché; dis-tu, oui, mais cliché exact, cliché ressemblant.
« A qui la faute > Aux gouvernants ou aux gouvernés ? Aux uns et aux autres ; parce que les uns veulent . transporter à quatre ou cinq mille lieues de la mèrepatrie et appliquer aux antipodes, les principes de l'administration métropolitaine, sans souffrir qu'il y soit changé un iota; parce que les autres, — avouonsle , c'est notre principale excuse — ne sont pas la fleur de notre société, et, sauf d'honorables exceptions, manquent trop souvent de cet esprit de conduite qui caractérise, en particulier, l'Anglais.
c Y aurait-il un remède à cet état de choses ? Oui , je le crois ; mais je ne suis qu'un simple observateur et je laisse à d'autres, plus compétents et plus autorisés, le soin de chercher le spécifique, de le faire connaître et de l'appliquer s'il y a lieu. »
Louis , le maître d'hôtel , dans la position du soldat sans arme , attendait depuis un instant les ordres de Barrot. Celui-ci, tout à son récit, oubliait qu'il avait soif. Sylvain saisit le moment où son ami respirait, et, lui prenant le bras pour attirer son attention: Louis attend tes ordres, lui dit-il.
Louis s'avança: — Que faut-il servir à monsieur >
— Il me semble qu'un verre d'eau sucrée serait assez de circonstance ; du reste , la situation précaire de notre gamelle ne lui permet pas de mieux abreuver
ses clients pour le moment. Donnez-moi donc le classique verre d'eau sucrée ; vous y ajouterez une goutte de rack de cambuse (i).
Chacun en demanda autant ; et pendant une minute ou deux , on n'entendit que le bruit des petites cuillers écrasant le sucre au fond des verres.
Lorsque le calme fut rétabli, Barrot reprit le fil de son discours :
— Ainsi, on ne peut donc pas se le dissimuler, à Shanghaï l'Anglais tient le haut du pavé. Il faut en prendre ton parti , Harlès ; sa concession est la plus florissante ; et si , durant quelques années, de grandes maisons américaines ont pu lui disputer la royauté du dollar, grâce à des opérations dont le plan hardi ne pouvait être conçu que par une imagination aventureuse de Yankee, les temps sont bien changés; les sinistres financiers et le télégraphe ont mis un terme à l'âge d'or.
« L'époque est passée où les fortunes , commencées avec rien, grandissaient sur la terre des fils du Ciel,comme certaines plantes sous le soleil dés tropiques. L'ère des grands coups de dés est close; et, en extrême Orient plus qu'ailleurs, peut-être, il faut travailler beaucoup, pour gagner peu.
« Aussi , les villes n'ont-elles plus leur aspect d'au-trefois. Y ont-elles perdu? Oui, et non; oui, parce qu'avec le ralentissement des affaires , le luxe a diminué; non, pajrce que ce luxe était un luxe éhonté, un
(i) Le rack de cambuse est Teau-de-vie que l'on donne à réquipage.
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luxe de courtisane en vogue ; et en ce sens , les settlements ont gagné à prendre une physionomie plus bourgeoise, plus conforme à leur nature.
« Les gains trop faciles, d'où qu'ils proviennent, ont quelque chose d'éminemment immoral et d'essentiellement transitoire; l'homme doit gagner sa vie, plus ou moins, à la sueur de son front; c'est une loi naturelle que l'on ne peut enfreindre impunément ; et^ malgré la puissance diabolique de l'or, une sorte de réprobation inconsciente s'attache aux grosses fortunes dont la source n'est pas absolument limpide. *
Pendant cette tirade sonore, que n'aurait certes pas désavoué l'académicien Ponsard , la physionomie de l'auditoire s'était éclairée par degré ; à chaque nouvelle proposition venant appuyer et comme marteler l'opinion du jeune moraliste , les bouches se dilataient davantage ; enfin, un immense accès de gaieté assaillit sa péroraison.
Barrot, sans s'émouvoir, regardait ses camarades , dont la joie semblait l'enchanter. Lorsque le bruit si communicatif des fous rires fut un peu apaisé, du ton le plus sérieux il commença à les admonester.
Mais on ne le laissa pas parler.
— Quand je te disais que tu avais manqué ta vocation , lui criait l'un.
— Tu étais digne de porter la toge et l'épitoge, appuyait l'autre.
Enfin , l'éloquent Galilée put placer un mot r Ne seriez-vous pas de mon avis, ma morale n'est-elle pas la vôtre ?
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-- Si, si, si, lui répondit-on dfe toute part; mais tu es désopilant avec tes phrases solennelles.
— Si je vous ennuie, je m'wi tiendrai là.
— Au contraire.
— Dois-je continuer >
— Oui.
— Or, nous parlions de grandes fortunes ; eh bien, on n'en voit plus guère, aujourd'hui, en Chine; et au Japon, il n'y en a pas du tout. Mais la stagnation du haut commerce n'a pas arrêté l'essor du petit; si le merchant ou grand négociant, dont les frais sont considérables, balance à peine ses dépenses avec ses bénéfices, le store keeper^ celui qui vit de la consommation européenne dans le pays, fait de bonnes affaires et ne diminue pas ses prix. Aussi, la moindre fantaisie vous force-t-elle à passer sous les fourches caudines d'un exploiteur patenté, et vous coûte-t-elieles yeux de la tête.
« Veut-on, par exemple, se faire tailler les cheveux à Shanghaï, on n'a pas le choix, il faut s'adresser à l'officine de Polite; Polaîte^ ainsi qu'il est bienséant de dire, si l'on ne veut pas se faire regarder de travers, même par ses compatriotes anglicanisés, Polatte, sorte de juif allemand, a plusieurs cordes à son arc et unit, à ses moments perdus, plus d'une fonction lucrative à celle de Figaro du high life. Pour la somme d'un dollar,, cet honnête industriel daigne vous livrer aux mains d'un artiste capillaire de classe inférieure, qui a la condescendance de vous raccourcir les poils d'un air maussade et nonchalant.
« A-t-on besoin du plus mince objet de toilette :
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chapeau, faux cols, gants, parfumerie; c'est par d&c, quinze, vingt dollars qu'il faut compter.
« Jolie perspective pour nos bourses, n'est-ce pas ? Là encore notre infériorité est marquée, et je suis sûr qullarlès cette fois ne me contredira pas ; tandis que les officiers russes, américains et même les officiers anglais, avec une solde triple ou quadruple de la nôtre, peuvent braver ce renchérissement général et vivre à l'aise, nous, — permettez-moi l'expression, — nous tirons le diable par la queue.
« Pour comble de bonheur, Dieu sait quelle marchandise on achète; rebuts, fonds de boutique de Londres et de San-Francisco, rossignols en tout genre vous sont livrés au poids de l'or par des gens qui, tout en vous dépouillant, semblent vous faire une grâce. Tout ce qui n^est pas chinois, tout ce qui n'est pas fabriqué ou vendu par les Chinois, dont la concurrence est précieuse pour le consommateur , est inabordable.
tSi vous passez devant la boutique d^un pâtissier et que l'odorant fumet d'un petit four vous fasse venir l'eau à la bouche, gardez-vous de céder à votre appétit, ou avant de croquer l'objet de votre convoitise, demandez-en le prix; la note à payer, si vous n'étiez pas prévenu, pourrait vous causer une indigestion. Dans les bars, le rafraîchissement le plus vulgaire, la consommation la plus banale, devient dépense de luxe.
€ Vous me direz qu'on peut vivre sans aller chez le pâtissier et qu'on peut satisfaire sa soif, ailleurs qu'au café; oui, mais si les petits fours et autres douceurs
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ne sont point choses indispensables à l'existence, il en est dont malheureusement personne ne peut se passer. Dans ces pays de marécages et de miasmes, le médecin est une nécessité ; deux cents piastres par an, prix fait comme celui des petits pâtés ; il n'y a pas à hésiter ; malade ou bien portant, il faut payer ; car sans abonnement, en cas de maladie, on. ne sait jusqu'où pourraient aller les prétentions de certains disciples d'Hippocrate.
— Je demande la parole, dit le docteur.
— Accordé, répondit Gastinet qui, en sa qualité de lieutenant, s'adjugeait les fonctions de président.
— J'ai demandé la parole pour une rectification ; sans être jamais venu en Chine, je sais très bien ce qui s'y passe, au point de vue médical, dans les villes habitées par les Européens, bien entendu; je connais même particulièrement les deux médecins de Shanghaï qui, tous deux, sont d'anciens collègues de la marine. En disant que les médecins font payer leurs soins un peu cher, en extrême Orient, Barrot a raison ; mais j'ai cru remarquer dans ses paroles un certain ton de blâme et d'ironie ; si je ne me suis pas trompé, je n'hésiterai pas à lui dire que son appréciation est injuste.
— Je n'ai pas pensé commettre une injustice en avançant une vérité, répliqua l'orateur attaqué.
— Fort bien ; alors il faut ajouter des considérants ; les voici : l'exercice de son art est, parfois, pour le médecin, un véritable sacerdoce; mais, vous l'avouerez, s'il veut se dévouer par simple amour de l'humanité, point n'est besoin de venir si loin ; il trouvera à sa
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porte, assez de misères à soulager, sans en aller chercher au delà des mers ; cet apostolat est réservé aux missionnaires, dont le but n'est pas de ce monde. En s'expatriant, le médecin a certainement Tidée d'être utile à ses semblables ; mais son but principal, parfaitement avouable, à lui qui. n'a pas toutes ses pensées tournées vers le ciel, et qui a souvent une famille à nourrir, des enfants à élever, une situation à conquérir, son but est de réaliser de beaux bénéfices dans un pays où les médecins sont rares, les chances de mortalité plus considérables et où l'argent n'a pas la même valeur qu'en Europe.
€ Trouvez-vous ce mobile bien répréhensible ? Je ne le pense pas.
« Je vous ai dit que je connaissais particulièrement les deux médecins français de Shanghaï ; ils se sont associés et passent, à tour de rôle, chacun deux ans en France, pour se remettre des atteintes portées à leur santé par le climat de la Chine ; je les ai rencontrés à Paris, l'un après l'autre, ces années dernières ; ils m'ont dit avoir une belle clientèle et se faire de beaux revenus. L'abonnenient dont a parlé Barrot est vrai ; mai,s il n'est pas uniformément de deux cents piastres ; il est proportionné à la fortune du client, et en Chine aussi bien qu'en France, loin d'écorcher les pauvres gens, il arrive bien des fois au médecin d'oublier sa bourse chez un malade nécessiteux ; je vous l'affirme sur l'honneur. »
Quelques mois après cette conversation, les officiers de V Ailée purent faire la connaissance de celui des deux médecins français qui accomplissait alors son
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quart de deux années, à Shanghaï et tous eurent l'occasion d'apprécier les qualités de l'homme charmant, du compatriote hospitalier et de l'obligeant ami, que Galilée avait attaqué bien innocemment et sans le vouloir, dans sa diatribe générale contre les médecins.
Devant la chaleureuse défense du docteur, Barrot baissa pavillon. — Éco^utez, Verdier, lui dit-il d'un ton sérieux, vous m'avez touché ; je fais amende honorable pour les médecins, mais je vous en prie, abandonnez-moi lés dentistes.
Cette boutade ramena la gaieté et termina la discussion.
— Ma foi, les dentistes, répondit Verdier, je les répudie comme confrères ; qu'ils cherchent un avocat ; je ne mets pas mon éloquence au service du charlatanisme de ces Fontanaroses ; ces clients-là ne sont pas les miens.
— Entendons-nous pourtant, continua Barrot, je ne veux blesser personne ici ; quelqu'un est-il le parent, l'allié, ou l'ami d'un fabricant d'eau dentrifice quelconque?
— Non, répondît-on en chœur.
— Alors, mes bons amis, je parle librement ; gardezvous de la rage de dents comme de la peste ; outre qu'il est toujours désagréable de souffrir de ce mal atroce dont tout le monde se moque, on ignore où peut conduire une visite au dentist engineer,
« Je me souviens qu'un de mes camarades, pour avoir eu la malencontreuse idée de se faire plomber une dent, eut à débourser un moi3 de solde de mid-
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ship de deuxième classe ; encore son bourreau lui fit-il la faveur d'une réduction considérable, en considération de la modicité de ses appointements.
« A Shanghaï, les Américains ont le monopole de la profession de dentiste; ces messieurs excellent, paraîl-il, dans la manière d'extraire une canine, d'enlever une incisive,» ou de cautériser le nerf malade, mais là où ils l'emportent sur leurs collègues des autres pays, c'est dans l'extraction des dollars de votre poche. L'arracheur de dents jouit en Europe d'une réputation dès longtemps faite, à laquelle je n'ai pas la prétention d'ajouter quoi que ce soit, mais c'est en Chine qu'il atteint, à ce point de vue, le summum de son art. »
Saint-Cyr n'avait encore guère manifesté sa présence ; sans cesse égaré dans une rêverie, dont ses amis le raillaient parfois, en lui disant qu'il pensait à sa cousine Agnès, le jeune officier semblait souvent étranger à ce qui se passait à côté de lui. Tout à coup, s'adressant àBarrot: « Parle-nous donc un peu du Japon, lui dit-il, nous avons assez de ta Chine.
— A tes ordres, mon petit Sylvain. Au pays du Soleil levant, les représentants des peuples latins sont plus nombreux et l'étranger est, jusqu'ici, moins anglicanisé qu'en Chine. La France y jouit d'une certaine prépondérance morale. Cette situation est due à des causes dont plusieurs, malheureusement, disparaîtront prochainement, emportant un à un, avec elles, les lambeaux de notre prestige. »
Ici, je dois substituer au récit de B^rrot^,^rh^s^dr^
des faits accomplis, faits dont notre intelligent camarade nous avait laissé entrevoir la réalisation probable, et dont nous avons été les témoins durant notre séjour au Japon.