‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 14 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'auteur reprend la parole, -r- Les Idjin-san, — Les causes de la prépondérance des Français dans ce pays disparaissent. — Une remarque piquante. — Encore les coiffeurs, les pâtissiers, les médecins et les dentistes.

Longtemps la présence d'une compagnie d'infanterie de marine, à Yokohama, ne contribua pas médiocrement à entretenir dans Tesprit des Japonais une considération très marquée pour nous. Nos braves petits soldats, par leur tenue admirable, fascinaient ce peuple chevaleresque, amateur forcené de tout ce qui tient à la guerre.

A Yokoska, nos ingénieurs, hommes d'un haut mérite, donnaient une grande idée de notre science et de nos connaissances techniques, en fondant un arsenal et un chantier de constructions.

Nous avions en même temps, à Yokohama, un hôpital maritime et un magasin de prévoyance administrés par un officier du Commissariat, chef du service de la Marine.

Mais après avoir vu flotter pendant douze ans, sur la Montagne (i), le drapeau tricolore, un jour, on le

(i) La Montagne est une élévation située à l'une des extrémités de la ville, sur laquelle les Français et les Anglais

avaient installé leurs casernes.

gle

vit amener ; et nos soldats rappelés en France, dirent un éternel adieu au pays charmant des mous* mé.

Je me souviendrai longtemps de ce départ. Depuis plusieurs semaines, Yokohama présentait un aspect peu ordinaire. Une agitation inaccoutumée, et d'une espèce particulière, régnait dans la société européenne. Le commerce en souffrance prenait-il un nouvel essor? De grandes transactions se préparaient-elles ? Ou bien allait-on, plutôt, entreprendre une expédition guerrière, de concert avec le gouvernement japonais ? Rien de tout cela.

Là, un grand dîner était offert par les négociants français aux officiers d'infanterie de marine ; ici, un lunch, par le commerce anglais, aux officiers de Sa Majesté Britannique ; puis, un beau soir, toutes les sociétés allaient fraterniser dans un grand bal à THôtel-de-Ville japonais. Les réunions privées succédaient aux réceptions d'apparat, tantôt à bord des bâtiments de .la station, tantôt dans les yasiki (i). Partout l'armée était choyée, mais une teinte de mélancolie assombrissait toutes ces fêtes intimes ou officielles. Rencontrait-on un officier dans la rue > C'étaient des protestations chaleureuses à n'en plus finir... C'est pour tel jour, disait-on, quel dommage I Quelle résolution fatale !

Que se passait-il donc ? Les troupes anglo-françaises se préparaient à partir ; la colonie européenne allait perdre un appoint important et agréable. La France et l'Angleterre, au moment de se trouver amoin-

(i) Maisons d'habitation. ^ ^

Hïl

La vie en Chine et au Japon, i23

dries, se de mandaient,avec une certaine anxiété, si leur situation au Japon ne serait pas considérablement ébranlée. Mais le séjour des troupes à la Montagne était une menace désormais inutile et blessante pour le gouvernement japonais entré franchement dans la voie des réformes ; et tout esprit libéral comprenait la nécessité d'accomplir au plus tôt un acte de courtoisie vis-à-vis du Mikado, en remettant franchement et sans arrière-pensée, le sabre au fourreau.

Le départ des troupes, l'évacuation de la Montagne^ décidés en conseil des nations, comme mesure politique indispensable, étaient résolus ; le jour était fixé, et chacun le voyait arriver avec peine.

Les militaires s'étaient habitués à considérer Yokohama comme une garnison charmante, où ils avaient contracté de douces habitudes; les résidents civils, sans redouter aucune agression de la part des Japonais, se sentaient plus chez eux, sous la protection du drapeau, et un certain chauvinisme les rendait fiers de cette poignée d'hommes représentant l'armée du pays et incarnant la patrie absente.

C'est pourquoi tout le monde était triste; c'est pourquoi chaque jour on festoyait, avec la mort dans l'âme.

Enfin, l'heure sonna; les soldats de la Reine et ceux de la République devaient, à la même minute, évacuer le territoire japonais ; le départ était fixé pour midi ; un iroopshipy arrivé de l'Inde, quelques jours avant, pour prendre les Anglais, était sous pression; des places avaient été réservées, pour les Français, sur le paquebot des Messageries maritimes en partance, t

Depuis le matin, les bagages étaient rendus à bord. Dès onze heures et demie, les troupes quittèrent leur casernement, descendirent la Montagne et vinrent se ranger, sous les armes, devant l'hôpital français.

Dans ce moment-là, bien des poignées de main silencieuses furent échangées ; bien des larmes, arrêtées au coin de la paupière, retombèrent sur les cœurs oppressés en enrouant les voix.

Une foule émue, composée de Japonais autant que d'Européens, se pressait autour de nos soldats.

Que de remarques intéressantes un observateur eût pu faire I Que de scènes touchantes passées inaperçues! Ici une mous'mé en larmes se faufile pour révoir encore une fois son amant; là un mous'ko (i) se jette en pleurant dans les jambes d'un soldat.

 un coup de canon parti de la rade, la voix dés chefs se fait entendre ; tout rentre dans l'ordre ; les pavillons anglais et français flottant au sommet de la Montagne, sont amenés simultanément; il est midi. Les troupes se mettent en naarche ; l'infanterie de marine, clairons en tête, les Anglais au son des fifres. Au moment où la tête de la colonne arrive à la cale française le cri de halte retentit ; les Français s'arrêtent ; front I commande le capitaine de la compagnie, présentez... armes ! Les Anglais passent le fusil sous le bras et continuent jusqu'à la cale anglaise.

Des embarcations des navires de guerre sont accostées le long des quais; dix minutes s'écoulent; un éclair brille à bord du stationnaire japonais; c'est le signal

(i) Petit garçon.

La vie en Chine et au Japon. i25

deTembarquement. Bientôt les canots vigoureusement nages (i), gagnent le large et passent à ranger les navires mouillés en rade; les hommes sont sur les vergues, les officiers sur la passerelle ; et dès qu'une embarcation arrive à portée de la voix, des hourrahs prolongés ébranlent les échos du golfe de Yeddo.

Le défilé dura un quart d'heure ; on vit de loin les vestes rouges et les capotes grises gravir l'échelle du bâtiment, qui devait les emporter vers la mère-patrie ; puis, tout fut fini ; et plus d'un cœur se serra, lorsque le dernier de nos chers pioupious eut disparu.

Une demi-heure après la France militaire n'était plus représentée à Yokohama que par la marine de la division, le commissaire et le médecin de l'hôpital. Quant à l'Angleterre, elle avait embarqué ses compagnies de la Reine, en même temps que nos troupes ; mais le lendemain, on rencontrait encore dans les rues des casaques rouges, et le pavillon britannique flottait de nouveau au-dessus des arbres de la Montagne,

La France avait fidèlement rempli ses engagements; Albion aussi, mais elle n'avait pu se décider à partir, sans laisser derrière elle un peu de graine pour l'avenir.

Ce départ fut le signal de la débandade française ; l'hôpital et le magasin, considérés comme désormais inutiles, furent supprimés ; la Montagne, terre quasifrançaise fut rétrocédée au Japon ; et les ingénieurs de Yokoska suivirent de près le commissaire et le médecin.

Une curieuse remarque en passant : environ une

(i) Nager est une expression maritime qui signifie ramer.

126 La vie ett Chine et au Japon.

centaine de femmes, dans une position intéressante ou déjà mères, avaient été abandonnées par les Lovelaces de l'armée anglo-française ; sur ce nombre, trois seulement pouvaient se recommander de la France. Quelles conséquences en tirer ? Je laisse à d'autres ce soin ; mais selon moi, il faut tout bonnement attribuer ce résultat presque négatif au caractère volage de nos compatriotes.

Le plus beau fleuron de notre couronne, la cause principale de notre considération au Japoq, est aussi en train de disparaître. Je veux parler de la mission militaire établie à Yeddo, pour procéder à l'organisation de Tarmée et à l'instruction des troupes du Mikado. Cette mission composée d'officiers d'élite de toutes armes, sous les ordres d'un lieutenant-colonel d'étatmajor, a, depuis longtemps, conquis à la France la sympathie des Japonais. Un jour pourtant, le Lion français venait de succomber dans la lutte inégale de 1870; sous l'influence allemande, le gouvernement du Mikado céda à un mauvais sentiment : la nation vaincue, se dit-il, ne peut plus nous fournir de maîtres, il nous faut des vainqueurs. Le terme de l'engagement des Français venait d'arriver ; on appela les Prussiens ; un contrat fut passé pour trois ans, suivant la coutume, et l'on reprit, sous une nouvelle direction, le cours des études militaires.

Au bout d'un mois du régime du bâton, des coups de crosse et de plat de sabre, les Japonais étaient édifiés ; le contrat était résilié ; les Prussiens reprenaient le chemin de chez eux avec de gros dédommagements en poche; et les Français, rappelés, revenaient con-

linuer l'éducation de leurs élèves, un instant interrompue.

Le seul souvenir, laissé par les héros, est Tignoble casquette de cocher dont ils ont eu juste le temps d'affubler les troupes. Mais déjà les officiers ne la portent plus, et les soldats ne la mettent qu'à regret, en petite tenue.

Combien de temps cette mission subsistera-t-elle maintenante Déjà bien amoindrie, ses jours, dès maintenant, sont comptés, hélas! Les Japonais pressés de sortir de lisières, veulent voler de leurs propres ailes. Puissent-ils ne pas regretter leur précipitation à se débarrasser du concours de leurs frères d'Occident, et mener à bien l'œuvre colossale de réorganisation, qu'ils ont entreprise avec tant décourage et d'intelligente activité.

Une autre cause de notre influence dans le pays est notre nombre ; sans avoir absolument la majorité, nous comptons une quantité relativement assez grande de nationaux dans les ports ouverts. Outre les employés du comptoir d'escompte et des messageries maritimes, établis à Yokohama ; outre le personnel de la légation et des consulats, outre les prêtres des Missions étrangères, il existe dans chaque ville un petit noyau de négociants français ; pas de grandes maisons, il est vrai, pas de prince mer chant ; mais beaucoup de modestes commerçants ; beaucoup de commissionnaires en soie, en thé, en bibelots ; presque tous lés magasins, où se vendent les mille objets nécessaires à la vie des Européens, ainsi que les hôtels et les cafés, sont entre les mains des Français, dont quelques-uns

arrivent à réaliser des bénéfices restreints, mais suffisamment rémunérateurs (i).

Il en . résulte un bon marché relatif. Tout se paie, naturellement, plus cher qu'en France ; mais on n'est pas écorché vif comme à Shanghaï. A Yokohama, l'article de Paris se vend couramment. Vous pouvez vous faire raser, si bon vous semble, par un compatriote, sans être obligé de recourir à un Polaîte quelconque ; et si le cœur vous en dit, un pâtissier, enfant de Toulon, vous prouvera que, s'il est du pays de la raison (2), il est aussi de celui des bons petits gâteaux.

Les médecins, plus nombreux qu'à Shanghaï, sont tous conformes au portrait esquissé par Verdier. Quant aux dentistes, le mieux est de ne pas s'y fier plus là que sous d'autres latitudes.

Maintenant, retournons à la conférence de l'ami Barrot.

(i) Le meiUeur hôtel de Yokohama est tenu par un ancien cuisinier de paquebot qui monta son premier établissement avec le produit d'une paire de lapins domestiques vendus 2,5oo francs à un amateur japonais.

(2) Vieille plaisanterie à l'adresse des habitants de Toulon, « le pays de la raison et des bons sentiments ».

Page 1