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CHAPITRE VII

Vn dîner à bord de VAilée (suite). — La famille Simpson. — Comment on devient colonel en Amérique. — Un mot sur l'armée américaine. — Une page d'histoire. — La campagne du Potomac. — Pourquoi les Simpson habitent-ils le Japon? — Un toast gigantesque. — Effet de nuit.

— Miss Tillia est la plus jeune fille du général Simpson lequel possède , d'un premier mariage, une fille beaucoup plus âgée. Vous allez me demander ce .que c'est que le général Simpson; je vous dirai /d'abord que c'est un excellent homme dont le seul ^défaut est de n'être jamais chez lui.

« Et M*"* Simpson ?

« M"'® Simpson est aussi bonne que son mari ; mais •si vous ne rencontrez jamais celui-ci parce qu'il est toujours sorti, vous ne voyez pas beaucoup plus celle-là, parce qu'elle est toujours malade.

« Quoi qu'il en soit, Tillia se promène beaucoup, .chaperonnée par sa sœur Kettly ; et même, se promène souvent seule ; car Kettly s'étant vouée à l'apostolat, ne peut pas toujours l'accompagner. Du reste, les mœurs américaines permettent aux jeunes filles de •sortir seules ; elles ont, à cet égard, la plus grande liberté, dont elles usent largement, sans que l'opinion

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publique ait jamais rien à y redire, ni que les abus, provenant de ce chef, soient bien nombreux.

— Qu'entendez-vous par vouée à l'apostolat? demanda Gastinet.

— Comment ! vous ne savez pas, répondit Thompson, qu'en Amérique, les femmes aussi bien que les hommes ont le droit de prêcher leur religion I Miss Kettly est missionnaire.

— Je sais que, quand il s'agit de l'Amérique, il ne faut s'étonner de rien

— Le général Simpson a fait beaucoup de choses dans sa vie: chercheur d'or dans sa première jeunesse, puis négociant en coton, en soie, en thé et en dernier lieu, banquier à San-Francisco, il a pu réaliser une fortune de huit à neuf cent mille dollars, dont les revenus lui permettent de venir d'Amérique en partie de plaisir au Japon.

— Exactement, dis-je, comme un bourgeois du Marais, va en villégiature à Asnières ou à Saint- Cloud.

— Exactement, appuya le paymaster Davis, en riant de la comparaison.

— Mais, objecta Verdier, qui se réservait le monopole des remarques aigre-douces, où diable votre

. monsieur Simpson a-t-il péché son titre de général >

— Vous avez dit « péché », je ne comprends pas, répondit Thompson.

— Ou a-t-il acquis, si vous aimez mieux, le grade de général? Car enfin, jusqu'ici, je ne vois rien de militaire dans la carrière de l'honorable gentleman.

— Ceci est un détail, mais un détail qui, pourtant,

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mérite une mention particulière. C'était en 1862, au début de la guerre de Sécession ; le Nord venait de perdre la bataille de Bulls'-rum, et commençait à ouvrir les yeux sur ses erreurs et sur ses fautes. L'armée régulière, composée de 20,000 hommes en temps ordinaire, avait presque entièrement disparu ; ses officiers, tous sortis de l'école de West-point, appartenant, pour la plupart, aux familles du Sud , avaient passé aux insurgés; les soldats. Irlandais ou Allemands, disséminés à travers les immensités du Texas, s'étaient dispersés. Au moment où il fallut prendre les armes, deux ou trois mille hommes, au plus, répondirent à l'appel. Le cas était grave ; le congrès décréta la levée de cinq cent niille hommes. En Europe, une pareille mesure eût été traitée d'insanité. En Amérique, tout ce qu'on veut, on le fait; nous savons toujours trouver en nousmêmes les ressources exigées par la nécessité du moment.

— Croyez-vous, dit Harlès à l'Américain, en endossant l'uniforme, acquérir toutes les qualités du soldat.^

— J'en suis intimement convaincu ; nous l'avons prouvé.

— Permettez-moi de vous dire que ceci est au moins une prétention sur laquelle il y aurait lieu de discuter ; mais ce n'est pas le moment.

— Oui, si vous le voulez, nous en parlerons un autre jour et je suis sûr de vous convaincre.

« Savez-vous comment, en Amérique , on forme un régiment } C'est bien simple et ce n'est pas long aussitôt après le vote du congrès fixant le nombre d'hommes à envoyer sous les drapeaux, une répartition

est faite entre tous les États de TUnion ; les contingents des différents États sont arrêtés ; chaque gouverneur fait savoir qu'il sera levé dans sa juridiction tant de régiments. Dès lors, une fièvre dévorante s'empare de toutes les classes de la société ; et, parmi les notables, on est certain de trouver bon nombre de gens résolus, riches et considérés, prêts à mettre au service de la patrie, leur activité, leur fortune et qui, le moment venu, n'hésitent même pas à donner leur sang.

« Certains moralistes nous ont fait, en Europe, une mauvaise réputation ; ils ont répandu, surtout en France, cette idée blessante pour nous: l'Américain, ont-ils prétendu, n'a d'autre Dieu que l'argent. Nous considérons, il est vrai, l'argent comme le Jevier du monde et nous passons une partie de notre existence à en gagner le plus possible ; mais nous savons l'employer et, à l'occasion, le sacrifier aux besoins de la communauté.

« Pour prix de leur dévouement, que demandent les ardents patriotes favorisés par la fortune? Un peu d'honneur. Accordez-nous la. grâce de nous laisser former un régiment, disent-ils au gouvernement ; nous répondons de tout, de la solde, de la nourriture, de Téquipement; en retour, donnez-nous un brevet de colonel. Les demandes affluent ; les titres sont discutés ; bref, on voit, du jour au lendemain, de bons bourgeois ou de paisibles négociants ceindre l'épée et devenir chefs de légions. »

Harlès ne put s'empêcher de sourire, M"' Thompson s'en aperçut. — « Vous vous moquez, dit-il au jeune.

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enseigne, et vous avez tort ; en France, où tout dérive du gouvernement central, vous ne vous faites pas une idée de la puissance de l'initiative privée ; chez nous, elle est capable des plus grandes choses et des plus nobles sacrifices ; la victoire du Nord sur le Sud dans la guerre de Sécession en est un éclatant témoignage, et un exemple concluant.

« Or, le 17 février 1862, à deux heures du matin, M** Simpson sortit du club, rentra dans son bel appartement de Palace-hôtel, réveilla M®" Simpson et lui dit : Ma chère amie, je lève un régiment, dont je suis nommé colonel; et dans huit jours je pars pour Washington.

« En véritable Américaine, la bonne dame ne s'émut guère de ce que lui annonçait son mari

— Pas plus, ajouta Kerpenic, que s'il lui eût appris un changement de Président

— Pas davantage, répondit imperturbablement JM^ Thompson ; M"* Simpson avait dit vrai.

« Le jour môme il confiait la clef de sa caisse à un fondé de pouvoirs ; et huit fois vingt-quatre heures plus tard, il était en route pour Washington, à la tète .de trois mille hommes.

— Mon cher lieutenant, dit Gastinet à son collègue, :ne vous offensez point des interruptions facétieuses de xes messieurs, ils aiment à rire, mais n'ont pas du itout l'intention de vous critiquer ; tous ceux qui s'intéiressent au grand peuple américain, et ils sont nom- »breux, savent dans quelles conditions vous avez .engagé la lutte, véritablement homérique, qui s'appelle a guerre de Sécession. Pour moi, je me déclare un de

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VOS admirateurs; j'ai lu souvent Fhistoire de cette épopée et je pourrais vous rappeler plus d'un épisode de ces combats de héros. Mais revenons à M' Simpson ; que devint-il >

— Simpson ne prit part qu'à la campagne du .Potomac, qui fut une glorieuse étape vers la victoire et la prépondérance définitive du Nord sur le Sud ; il se battit comme un lion, perdit une bonne moitié de son régiment au passage de Warwick-creek, et conquit les étoiles à la bataille de Williams-burg. Ce fut la fin de sa courte mais brillante carrière ; à dater de cette époque, on ne parla plus guère du général Simpson. Excellent soldat, comme tout Américain qui en a la volonté, ses connaissances dans Fart militaire étaient trop succinctes pour qu'il pût jamais devenir un grand tacticien et un illustre capitaine. Après le glorieux combat de Malvern-Hill, fatigué, surmené, perclus de douleurs et de rhumatismes, il obtint un congé et rentra dans ses foyers à San-Francisco, où il déposa, probablement pour toujours, son épée et ses galons de général.

« Quelques années après, la santé de M®»" Simpson, fort ébranlée depuis la naissance de sa fille Tillia, commença à donner de sérieuses inquiétudes. Les médecins lui conseillèrent de voyager. Vous le savez, nous ne faisons pas les choses à demi ; pour l'Américain, voyager c'est aller loin ; traverser l'océan pour lui est un jeu. Les Simpson partirent pour le Japon. La santé de la malade se trouva bien de ce changement d'air. Après un séjour de six mois au pays du Soleil levant^ elle revint en Californie, à peu près guérie.

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« Deux ans ne s'étaient point encore écoulés que M®" Simpson retomba dans un état de langueur indéfinissable. Le voyage ayant bien réussi une première fois, on s'embarqua de nouveau ; et alors ce fut pour la France. C'était en 1867 ; on passa près de trois mois à Paris, pendant l'exposition ; et vers la fin de septembre, on se mit en route pour Marseille, après avoir décidé que l'on rentrerait à San-Francisco en faisant escale au Japon.

« L'escale se prolongea plusieurs mois, et M®" Simpson revint encore une fois à la santé.

« Cette deuxième épreuve décida l'excellent général; il acheta à Yokohama un terrain situé sur la Colline (i), se fit construire une charmante villa ; et il fut arrêté que, sans abandonner complètement San-Francisco, la famille viendrait passer, tous les ans, six mois dans les domaines du Mikado. Petit à petit, les six mois destinés au Japon ont empiété sur les six mois dus à l'Amérique ; et un beau jour on s'est aperçu qu'il resterait à peine le temps nécessaire pour faire le voyage aller et retour, si l'on voulait être revenu à Yokohama pour le commencement de l'automne, époque de l'année la plus agréable au Japon. Alors, afin d'être plus tôt arrivé, on ne partit pas ; et depuis, on n'a jamais manqué d'oublier l'époque du départ. Bref, sans avoir renoncé complètement à l'Amérique, où il va seul, de temps en temps, faire une promenade d'agrément, le général Simpson a, je crois, définitivement planté sa tente ici, où il est aimé et estimé de tous et

(i) La Colline est un des quartiers de Yokohama-

OÙ chacun se plaît à reconnaître sa franchise, sa rondeur et son honnêteté.

€ Vous voilà renseignés sur le chef de la famille ; vous connaissez déjà, de réputation du moins, Tun de ses membres qui n'est certes pas le moins intéressant, je veux parler de miss Tillia ; vous en jugerez par vos yeux lundi et vous verrez par la même occasion sa sœur Kettly, vieille fille charmante. Quant à M''" Simpson, vous courrez grand risque de ne pas faire sa connaissance, à moins que vous n'y teniez expressément; car elle sort fort peu et ne reçoit généralement pas. »

Le lieutenant Thompson s'arrêta.

— Messieurs, dit Kerpenic, un ban pour M"® Tillia, la digne fille du vaillant général Simpson.

Toutes les coupes s'élevèrent; — A miss Tillia! dirent en chœur vingt-cinq voix d'hommes ; et vingtcinq couteaux frappèrent en cadence sur le cristal, quinze coups, cinq par cinq, ponctués par un dernier coup prolongé en point d'orgue.

La diversion, opérée par M"® Simpson, avait eu le double mérite de calmer les cerveaux échauffés beaucoup plus par le feu de la conversation que par les libations, et d'arrêter un entretien exalté lancé sur une pente dangereuse; car il est toujours mauvais d'attaquer la corde politique avec des étrangers.

Les bougies, arrivées au bout de leur existence éphémère, coulaient à cœur joie le long des canons de pistolets, en formant sur la table une chaîne de montagnes et de vallées en miniature.

Déjà deux ou trois lanternes de papier avaient

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flambé comme des feuilles sèches. Les bon quart der^ rièrCy bon quart devant (i) s'étaient succédé nombreux. Depuis longtemps le timonier de service avait piqué minuit. Gastinet, pensant à son quart du jour (2), dont il ne devait pas être bien éloigné y baillait, derrière sa. main;; à.se décrocher la mâchoire.

Les Américains jugèrent le moment opportun pour lever la séance.

Après un nombre considérable de poignées de main énergiques et de protestations d'amitié, on se. sépara.

— N'oubliez pas nos Lundis à bord du Monroë^ cria M' Davis, en descendant l'échelle de la coupée.

— Comptez sur nous, répondit Gastinet.

Le lieutenant Thompson lança un ordre avec cet accent guttural cher aux Américains; l'embarcation, débordée vigoureusement, fit quelques brasses en courant sur son aire ; à un coup de sifflet du maître, les avirons dressés verticalement, s'abattirent avec ensemble ; la mer sembla s'enflammer et le canot, enlevé par la. puissante impulsion des nageurs, bondit comme un monstre marin, au milieu d'un banc d'écume phosphorescente.

Pendant un instant, le bruit rhythmé des avirons se. fit entendre, sorte de respiration rauque allant toujours

(i) Toutes les demi-heures, les hommes de garde, à l'avant et à l'arrière , ont la consigne de crier : bon quart devant ou bon quart derrière. C'est afin d'être bien certain qu'ils ne s'endorment pas.

(2) On appelle quart du jour le quart commencé à 4 heures du matin et terminé à 8 heures.

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en décroissant. On put voir le canot encore une ou deux secondes ; mais bientôt il entra dans une zone d'ombre ; et Ton ne reconnut plus sa présence qu'à son sillage étineelant.

La mer était calme ; Tonde unie comme une glace ; seule, une houle longue et plate, dernière suffocation d'ïme colère océanique lointaine, secouait mollement les n^avires au mouillage.

L'aspect général de la rade était merveilleux ; le ciel paraissait d'autant plus constellé qu'il était sans lune. Le firmament, d'un bleu foncé presque noir, donnait un éclat inaccoutumé à l'immense écrin des mondes. Un silence parfait régnait au loin ; de temps en temps, un appel au quart, un coup de sifflet de bosman, retentissaient, réveillant les échos endormis.

Ces nuits , sur la rade de Yokohama , sont magiques ; les feux des navires lancent de toute part des rayons blancs ou rouges , 'et forment une espèce de brouillard lumineux, qui plane sur les eaux sans les éclairer. Parfois , une lueur plus vive, mais indécise, paraît et disparaît: c'est le fanal d'une embarcation retardataire, qui rentre à bord.

La ville semble entourée d'une auréole: d'un côté, la ligne bien tranchée des réverbères du quai ; à gauche, s'élevant au-dessus des arbres de la Montagne et de la Colline, un rayonnement pâle; à droite, le télégraphe et l'hôtel de ville japonais; un espace plein d'ombre: le Benten endormi; puis, plus loin, dans la même direction, une longue traînée brillante; c'est le Yochivara d'où il semble s'élever comme une buée de plaisirs. Enfin, pour toile de fond, se déta^

chant en noir sur un ciel de cobalt, la silhouette morn et grandiose de Téternei Fouzi.

Tout à coup , le silence est rompu ; un tintement retentit à bord d'un bateau; c'est l'heure qui pique; une seconde après , un autre tintement se fait entendre; un troisième succède au second; puis un quatrième, un dizième, un vingtième, dans vingt tons différents. Pendant deux ou trois minutes, on croirait ouïr une sorte de carillon; les ondes sonores courent sur les ondes liquides, se mêlent, s'entre-choquent,en produisant une cacophonie bizarre; et parfois aussi, en parcourant, par suite d'un hasard étrange, tous les tons de la gamme, dans un ordre harmonique. Pendant un moment, plus rien; puis un bateau en retard tait entendre sa sonnerie; la voix grêle de la cloche se mêle un instant au sifflement aigu de la flûte d'un masseur japonais, offrant le secours de son art aux gens atteints d'insomnie; et tout retombe dans le calme le plus parfait

Les bateaux de la rade venaient de faire entendre trois tintements doubles , suivis d'un tintement simple. Il était trois heures et demie.

L'embarcation des Américains, après avoir accosté le Monroë, avait été hissée sur ses porte-manteaux.

A bord de V Ailée , un groupe d'officiers causait encore sur le pont; mais à chaque instant, une nouvelle défection avait lieu. Bientôt, l'officier de quart se trouva seul , en compagnie de sa pipe. On entendit encore un ou deux lazzis, partant des chambres du carré; puis, tout se tut.

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Déjà quelques ronflements sonores avaient remplacé les bruyantes conversations de la soirée.

A ce moment, un timonier entra dans la chambre de Gastinet, et lui fourrant sa lanterne sous le nez: — Lieutenant, lui dit-il, il est quatre heures moins un quart.

— Comment, déjà! répondit une voix légèrement enrouée, ce n'est pas possible ; je viens à peine de me coucher. »

Au dire de certaines mauvaises langues, le lieutenant de V Ailée ne parut pas sur le pont ce matin-là, avant dix heures ; mensonge , calomnie , assurément... Et pourtant... eût-il, en cette occasion, commis un bien grand crime >

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