CHAPITRE IV
Rapports entre Européens et indigènes. — La femme, au Japon, sert de trait d'union. — Les métis. — Les mariages morganatiques et légitimes. — Réflexions. — Quelques mots sur l'étude de la langue japonaise. — L'instruction en extrême Orient. — Engouement pour le bibelot. — L'art japonais est bien supérieur à l'art chinois. — Divers achats. — Influence du premier jour de l'an sur les prix des bibelots. — Encore Shanghaï. — Mariages américains. — Serviteurs chinois et japonais. — Le betto, — Tristes effets du shoking.
— Il me semble, hasarda Sylvain en s'adressant à l'orateur, qu'il ne serait pas indifférent d'entendre parler des relations existant entre Européens et indigènes.
— Mon bon ami, répondit Barrot, ta réflexion est judicieuse, et je vais m'empresser de satisfaire à tes désirs.
€ En Chine , principalement dans les grandes villes comme Shanghaï et Hongkong, l'étranger affiche un profond mépris pour l'indigène, qui le lui rend, du reste, avec usure. Les Anglais se croiraient déshonorés, s'ils frayaient avec les Célestes ; et ceux-ci, au surplus, se prêteraient difficilement à des relations plus amicales. Une fierté réciproque élève une barrière infranchissable entre la race jaune et la race
i3o La vie en Chine et au Japon,
blanche, entre les sectateurs de Confucius et les membres des diverses religions chrétiennes.
« Dans l'empire du Mikado, cette barrière tend chaque jour à s'abaisser. Malgré l'attristante raideur des Anglais, un rapprochement sensible se fait entre l'élément étranger et l'élément indigène. C'est avec les Français que ce rapprochement est le plus accentué ; le Japonais aime à rire ; notre caractère, gai et enjoué, est celui qui ressemble le plus au sien ; et par-dessus tout, nous ne sommes par fiers.
« La femme n'est pas étrangère à ce mouvement. Les Japonaises ont un véritable attrait pour l'Européen; sans être absolument jolies, suivant les lois de la plastique, elles sont ce que l'on peut appeler agaçantes : douces, rieuses, mignardes et surtout pas gênantes, elles réunissent par excellence toutes les qualités de la maîtresse modèle. Aussi, n'est-il guère d'Européen, établi dans le pays, qui ne soit pourvu de ce meuble de luxe.
« De ces unions presque légitimes, d'après la loi japonaise, il naît souvent de fort jolis rejetons ; les mâles sont quelquefois adoptés par de hauts personnages, lorsque le père rentre en Europe, et donne le mikoudari'han (i) à sa compagne. Malheureusement, ces faits sont rares et l'on voit trop souvent de pauvres bébés, dont les joues plus roses accusent leur origine, laissés à la charge de leur mère, par des étourdis sans entrailles. Le sort de ces enfants est plus
(i) Voir le Japon pittoresque.
La vie en Chine et au Japon. i3i
terrible qu'en Europe, en ce sens que leur position est encore plus anormale ; car au Japon, l'enfant, quelle que soit sa provenance, doit toujours être à la charge du père ; c'est la règle. Aussi n'ai-je jamais rencontré sur ma route un de ces pauvres petits êtres, facilement reconnaissables, sans être ému de pitié, et sans maudire du fond du cœur les entraînements capables de causer de telles injustices.
« Comme contrepoids à ces misères, on peut citer des excès dans un sens tout opposé. Ainsi, l'on a vu des Européens convertir leurs maîtresses à la religion chrétienne et les épouser religieusement d'abord, pour, à l'inverse de ce qui se passe en France, se marier plus tard, un beau jour, civilement, afin de légitimer les enfants. L'exemple parti de haut a été suivi par quelques-uns placés plus bas sur l'échelle sociale.
€ Le sentiment moteur est certainement respectable, mais il a quelque chose d'illogique. La Japonaise, en se laissant convertir, reste dans son rôle d'être passif ; elle se fait chrétienne comme elle se ferait mahométanè ou mormone; elle ne comprend absolument rien aux liens éternels, à l'indissolubilité du mariage, qui sont contraires à ses mœurs; et ne connaît pas la portée du serment qu'elle a prononcé.
€ L'Européen, en épousant une Japonaise, suivant la loi religieuse et civile de son pays, le Français surtout, qui n'a pas le divorce à sa disposition, commet au moins une imprudence. Pour moi , l'homme véritablement sérieux est celui qui, acceptant entièrement la responsabilité de ses actes, se soumet simplement à la loi du Japon et qui, une
i32 La vie en Chine et au Japon.
fois la faute commise , en supporte toutes les conséquences , sans chercher à l'atténuer par une soumission rétrospective aux exigences de nos lois et de nos préjugés.
— Il me semble, maître Barrot, objecta Gastinet, que vous abordez un sujet bien scabreux.
— J'en conviens; cette opinion, à première vue, semblera peut-être même légèrement subversive ; mais qu'on y réfléchisse; et, en faisant abstraction de la question religieuse qui, en définitive, au point de vue philosophique, n'est que relative, on arrivera certainement à mettre la vraie , la saine morale , du côté où elle doit réellement se trouver.
« A ce propos, je vous développerais bien certaines théories qui, du temps de mon patron Galilée, m'eussent conduit directement au bûcher, ou dans tous les cas au cachot de l'inquisition, ce prélude de l'autodafé. Mais Gastinet me. rappellerait peut-être à l'ordre; je préfère donc m'abstenir et passer à un sujet sans doute plus intéressant pour vous.
« L'Européen en général, et le. Français en particulier, éprouve un véritable engouement pour le Japon; dès l'abord , il est, à son insu, irrésistiblejnent attiré vers ce peuple attrayant ; puis , il est inévitablement saisi par l'amour du bibelot. Aussi , les magasins sontils . encombrés, d'acheteurs , baragouinant un certain nombre de mots pseudo-japonais, avec lesquels ils ont composé un jargon suigeneris , compris desmarchands , des traîneurs de 4/m-n/fi-cAa (i), des
(i) La djin-riki-cha est une petite voiture servant de fiacre; voir le Japon pittoresque.
La vie en Chine et^au Japon. i33
sendo (i), des mous' mé{2) et de toute la gent nombreuse, vivant plus ou moins de Vldjin-san,
€ La langue parlée est assez facile; les gens du peuple sont , en outre , pleins de bonhomie et de complaisance; il est bien rare d'entendre, comme en Chine, un indigène répondre brutalement r/e ne corn-' prends pas; il écoute avec attention, prie de répéter, se fait aider par une pantomime , gesticule lui-même beaucoup , s'ingénie , saisit un mot par hasard et , finalement, comprend ce qu'on lui demande. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au bout d'un mois ou deux, l'Européen paresseux croit en savoir assez et ne travaille plus. D'aucuns, même, se contentent d'une douzaine de mots estropiés et ne cherchent pas à en apprendre davantage :
€ Magoto (3), ikoura (4), amari-takai (5), dokomalo (6), etc., etc. Les bons Japonais rient sous cape ; mais ils ont saisi le petit satire , et y répondent imperturbablement (7).
€ En travaillant un peu, il est facile d'arriver, au bout de trois ou quatre mois , à dire assez correctement les choses usuelles de la vie ; mais pour acquérir une connaissance parfaite de la langue, il faut des années. A cela rien d'étonnant; le japonais ne ressem-
(i) Bateliers.
(2) Filles.
(3) Juste prix.
(4) Combien?
' (5) Trop cher.
(6) Où allez-vous?
(7) Tous ces mots, sauf ikoura qui même ne peut pas toujours s'employer dans le sens indiqué, ne sont pas japonais.
i34 La vie en Chine et au Japon.
ble à aucune autre langue; dans son étude, on ne peut s'aider d^aucuns souvenirs; et^ en outre, il contient un certain nombre de mots, dont le sens diffère, suivant la prononciation ou la place qu'ils occupent dans la phrase. Exemple: kami signifie: Dieu, papier, cheveux t\. jambe; Toz, quatorze significations: porte, pierre à aiguiser, et, aussi, comme, conflit, dix, infU" sion, mesure de liquide, temple, ligne, ce, cette, est.
€ L'écriture est encore plus difficile, elle est soit idéographique — c'est l'écriture chinoise composée de plusieurs milliers de signes, — soit phonétique ou alphabétique. Cette dernière se divise en deux séries composées d'un certain nombre de caractères et de signes supplémentaires, sortes d'accents destinés à modifier les sons. L'une de ces séries, appelée katakana, est l'écriture la plus généralement adoptée. L'autre, nommée hirakana est à peu près exclusivement employée par les femmes.
« L'écriture idéographique, comme chacun sait, est horriblement compliquée; la vie d'un homme suffit à peine pour apprendre les myriades de signes dont la connaissance constitue à peu près tout le bagage scientifique des lettrés chinois.
« Les Japonais , gens plus pratiques et beaucoup moins exclusifs que leurs voisins, avaient depuis longtemps élargi le programme des connaissances nécessaires à la qualité de lettré. Depuis l'adoption des idées européennes , le mode d'enseignement a été complètement calqué sur le nôtre ; aussi l'étude de l'écriture idéographique , sans être entièrement abandonnée, est-elle reléguée tout à fait au second plan.
La vie en Chine et au Japon. i35
€ Le katakana est donc actuellement récriture courante ordinaire des Japonais ; mais ils reconnaissent parfaitement la supériorité de notre alphabet sur le leur, et je ne serais pas étonné d'apprendre qu'un beau matin, TA, B, C, D, aura été rendu purement et simplement obligatoire dans toutes les écoles de Tempire, par •décret du Mikado.
c Le Japon est certainement le pays du monde où rinstruction primaire est le plus répandue; le plus humble djirtnrfki sait lire et écrire ; tous les enfants vont à Técole et le plus petit village possède son magister. C'est à faire rougir de honte les pays occidentaux.
— Je crois, avança Gastinet, que la diffusion de l'instruction au Japon , ne constitue pas un progrès nouveau et que, de tout temps, l'extrême Orient a eu cet avantage sur l'Occident.
— En effet, répondit Barrot, l'amour de la science, au pays des Mikado, ne date pas d'aujourd'hui; les belles-lettres y ont, pour ainsi dire, toujours été en honneur; car dès le IIP siècle de notre ère, on voit se fonder des écoles et des gymnases; le X* siècle fut leur apogée. Pendant les cinq siècles suivants, sans cesse troublés par des guerres civiles et des discordes intestines , elles tombèrent en décadence jusqu'à l'époque où s'établit la dynastie des Tokougawa. La paix profonde, dont ces Shogoun dotèrent leur pays, contribua puissamment à redonner le goût de. l'étude et rendit aux belles-lettres leur ancienne splendeur.
— Où diable as-tu puisé tous ces renseignements? demanda Harlès à l'amusant conteur, tu es étonnant.
i36 La vie en Chine et au Japon.
— Quand on s'intéresse à un pays , on ne manque pas une occasion de se renseigner sur son compte. Durant ma première campagne dans ces contrées, je n'avais rien de mieux à faire; ma solde de midship ne me permettant pas de me livrer à de grandes excentricités , j'ai employé à l'étude le temps , qu'en toute autre circonstance, j'eusse peut-être donné à des plarisirs moins utiles ; et tout mon argent a passé en achats de bibelots. Voilà le secret de ma science; je vous le livre; mais je doute que vous suiviez mon exemple.
— Et pourquoi , s'il te plaît ? demandai-je à Barrot.
— Oui pourquoi? dirent plusieurs officiers; nous crois-tu incapables?
— Pas le moins du monde; seulement, vous n'êtes plus midship de deuxième classe, et vous avez plus de 63 fr. 66 c. à dépenser par mois. Or, pouvant satisfaire vos fantaisies, dans une certaine limite, vous subirez des entraînements irrésistibles qui tuent ou paralysent le goût de l'étude. Sur cette terre du soleil et des jolies filles, l'existence s'écoule si rapidement que l'on n'a pas le temps de penser au travail; et soit dit sans vouloir vous offenser, mes bons camarades, après un séjour de deux ans dans les mers du Japon, vous partirez, j'en suis presque certain, sans connaître le premier mot de Ti, ro, ha, ni (i).
— Nous verrons bien , murmura Saint-Cyr.
— Ah ! par exemple , une chose que vous connaîtrez à fond, c'est le bibelot. Le bibelot, aussi bien en Chine
(i) Premières syllabes de l'alphabet du katakana,
La vie en Chine et au Japon, iSj
qu'au Japon, exerce une influence considérable sur la vie des Européens. Seulement, tandis qu'en Chine il est devenu presque inabordable pour les gens qui ne peuveîit pas disposer de sommes considérables, au Japon il est encore à peu près accessible pour toutes les bourses. Le bibelot chinois devient, du reste, de plus en plus rare; j'entends le bibelot de valeur, le bibelot artistique ; il est autant recherché par les indigènes riches que parles étrangers. Aussi, ne sais-je véritablement pas où et à quel prix, on pourrait encore se procurer de ces porcelaines et de ces laques, auxquelles la Chine doit sa réputation. Les produits modernes sont d'une infériorité révoltante. A Canton , Ton trouve encore d'assez jolis spécimens de porcelaine; mais il vaut presque mieux se fournir en France, dans les magasins de Marseille ou de Paris ; on évite ainsi l'ennui du transport, les pourparlers avec la douane , l'aléa de la casse et l'on ne paie pas beaucoup plus cher. Quant aux laques, il est inutile d'en parler; elles ne méritent pas la moindre attention. Les produits les moins dégénérés sont les cloisonnés, les bronzes et les objets d'ivoire travaillés, sinon avec art, du moins avec une grande adresse; mais leurs prix sont excessivement élevés et peu en rapport, à mon avis , avec leur mérite réel.
« Au Japon, le bibelot ancien commence aussi à devenir rare ; mais il n'est pas introuvable ; les vieilles armes , les vieilles laques et d'autres ravissantes antiquités se rencontrent encore assez fréquemment, dans les villes peu fouillées par les Européens.
« A Yeddo, à Osaka, et surtout à Kiyoto, je suis
i38 La vie en Chine et au Japon,
tombé sur de véritables mines ; j'ai rencontré mille richesses : depuis Tarmure en fer forgé niellé d'or et d'argent avec garniture de soie brochée ; depuis le sabre à la lame merveilleusement trempée, à la garde à jour, à la poignée enrichie de petits sujets , en or massif, jusqu'aux figurines d'ivoire si artistement sculptées; depuis le norimono tout en laque d'un noir de jais, rehaussé par des dessins en laque d'or , avec incrustations de nacr«, jusqu'aux bonbonnières en laque d'or garnies de pierres précieuses; depuis les grands vases, vieux Satzouma, aux frais bouquets de fleurs, jusqu'aux minuscules tassettes, rouge et or, de Kanga,
€ L'art moderne a aussi moins périclité au Japon qu'en Chine, Si certaines vieilles recettes ont été perdues, d'habiles ouvriers en ont trouvé de nouvelles; et il sort des fabriques de porcelaine, des fonderies de bronze, ainsi que dés ateliers des fabricants d'objets en laque, bon nombre de choses ravissantes d'un prix relativement modéré.
€ En résumé , le Japon a sur l'Empire du Milieu , au point de vue de la fabrication du bibelot, une supériorité écrasante, supériorité qui tendra toujours à s'accroître, étant donnés, d'un côté, l'inaction, la pétrification morale de la Chine, de l'autre, le gigantesque mouvement progressiste des Japonais.
« Après un séjour de quelques années au pays du Soleil levant, tout Européen s'est monté un vrai magasin de curiosités; le bibelot, insensiblement, devient une passion à laquelle on s'adonne tôt ou tard avec entraînement; on a beau s'en défendre, il faut
La vie en Chine et au Japon. i3ç
fatalement se laisser entraîner dans le mouvement général.
€ Le verbe bibeloter est devenu français; tout le monde bibelote , suivant ses moyens , durant ses heures de loisirs. On se rencontre chez les marchands; on se raconte ses impressions; on se fait pjart de ses bonnes trouvailles; bref, la recherche du bibelot passe à Tétat de nécessité de l'existence; et Ton voit des amateurs qui, lorsqu'ils ont découvert un objet à leur goût, en perdent le sommeil et l'appétit jusqu'à ce qu'ils s'en soient rendus propriétaires.
Rien de plus original que la conclusion d'un marché dans 'un magasin de bric-à-brac. Les prix peuvent varier, suivant les circonstances , de 75 0/0; l'époque de l'année où l'on se trouve , la situation pécuniaire du brocanteur, ou simplement sa disposition morale du moment, sont autant de causes modificatrices. Vendre le plus cher possible est de principe chez ces industriels; profiter de l'inexpérience du chaland et chauffer son enthousiasme de toutes les façons possibles, est le b, a, ba du métier. Aussi , faut-il posséder une science toute particulière, et user d'un certain machiavélisme pour ne pas se laisser voler. Règle générale , ne jamais avoir l'air de désirer particulièrement un objet et, surtout, ne pas se presser.
€ Un exemple vous donnera une idée exacte de la façon dont il est bon de procéder.
« Un jour, au commencement de décembre, j'étais entré dans un des nombreux bric-à-bracs du Benten{î),
(i) l-e Benten est une rue de Yokohama où se trouvent la plupart des marchands de bibelots.
sans idée bien arrêtée d'y acheter quelque chose. A peine installé à côté du hibatchi (i) où les Japonais vous invitent, d'habitude, à vous asseoir, pour prendre une tasse de thé et fumer une pipe , j'avisai dans un coin , plantée sur un mannequin , une armure qui me parut fort belle. Depuis longtemps je désirais acheter une de ces défroques guerrières; mais je me gardai bien de laisser percer mes intentions. Après avoir négligemment parcouru du regard les bibelots étalés, je demandai le prix d'une boîte très laide; je marquai un vif enthousiasme pour une marmite en bronze , dont je n'aurais pas donné un bon (2) ; je m'enflammai à la vue d'une paire de vases en porcelaine laquée, aux couleurs voyantes, d'un goût détestable et, finalement, je sortis en demandant, comme par hasard , le prix de l'armure.
« — Kou-djoU'go-rio, me répondit le marchand.
« — Sayo-nara (3), lui dis-je, en feignant de ne pas avoir entendu, ou de peu m'intéresser à sa réponse.
« Tout en cheminant dans le Benten, je réfléchissais : KoU'djoU'gO'Vio, me disais-je, quatre-vingt-quinze piastres, c'est un peu cher, mais aussi quelle trouvaille ! Une armure en fer forgé niellé d'oret d'argent, une armure complète avec brassards, cuissards, casque et tous les accessoires parfaitement appareillés. Voyons, calculons : quatre-vingt-quinze piastres, en chiffres ronds, cela fait une somme folle, cinq cents
(1) Brasero, voir le Japon 'pittoresque, pour les explications.
(2) I fr. 25 cent.
(3) Au revoir.
Digitiz.ed by CjOOÇ IC
francs ! Décidément, c'est une folie, n'y pensons plus. Pourtant la garniture est en soie magnifique, en soie bleue brochée d'argent ; son antiquité est incontestable; car, depuis longtemps, les Japonais ne fabriquent plus d'armure en fer ; sa conservation est parfaite ; quel beau bibelot à rapporter en France I Oui, seulement cinq cents francs représentent juste six mois de solde; allons, c'est impossible.
€ Le lendemain, je tombai malade et fus obligé de garder la chambre à bord. Un soir, — c'était vers le 20 décembre, — en rentrant, le docteur qui était aussi passionné que moi pour le bibelot, me dit : Vous avez marchandé une armure, il y a quelque temps ?
€ —Oui.
« — Je vous avais reconnu au portrait fait de vous par le marchand ; combien prétendait-il avoir de cette vieillerie ?
« — Un prix exorbitant.
« — Si vous y tenez, vous obtiendrez, j'en suis sûr, une forte diminution ; on m'a chargé de vous engager à revenir.
« Je ne pouvais pas encore descendre à terre ; ce ne fut guère avant huit jours que je repris le chemin du Benten. En me voyant, l'homme à l'armure ne put dissimuler sa satisfaction ; il s'empressa de déballer sa marchandise en la faisant valoir le plus possible.
« — Vous perdez votre temps, lui dis-je, mes moyens ne me permettent pas de m'offrir un objet de quatrevingt-quinze rio,
« — Je vous ferai une faveur.
€ — Je vous écoute.
S^ La vie en Chine et au Japon.
« — Mon dernier prix sera soixante-quinze rio,
« — Je n'en veux pas.
€ — Combien en offrez-vous ?
€ — Juste soixante de moins,
« — Vous voulez sans doute vous moquer de moi,
« — Non.
« — Tant pis.
« Comprenant toutefois que pour quinze rû), je n'avais rien à espérer, j'ajoutai : Tenez afin de terminer rapidement cette affaire, je mets vingt rio.
€ — Ce n'est pas possible.
€ — Alors adieu.
« Je tenais mon homme, je le sentais; du reste, j'avais appris d'un marchand de mes amis que l'objet litigieux ne devait pas coûter plus de quinze ou vingt rio à son détenteur actuel, peut-être moins, et qu'il s'en débarrasserait en se contentant d'un très mince bénéfice, à cause des fêtes prochaines et de l'échéance redoutable du premier jour de l'an.
« C'était, je crois, le 30 décembre. Le i^'janvier, vers midi, je passai devant la boutique ; les volets étaient à moitié fermés ; j'entendis dans l'intérieur des rires bruyants, et m'étant approché furtivement, je vis nombreuse société accroupie pêle-mêle sur les tatami (i), au milieu d'une myriade de petits plats et de fioles de saké.
€ Bien, pensai-je, demain pour payer les (frais du festin, on sera tout heureux, et tout aise de céder l'armure à un prix abordable, et je pourrai sans scrupule satisfaire ma fantaisie.
(i) Les nattes du plancher.
€ Le lendemain, en effet, j'arrivai vers quatre heures du soir ; aux joies de la veille avait succédé une tristesse morne. J'entrai, on ne se dérangea même pas. Je m'assis ; le maître de la maison, les mains étendues au-dessus du hibatchi, semblait absorbé par les pensées les moins récréatives.
« — Eh bien, lui dis-je, mon armure?
« — Elle est là, si vous la voulez?...
« — Avez-vous réfléchi à me demander une somme moins ridicule }
« Le Japonais fit mille contorsions, puis, après une grimace comique, il me dit à demi -voix : Quarante no, je ne puis pas moins.
« Je fis un geste négatif,
€ Le marchand ne répliqua pas et se replongea dans ses méditations. Au bout d'un moment il se leva, prit un gros livre, le feuilleta bruyamment en faisant glisser Tune sur l'autre, avec le pouce, les feuilles soyeuses; s'empara de son soroban, fit mouvoir, durant une ou deux minutes, les boules de l'instrument à calculs, le déposa à côté de lui, se chauffa les mains sur le hibatchi, fuma une pipe, m'offrit en souriant une tasse de thé, reprit son livre, se passa la main sur la tête et enfin, me dit : L'armure que vous désirez me coûte trente-cinq rio, je me contenterai de un rio de bénéfice, je vous la laisse pour trente-six rio; yorouchika?{i)
€ ^ lya (2).
(i) Est-ce fait, est-ce conclu? mot à mot, est-ce bien? (2) Non.
144 ^^ ^'^ ^^ Chine et au Japon,
« Je savais dès lors à quoi m'en tenir ; s'il accusait trente-cinq no, je pouvais hardiment compter sur une exagération de douze à quinze. Ces objets de luxe ont été souvent abandonnés par des Samouraï, en des temps de misère, pour un morceau de pain. L'arme- . ment nouveau des troupes leur a enlevé toute valeur commerciale ; seul, l'engouement des Européens leur donne encore une valeur artistique.
« Pendant que je faisais toutes ces réflexions, un jeune homme était entré, porteur d'un certain nombre de cahiers et de lettres. On s'était incliné très bas devant le nouveau venu ; on avait offert tout ce que l'on offre à un visiteur de distinction : la pipe, le thé ; on avait ensuite discuté longuement et enfin, la boîte aux rio avait été vidée entre les mains de l'étranger, dont la figure manifestait un assez vif mécontentement.
« Durant ce colloque, j'avais réfléchi ; mon budget me permettait, pour le moment, de faire une folie de vingt-cinq piastres, et je ne pouvais mieux placer mon argent que dans cette armure tant désirée. Je frappai sur l'épaule de mon hôte ; il se retourna au milieu de ses comptes ; je vis qu'il avait lu sur mes lèvres une proposition ; j'hésitai encore une seconde, mais enfin je lui dis : Écoutez-moi bien et méditez votre réponse, car ce sera mon dernier mot : je vous offre vingt-cinq rio et je paie en argent (i).
€ — Yorouchi, me dit-il, d'un ton bas, avec une pantomime indescriptible.
(i) La piastre gagne généralement au change sur le papier ~ monnaie.
La vie en Chine et au Japon, i^S
— Je comptai immédiatement vingt-cinq dollars américains ; à mesure que je les alignais par piles de cinq, sur les tatami, le marchand, comme s'il eût eu quelque répugnance à toucher cet argent, qui ne devait pas lui rester, le poussait, du bout de son éventail, vers le jeune homme accroupi de l'autre côté du hibaU chi ; celui-ci, après avoir recompté mes dollars , les mit dans un petit sac qui en contenait déjà, donna un reçu et sortit.
€ J'étais enchanté de mon achat ; au fond, mon vendeur ne l'était pas moins, et il avait pour cela d'excellentes raisons. J'appris en effet, quelque temps après, que la fameuse armure, grâce à laquelle il avait pu payer son loyer, lui avait été laissée, l'année précédente, par un ex- Samouraï en détresse, pour la somme dérisoire de quatre no.
« Je n'en demeurai pas moins satisfait, l'objet ayant une valeur considérable.
c La plupart des marchés peuvent se conclure dans des conditions analogues ; il suffit d'y mettre le temps et de savoir profiter des circonstances ; je parle, bien entendu, des achats de vieilleries, dont les prix ne sont pas fixes; les objets neufs, malgré leur qualité plus inférieure, se vendent ordinairement beaucoup plus cher. »
Barrot, s'étant arrêté, but une gorgée d'eau sucrée; Harlès en profita pour placer son mot :
— Je ne conteste pas, dit-il, l'attrait du bibelot; mais j'avoue qu'il ne suffirait pas à mon bonheur. N'y a-t-il pas d'autres distractions dans ce pays des Dieux ?
— Je vois ce qui te tourmente, riposta Galilée ; sois sans inquiétude ; tu trouveras de quoi satisfaire ton penchant pour la balistique ; MM. les rijlemen et les myolung te tiendront tête, quand tu voudras.
— Comme rapports de société, sur quoi peut-on compter ? questionna Gastinet.
— Shanghaï, pendant l'hiver, est une ville de ressources pour les mondains ; grands dîners, bals et fêtes s'y succèdent presque sans interruption. L'été venu, une tristesse mortelle plane sur les concessions; seuls, les employés de l'État et les petits négociants n'émigrent pas vers des rivages plus habitables. Les femmes prennent leur volée vers Tchéfoo et ne revien-
. nent guère avant le mois de septembre.
« Au Japon, l'on vit davantage en petit comité ; l'existence est plus bourgeoise; on se réunit, mais entre amis intimes seulement, ce qui est, à mon avis, au moins aussi agréable. »
Saint-Cyr ayant fait signe qu'il avait à parler, Barrot s'interrompit pour attendre la question de son ami.
— Tu viens de nous dire: Les femmes prennent
leur volée je m'étais toujours figuré qu'en Chine,
de même qu'à Saïgon, le beau sexe brillait par son absence.
— D'abord, mon petit Sylvain, je te ferai remarquer que Saïgon n'est pas aussi déshérité que tu veux bien le dire ; lors de notre passage dans cette ville, tu étais encore tellement plein de tes souvenirs de France que tu n'as rien vu, tu regardais en dedans.
La vie en Chine et au Japon. 14J
<( En Chine, la plupart des gens établis à demeure ont une famille; il n'est pas rare de voir des jeunes gens, après un séjour de quelques années, demander un congé, 'prendre le paquebot et, quatre mois après^ ramener d'Europe une compagne.
« Les Américaines, en filles intelligentes et avisées, évitent cette peine à leur fiancé ; une fois le mariage conclu par correspondance, elles s'embarquent bravement ; et un beau matin, après avoir effectué, sans autre protecteur que leur éducation virile, un voyage de cinquante ou soixante jour^ , elles tombent dans les bras d'un époux, dont elles ne connaissent que le style et la photographie.
« Procédé bizarre, n'est-ce pas ? Oui, mais procédé logique ; ces principes étant posés, que le temps est ' de l'argent et le mariage une transaction comme une ; autre.
« La nécessité de se créer un intérieur se fait sentir d'autant plus impérieusement, que l'existence des garçons est semée de plus de. difficultés et d'impedi- ' menta. La vie à l'hôtel est, sinon impossible, du moins fort dispendieuse et peu agréable. Il en résulte que presque tous les célibataires vivent chez eux; àYeddo, plus encore qu'à Shanghaï et à Yokohama, c'est indispensable.
« Chacun est donc obligé de se monter une maison avec un personnel complet, car il est impossible de songer à se faire servir , comme en France", dans beaucoup de familles bourgeoises, par un seul domestique. Les fcjumes sont, d'ailleurs, le plus souvent, de détestables servantes. La Chinoise aux petits pieds est la
moins mauvaise de toutes ; mais la mode Ta rendue presque impotente et elle ne peut pas faire un service actif; à Shanghaï, où les babys pullulent, on l'emploie cependant volontiers comme bonne d'enfants.
« Quant à la Japonaise, avec son gentil minois , elle est impossible, surtout chez les célibataires où, ne tardant pas à se prévaloir de certaines privautés à peu près inévitables , elle ne manque pas de n'en faire absolument qu'à sa guise.
« Aussi, pour éviter ce genre d'ennui, prend-on d'habitude des hommes*; l'un est chargé .du cheval oii de la djin^riki-cha; l'autre, de la cuisine, un troisième est affecté spécialement à la personne du maître , et il n'est pas rare de voir chacun de ces larbins s'adjoindre un aide qui lui sert de domestique.
« Les bons serviteurs japonais sont rares; leur grand défaut est d'être volages et de ne pas se fixer. On en rencontre pourtant, parfois, de premier ordre ; ceux-là sont de vraies perles : respect, fines attentions, prévoyance, adresse, intelligence, ils réunissent toutes les qualités ; c'est plaisir d'être ainsi servi , on n'a pas le temps de désirer quelque chose. Mais je le répète , ces descendants des Lahranche et des Lajleur sont , de même que les bibelots anciens , difficiles à trouver. Enfin , comme cuisiniers , ils sont toujours médiocres et bien inférieurs aux Chinois , pour qui l'art de Vatel, depuis longtemps, n'a plus de secrets.
« Le phénix de la gent domestique est le hetto. Propre, soigné dans sa mise et le plus souvent d'un physique agréable , cet homme vivant dans la société
du cheval , semble avoir pris quelque chose de l'allure fière et souple de ce noble animal; sans cesse rebondissant sur ses membres de caoutchouc et d'acier , il arrive à un degré d'agilité étonnant. Les betto, uniquement chargés dans une maison du soin des chevaux , sont aussi rapides et plus infatigables qu'eux. Quand on n'y est pas habitué, on ne peut voir, sans étonnement, ces beaux garçons toujours frais et dispos, trotter des heures entières, tantôt à côté de la voiture attendant les ordres du maître, tantôt en avant, sur la route , pour écarter les obstacles ; et dans les premiers temps, poussé par un sentiment d'humanité, on est toujours tenté de leur offrir une place à côté de soi , ce qu'ils refuseraient, du reste , comme indigne de leur profession héréditaire.
« Un des signes distinctifs du betto est le tatouage dont généralement son corps est couvert.
« Le tatouage japonais est des plus curieux; il nécessite un art véritable de la part des exécutants , et une forte dose de courage, du côté des patients. Ce n'est pas seulement un membre ou une partie du corps que se font tatouer les betto, mais le corps tout entier. L'artiste commence par former, sur le dos, les épaules, les bras, la poitrine , les cuisses et les jambes de soii client, les dessins les plus variés, au moyen de piqûres faites avec un poinçon acéré; puis, alors que les piqûres sont encore saignantes , il les recouvre de diverses couleurs qui s'incrustent dans la peau d'une façon indélébile.
« Après avoir subi cette opération , les malheureux sont souvent en proie à une fièvre ardente, et quel-
i5o La vie en Chine et au Japon,
<jues-uns , dit-on , succombent à des érysipèles terribles ou à des accès de tétanos-
(c vQuoi qu'il en soit, ainsi accommodés, les ^e//o sont très remarquables ; les uns ont dans le dos, des oiseaux, des bêtes de toutes sortes; des animaux fantastiques sur le ventre; des serpents enroulés autour du bras; des dragons, des chimères sur les cuisses; d'autres poussent la fantaisie jusqu'à se faire dessiner sur le corps un habillement coiîiplet, avec les armes ou les initiales de leur patron.
« Quelle ruine pour les tailleurs , si cette mode venait à s'introduire dans les pays occidentaux!
« Mais aujourd'hui que la pruderie anglaise, avec son insupportable shoking, a forcé les Japonais à s'habiller en tout temps, même pendant les fortes cha* leurs de l'été, la passion dû hetto pour le tatouage a beaucoup diminué ; et l'époque n'est pas loin oii il en sera de cette coutume comme de tant d'autres, pleines d'originalité, de grâce, de couleur locale, qui, sous la pression européenne, ont cédé la place à quelque innovation plus ou moins burlesque. »
Le changement de quart avait eu lieu. Barrot regarda sa montre. — Satané bavard! s'écria-t-il , je cause, je cause, et je ne m'aperçois pas que j'empiète sur votre sommeil, avec trop de sans-gêne, mes bons camarades. Je pourrais vous dire : la suite à demain, car je n'ai pas fini; mais demain nous serons à Hong-Kong et la terre aura plus d'attrait pour vous que mes racontars; à une autre fois donc, si les cir- <constances s'y prêtent. Et maintenant bonne nuit!