‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée à Hong-Kong. — Contre-ordre. — Promenade à Victoria. — Yokohama. — On prend ses habitudes.

Au point du jour, V Ailée était en vue du rocher de Hong-Kong. Vers huit heures , venant d'un quart sur bâbord, elle piquait sur la passe 'Ouest, et une demiheure plus tard , passant à ranger le fouillis inextricable des jonques mouillées le long de l'île, elle faisait son entrée, pavillon flottant à la corne et flamme de guerre en tête du grand mât.

Au moment d'un mouillage , tout le monde à bord est occupé; chacun est à son poste, chargé de la surveillance et de l'impulsion d'un des rouages nombreux , qui composent le grand tout d'un navire de guerre.

Le commandant sur la passerelle, avec l'officier de quart, plane et domine; le lieutenant est au bossoir; • l'officier de manœuvre, prêt à faire exécuter des mouvements de voiles, en cas de besoin, se tient sur l'arrière. Mais les gens les plus affairés sont certainement les timoniers. Armés de la longue-vue , ils scrutent et fouillent l'horizon; l'un veille le sémaphore; Tautre inspecte la terre; un troisième cherche, au \ieu des navires déjà mouillés , s'il ne découvrira

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pas une mâture de bateau de guerre, un pavillon français , ou une flamme de commandement.

U Ailée avançait prudemment.

En arrivant du large, à Hong-Kong, on ne découvre d'abord ni la rade, ni la ville qui se démasquent peu à peu. Tout à coup, le chef de timonerie pousse une exclamation, puis prend sa course vers la passerelle ; le commandant , la lorgnette à la main , regarde dans la direction indiquée par le maître ; celuici, à genoux, la longue-vue appuyée sur la batayolle de la passerelle, cherche à retrouver ce qui Ta si fort étonné. Il y a là un mystère; mais, bientôt, tout le monde est au courant : Tamiral est en rade ! D'après les dernières nouvelles il se trouvait à Yokohama et ne devait revenir en Chine que plus tard ; d'où peut provenir ce changement de détermination? Et les commentaires de marcher leur train.

— Si nous allions trouver de nouveaux ordres!...

— Si nous étions renvoyés en Cochinchine... ce ne serait pas le premier exemple (i)... Si...

— Mon Dieu, messieurs, dit le docteur, ens'approchant d'un groupe où les imaginations semblaient très surexcitées, vous allez nous porter malheur; quand vous feriez des suppositions à perte de vue , en seriezvous plus avancés } Soyez donc un peu philosophes et plus patients. Dans un quart d'heure nous aurons mouillé ; dix minutes après , le commandant sera dans

(i) Quelques mois avant, un navire, après avoir été retenu de longs mois au Tonquin, avait enfin reçu l'ordre de rallier la Chine ; mais en arrivant à Hong-Kong il avait trouvé une dépêche lui prescrivant d'aller reprendre son ancien poste.

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la chambre de ramiral; et dans moins d'une heure vous serez fixés. A quoi bon se tourmenter à l'avarice? Du reste, que peut-il nous arriver déplus triste? Raisonnons...

Le docteur allait commencer, lui aussi, le chapitre des suppositions, quand un jeune timonier annonça qu'il distinguait un signal.

L'amiral télégraphiait.

; — Nous n'aurons même pas à attendre une heure , dit l'un des officiers; avant cinq minutes nous connaîtrons notre sort.

— Hissez l'aperçu ! cria le commandant.

Un -mousse se précipita à la drisse.

— Bien , amenez , dit le chef de timonerie , sans cesser d'observer l'amiral ; attention ! Kerlaradec , écrivez sur l'ardoise.

« Ailée... hissez l'aperçu! amenez!

Faire»., hissez! amenez!

Immédiatement. . .

Le mousse, la drisse en main, hissait et amenait sans attendre le commandement du maître.

« Charbon... et... partir... demain... matin... Yokohama. »

— Bon , dit Barrot , qui avait lu les mots sur l'ardoise , à mesure que le quartier-maître les inscrivait , ce n'était pas la peine de m'escrimer , hier soir, à vous parler de Shanghaï; j'avais pour cela du temps devant moi; nous partons pour Yokohama, aussitôt nos soutes remplies.

Une demi-heure plus tard , V Ailée , après avoir pris son mouillage, était accostée par des chalands de

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charbon chargés à Tavance, et le commandant recevait, de la bouche même du commandant de la division, la confirmation de Tordre transrais un instant avant par la voie aérienne.

— Je n'ai pas voulu perdre une minute, lui dit l'amiral, afin que vous prissiez immédiatement vos dispositions pour le départ; il est urgent que vous fassiez toute diligence. En ce moment la France n'est pas représentée dans les mers du Japon; le ministre me prescrit de rallier Shanghaï et d'y passer l'hiver. Allez me remplacer à Yokohama; je vous donnerai des ordres subséquents , soit par lettre , soit par le télégraphe, s'il y a urgence; mais il est probable que je vous laisserai tranquille jusqu'au printemps; à cette époque, je vous enverrai , sans doute , dans le nord à Hakodadi, et peut-être même jusqu'à Wladiwostok.

Ce nouveau changement de destination satisfaisait les uns et mécontentait les autres. Pourquoi.^ Commencer par la Chine et finir par le Japon , ou viceversa, devait être chose absolument indifférente. Eh bien! non; on avait fait ses projets; on avait rêvé chasses, courses, bals, fêtes, dîners, pour l'hiver à Shanghaï; on avait frissonné d'aise en pensant aux eaux limpides, aux cascades glacées et aux vertes campagnes du Japon, pour l'été; et voilà que tous ces calculs étaient déjoués, tous ces beaux plans s'évanouissaient devant la réalité, comme fond la neige au soleil. Un coup de pouce; deux piles mises en communication à quatre mille lieues de distance; et l'échafaudage des châteaux en Espagne s'écroulait plus facilement que des capucins de cartes.

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En marine, c'est la règle; on devrait le savoir et, comme lé sage d'Horace, rester impassible. Compter sur le lendemain, est s'exposer à compter souvent deux fois; aussi, faut-il vivre au jour le jour, s'habituer à être satisfait de tout ce qui peut arriver et mettre en pratique la devise qui semble avoir été inventée pour le marin : fais ce que dois, advienne que pourra.

Victoria (i), adossée au versant nord de son rocher, paraissant posée pour surveiller d'un œil jaloux la terre ferme , mirait coquettement ses maisons blanches dans les eaux bleues de sa rade.

Après un séjour d'un an dans les marécages du pays d'Annam, l'aspect de cette ville, propre et tirée au cordeau, réjouissait les officiers de V Ailée; la plupart nourrissaient une envie démesurée d'aller s'ébattre quelques heures en pays civilisé. Pour eux, Hong- Kong avait un double attrait , c'était la première terre chinoise qu'ils abordaient et c'était .en même temps presque l'Europe, l'Europe transplantée, il est vrai, mais malgré tout l'Europe.

Victoria produit, à première vue, sur presque tous les Français, la même impression; avec ses rues à arcades couvertes, on dirait une caricature d'Alger; et ses montées tortueuses rappellent vaguement la Casbah, Mais cette impression dure peu. Les Chinois à grands chapeaux, porteurs de chaises; les casaques rouges des cipayes , et les policemen indiens armés du bâton de la Reine, se chargent de vous rappeler à la réalité.

Donner ici une description de cette, ville anglo-chi-

<i) Nom officiel de Hong-Kong.

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noise , serait s'exposer à redire , sans nul intérêt d'ailleurs , ce qui a été déjà dit et écrit vingt fois.

Tous les officiers deTAt/ée, sauf le lieutenaut retenu par son service, descendirent à terre, soit pendant la journée , soit après le dîner. Le lendemain , pendant le déjeuner, on se raconta ses faits et gestes. En compagnie de Kerpenic , j'avais fait une assez longue promenade extra-muros ; nous étions allés à Happy- Valley et en étions revenus , exténués, mais enchantés de notre excursion. Happy-Valley est une oasis d'un agrément inappréciable , dans un pays chaud comme Hong-Kong et aussi déshérité de végétation; c'est la plus haute expression de cet art, exclusivement anglais, qui consiste â faire pousser de la verdure sur les cailloux les .plus arides et les plus dépourvus d'humidité.

Barrot, pour se convaincre qu'il n'avait pas oublié la langue japonaise, avait passé sa journée chez les marchands, sujets du Mikado, établis à Victoria.

Quant à Saint-Cyr et Harlès, on ne sut jamais où et comment ils avaient passé leur soirée; au petit jour, un Chinois était venu leur apporter un chèque à payer (i). Ils eurent beau raconter, avec le plus grand sérieux, les choses du monde les plus naturelles; leur accent manquait de sincérité, du reste il y avait des variantes dans leurs récits , ils ne s'entendaient pas bien, se coupaient mutuellement dans leurs affirmations, et, comme deux augures du temps de Cicéron, ne pou-

(i) En Chine, la monnaie courante étant la piastre, monnaie fort incommode, on ne porte sur soi que de très petites sommes, et l'on donne des bons pour les grosses dépenses.

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valent se regarder sans rire; bref, personne ne les crut.

Aussitôt après le déjeuner, rembarquement du charbon étant terminé , Ton partit.

Dès le soir même , le temps devint mauvais ; dans la nuit il fut indispensable de placer partout les panneaux pleins (i); et pendant quatre-vingt-seize heures, une mer démontée ne cessa de secouer la pauvre Ai/ée comme une épave égarée sur les flots. Enfin, après une traversée de six jours, six siècles, apparurent les côtes verdoyantes du Japon; c'était le 12 septembre, jour mémorable, marqué au crayon rose sur le journal des officiers.

Les Hébreux mettant le pied sur la terre de Chanaan, n'éprouvèrent certainement pas une joie plus grande que l'équipage et l'état-major en arrivant à Yokohama; pour eux, en effet, n'était-ce point aussi la terre promise depuis le départ de France, le but entrevu depuis si longtemps et sans cesse reculé par des événements imprévus? N'était-ce pas le repos après l'action, le calme après la tempête }

Les jours qui suivirent l'arrivée furent employés à un vaste nettoyage du navire ; Gastinet, en lieutenant jaloux de la réputation de son bateau, voulait le présenter aux étrangers coquettement paré de tous ses atours et sous le jour le plus favorable.

Durant près d'une semaine, on vécut dans une

(i) Lorsque le temps est très mauvais, on bouche toutes les ouvertures du navire avec des panneaux en planche pour l'empêcher d'être rempli par les lames.

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atmosphère de peinture à Thuile, de lait de chaux et de vernis au tampon. Les officiers avaient profité de l'occasion pour fuir le bord le plus possible ; et presque tous, grâce à d'anciennes connaissances, soit parmi les résidants civils, soit parmi les officiers de la Montagne et ceux de la mission militaire, s'étaient, sans plus tarder, créé des relations.

On n'avait pas manqué de rendre • aux marines étrangères la visite de l'arrivée (i) ; et déjà plusieurs invitations à dîner avaient été adressées par les étatsmajors américains et russes. Les Allemands mêmes, -avec le tact qui les caractérise, s'étaient empressés d'accourir ; mais ce jour-là, tout le monde était sorti ; et l'officier de quart, rivé par son devoir, sur le pont, s'était vu dans la nécessité de ne pas recevoir les visiteurs importuns.

Avant qu'un mois se soit écoulé, chacun a donc pris ses habitudes : Kerpenic, en vrai gentilhomme campagnard, passe ses jours de liberté à parcourir à cheval les environs.

Saint-Cyr, hanté par la passion malheureuse du canotage, lutte dans le youyou du bord, de vitesse et d'habileté, sans grand succès, il faut le dire, avec les gigs anglais.

Harlès s'est fait présenter à tous les amateurs du tir à la cible ; et Barrot s'adonne, en ma compagnie, à la recherche des bibelots artistiques, avec d'autant plus

(i) Quand un navire de guerre mouiUe sur une rade, chacun des autres navires de guerre précédemment arrivés délègue un officier pour souhaiter la bienvenue au nouveau et lui offrir aide et assistance en cas de besoin.

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de frénésie qu'il a dû se contenir, faute d'argent, pendant sa première campagne.

Bref, tout le monde semble satisfait de son sort; et un ordre de départ venant, àl'improviste, couper court à cette nouvelle et douce existence, serait certes très mal accueilli, malgré une forte dose de philosophie et de résignation. Mais il n'y a rien à craindre, heureusement, de ce côté ; et suivant toutes probabilités, on peut compter sur plusieurs mois de calme.

Tout est donc, comme dit Pangloss, pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour comble de bonheur — soit dit avec tout le respect dû à un chef, — le commandant est en villégiature quelque part : à Nikko, à Hakoné, au Fouzi-Yama peut-être, on ne sait pas au juste ; il a annoncé une absence de douze jours. Le maître n'y est pas, c'est le cas de s'amuser. Du reste, l'intègre Gastinet en prend la responsabilité.

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