‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 18 sur 34 · Mais, non · texte numérisé non relu

Mais, non

— Enfin, vous dites, mais non, y étiez-vous>

— Non , dit le docteur , entre ses dents , Gastinet n'y était pas, mais je crois que maître Thompson n'y est plus.

Thompson, malgré son commencement d'ivresse, entendit le mot; il releva brusquement la tête, et regardant en face le malencontreux interrupteur, il allait peut-être riposter par quelque grosse impertinence, quand un bouchon de Champagne, après avoir frappé le fond d'une lanterne, vint lui tomber sur le nez.

— Oh, dit-il, bien touché! Heureusement, ce n'est point une des dragées que nous crachait leMérimac... Nous disions que le Monitor...

Un des aides du maître d'hôtel lui coupa la parole en remplissant sa coupe de moët. La mousse allaitdéborder; sous prétexte de l'arrêter, il vida le verre d'un trait, puis, après s'être passé la langue sur les lèvres... où en étais-je? dit-il.

— A la paix, lieutenant Thompson, lui dit le docteur en lui tendant la main.

Le Yankee hésita l'instant de la pensée, puis, prenant la main qu'on lui présentait, il la serra à la broyer et répondit, avec une larme au coia de l'œil : « Oui, à la paix. »

La vie en Chine et au Japon. i6j

Harlès, alors définitivement remis de ses émotions de chef de gamelle, commençait à se mêler à la con- ^ versation : — Ah ! disait-il, dans un accès de lyrisme au Champagne, au paymaster Davis légèrement ahuri : L'Amérique, le pays de mes rêves, le pays des libertés sans bornes , où le mot de Napoléon est de monnaie • courante : impossible n'est pas frrr,., n'est pas amé- j ricain;ie pays des immensités, des forêts vierges eti des femmes qui ne le sont guère ; le pays des grands lacs, des chemins de fer sans fin, des trains qui sau- , tentet des vapeurs qui déraillent... non, c'est tout le contraire que je veux dire, mais en Amérique,. on n'y regarde pas de si près; le pays du papier-monnaie et des dollars; oh! les dollars! Moi, vois-tu, Davis, j'aime les dollars ! quand on en a seulement cinq dans sa poche , on se croit riche ; aussi , je te le promets, j'irai manger ma retraite en Amérique. Si tu le veux, nous irons ensemble , tous deux seuls , dans un désert immense; et là, nous fonderons une religion... mais trinque donc, Davis...

«... Messieurs, je bois au grand Lincoln.

— A Lafayette ! disait au même instant le lieutenant Thompson; à la France, à l'Amérique unies !

— Oui, répondait Gastinet, à l'union de l'Amérique et de la France ! à ces deux grandes nations qui , malgré la différence des races , malgré l'océan qui les sépare, sont sœurs par les idées, sœurs par leurs instincts naturels et leurs aspirations libérales !

— Hourrah pour la France!

■^ Hourrah pour l'Amérique !

Après le brouhaha de ce toast gigantesque , comme

i68 La vie en Chine et au Japon,

on entonnait dans un autre ton, la même gamme patriotique assez fastidieuse pour des hommes dans leur bon sens, Saint-Cyr interrompit Torateur par cette boutade :

— Comment, messieurs, vous oubliez le beau sexe ! Ce n'est pas être galant.

— Mais où est-il, ton beau sexe, petit Sylvain? lui dit-on de toute part. Petit cachottier, nous ménagerais-tu quelque surprise > Tiendrais-tu en réserve, dans les profondeurs de ta chambre, une demi-douzaine de nymphes ou de sirènes pêchées durant tes mystérieuses et solitaires promenades en youyou ?

— Hélas! mes bons amis, pas Tombre d'un cotillon à vous présenter; je n'ai pas même la ressource de vous offrir la cuisinière ; nous n'avons à bord que des cuisinières mâles ; mais ce n'est pas une raison pour oublier les dames.

— A ces dames ! répondirent ceux des convives qui pouvaient encore porter une coupe à leurs lèvres.

— A propos de dames, messieurs, dit lepaymaster Davis qui, seul parmi ses compatriotes , avait conservé tout son calme, chaque semaine, le lundi, nous donnons à bord, ce que vous appelez en France, une après-midi dansante; c'est une manière de rendre à la société américaine de Yokohama les nombreuses politesses dont nous sommes l'objet. jVoulez-vous nous faire le plaisir d'accepter notre invitation pour lundi prochain, et nous promettre de répondre à notre appel, comme nous avons répondu au vôtre? Vous serez les bienvenus à bord du Monroë; et vous aurez de plus le plaisir d'y faire la connaissance de char-

La vie en Chine et au Japon^ j6ç

mantes jeunes filles, dont il vous sera loisible de cultiver la société à terre. Ainsi, nous vous présenterons aux misses Honesbury; vous en avez peut-être entendu parler; ce sont les plus pimpantes personnes de Yokohama; aux misses Cumberley, d'autres élégantes ; celles-là presque Françaises, élevées à Paris, aux Oiseaux^ à miss Johnston, une délicieuse petite blonde ; et à tant d'autres. Oh ! et puis, à une merveille que j'allais oublier, à miss Tillia Simpson.

— Quelle est donc cette miss Tillia .> interrompit Harlès; vingt fois déjà depuis mon arrivée ici, j'ai entendu prononcer son nom, dans des occasions différentes et à propos des choses les plus disparates ; la première fois c'était au club...

Kerpenic regardait son ami d'un œil inquiet. Attention, semblait-il lui dire, ménage tes expressions.

Aussi Harlès, haussant les épaules, lui répondit tout haut : Ne t'effarouche pas, noble vicomte, je serai convenable ; du reste , il n'y a pas lieu d'être inconvenant; si l'on a souvent parlé devant moi de miss Téria.. .

— Mauvais calembour, dit le docteur qui avait quelque prétention à ce genre d'esprit.

— Bon ou mauvais, je ne l'ai pas cherché et, peutêtre, en vaut-il d'autres préparés la veille pour être servis le lendemain , par des gens de ma connaissance ; mais là n'est point la question , revenons à M"* Tillia ; je disais que je n'ai jamais entendu parler d'elle que dans les termes les plus respectueux et même avec une nuance très marquée d'admiration.

— Elle le mérite bien, appuya un midshipman du Monroëy en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Qui diable nous en entretenait, l'autre jour, ici même> reprit Harlès. Parbleu, je m^en souviens ^ c'était un des pères de la missiom catholique. '

— Et que disait ce saint, personnage ? questionna le lieutenant Thompson, à moitié dégrisé.

— Il disait qu'il rencontrait parfois dans les Biaisons pauvres, au chevet des malades, une charmante jeune fille, une Américaine, bonne, charitable et... jolie à faire damner un bienheureux ; il ajoutait même, en soupirant, avec un dépit mal caché : Ah! si ce n'était pas une protestante!...

— Il parlait de miss Tillia >

— Oui.

— Mais au club , qu'en disait-on ?

— Au club, il n'était pas question des vertus chrétiennes de la belle Américaine ; on vantait sa force au pistolet, voire même à la carabine. Vous devez penser si cela suffit pour attirer mon attention; je prêtai l'oreille et j'entendis narrer sur son compte les faits les plus extraordinaires : ainsi, j'appris que Tannée dernière , au concours des Riflemen de Shanghaï , elle a remporté le prix d'honneur, un prix de série. A 250 mètres, à la carabine, sur douze coups, elle aurait fait douze mouches en mettant toutes ses balles dans le trou formé par la première.

« Mais ceci n'est rien à côté de l'histoire suivante : Miss Tillia possède un gros chien noir; — c'est classique, toute jeune fille un peu excentrique doit posséder un chien , gros et noir. Celui-ci est un terre-neuve superbe, qui l'accompagne dans ses promenades souvent aventureuses. Ce chien est plus qu'une bête

La vie en Chine et au Japon. lyi

favorite ; c'est un compagnon fidèle, un ami cher, un confident des joies et des chagrins de sa mignonne maîtresse. Le noble animal se prête avec une bonhomie sans pareille aux caprices les plus fantastiques de son amie : c'est ainsi qu'après avoir pris entre ses dents une petite tringle coudée, surmontée d'une cible de six centimètres de diamètre, il va se poster à vingt pas contre un mur, s'assied sur sa queue et attend le bon plaisir de son cher tyran. Miss Tillia épaule négligemment un bijou de carabine, ajuste un quart de seconde, presse la détente; et sa balle, après avoir traversé la cible juste au centre, va se loger dans le mur, dont la crépissure rejaillit en poudre blanche sur la robe d'ébène du bon Ralph.

« Durant cet exercice, l'excellente bête n'a pas bronché; de ses grands yeux humides, il n'a pas cessé de regarder tendrement sa maîtresse, attendant un signe, pour venir lécher le bout de ses doigts roses et chercher, avec une caresse, un compliment bien mérité.

« Hein , qu'en penses-tu } dit Harlès , en s'adressant à moi; te sentirais-tu capable d'en faire autant ?

— Autant que qui > autant que miss Tillia, ou autant que le chien >

— A vrai dire, je ne sais lequel des deux a le plus de mérite. Mais ce n'est pas tout; ici, c'est comme chez Nicolet; et si je n'avais une aveugle confiance dans la véracité des gentlemen du club, je prendrais la fin de leur récit pour un conte renouvelé du baron de Crac, de joyeuse mémoire.

« Certains jours, paraît-il, miss Tillia a mal aux

i'j2 La vie en Chine et au Japon,

nerfs; — est-il au monde une femme exempte de cette aimable indisposition? — Ces jours-là, il faut à l'originale créature de fortes émotions; qui est chargé de les lui procurer? Vous Tavez deviné, c'est Ralph, le brave Ralph , dont l'égalité de caractère est commune à tous les individus de son espèce. Or, par les temps d'orage, mettre une balle dans un petit carton, à un centimètre de l'œil d'un être vivant ne serait qu'un plaisir trop fade; la cible passe de la tête à la queue du patient animal : Hop ! hop ! Ralph I dit la voix irrésistible de M*** Tillia; et Ralph, l'appendice caudal en trompette, surmonté d'un carton à cercles concentriques, part au petit galop de chasse. La capricieuse enfant s'élance à la suite de son esclave soumis, la carabine au poing, l'œil fixe, la tête légèrement penchée sur l'épaule droite ; le coup part tout à coup ; miss Tillia détache le carton et l'inspecte minutieusement; si la balle est mathématiquement au centre, Ralph reçoit une caresse sur sa grosse tête, aboie joyeusement en gambadant au travers des jupons de sa maîtresse et retourne à ses affaires personnelles ; sinon , l'on recommence l'expérience jusqu'à complète réussite .

« Messieurs, continua Harlès, en s'adressant aux Américains, après une légère pause, j'en appelle à vous , ces faits sont-ils exacts ?

— Rigoureusement exacts , répondirent en chœur les compatriotes de l'héroïne.

— Il me semble, hasarda timidement Sylvain, que cette jeune fille ne fait pas preuve de bonté, en s' exposant ainsi de gaîté de cœur, à tuer raide ce pauvre Ralph.

La vie en Chine et au Japon, ijJ

— Oh! n'attaquez pas le cœur de Tillia, protesta le midshipman qui s'était déjà fait l'avocat de Toriginale miss; si elle pensait seulement roussir un poil à son bon ami , elle aimerait cent fois mieux briser sa carabine et renoncer à tout jamais à ce genre de distraction; mais elle est sûre de son adresse; et si sa sœur ou tout autre voulait se prêter à sa fantaisie , elle tirerait d'une main aussi tranquille que sur Ralph.

— Comme moi, murmura Harlès avec un clignement d'œil à mon adresse; et il ajouta : oui, mais à Ralph la palme, pour servir de cible.

Kerpénic, jusque-là, avait écouté en silence; il remplit sa coupe de Champagne , puis, l'élevant à la hauteur de son œil droit : — Messieurs, dit-il , je propose un toast à M"® Tillia ; mais avant. M"" Thompson devrait bien satisfaire notre curiosité , en nous donnant quelques renseignements sur sa charmante payse,

— Très volontiers, répondit le lieutenant du Monroë.

lO.

Page 1