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CHAPITRE VIII

Yeddo. — Embarras d*une arrivée de nuit. — Deux amis. — Insomnie ; réveil en sursaut. — Promenade à travers la capitale. — Impressions.

Deux jours après le dîner de V Ailée, on remit à Gastinet, au moment où il descendait du quart, oin mot de M"* Davis: « Notre commandant vient de « recevoir une mission, lui disait le paymaster du « Monroë; nous partons dans deux heures, mais pour a une quinzaine de jours seulement; ainsi nous comp- « tons sur vous et sur vos amis pour le premier lundi « qui suivra notre retour. »

Le Monroë prit effectivement la mer dans l'aprèsmicji; et il ne fut plus question , momentanément, ni des Américains , ni de miss Tillia. Pourtant, comme on rapprendra plus tard, la fantasque maîtresse du bon Ralph n'avait pas été oubliée par tout le monde r au carré de V Ailée.

Au commencement de la semaine suivante, je partis pour Yeddo. Un de mes bons amis, officier d'infanterie de marine , attaché à la mission militaire, que je n'avais pas encore vu depuis mon arrivée au Japon, m'avait invité à venir passer quarante-huit heures avec lui , pour visiter la vieille capitale des Taikoum. En

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m'écrivant, il m'avait indiqué les heures des trains et engagé à partir ie matin :

« J'ai donné ton signalement, à mon ^fi//o , :me:disakil, en post-scriptum ; il ira t'attendre demain à huit heures , à la gare. »

La lettre m'arriva à six heures. du soir. Au lieu, d'attendre le lendemain, je ne sais quelle mouche me piquant, ou quelle humeur me. poussant, je me mis en route sans plus tarder et m'embarquai dans le dernier train du soir.

LIadresse de mon camarade était assez difficile à retenir pour une oreille encore peu habituée à la langue japonaise; je l'avais oubliée; mais je ne pensai à ce détail qu'une fois en route. Je pouvais me trouver, à l'arrivée, fort embarrassé; et en y réfléchissant, je compris tellement ma sottise qu'à la deuxième station , Kawasaki, je crois, je demandai s'il n'y avait plus dé train pour Yokohama; dans le cas de l'affirmative, je serais revenu sur mes pas.

— Arimxsen , me répondit laconiquement l'employé, « il n'y en a pas ». Le sort en était donc jeté.

Vers neuf heures et demie, j'arrivai à Yeddo; c'était un peu tard pour faire son entrée dans une cité sur laquelle on ne possède que les données les plus vagues. Pour comble de malheur, il n'y avait pas dans le train un seul Européen, à qui je pusse demander les renseignements qui m'étaient nécessaires. Une fois débarqué dans la salle des pas perdus , je m'informai vainement de quelqu'un sachant le français ou l'anglais; les rares voyageurs arrivés à cette heure avancée, avaient déjà pris

le chemin de la ville. Seuls, deux ou trois employés de la gare, allant à leurs affaires, me regardaient, d'un air abruti et peu complaisant.

Voyant qu'il n'y avait aucun secours à espérer de ce côté , je me disposais à sortir pour me mettre bravement en quête d'une yado-ya où passer la nuit, en attendant l'heure à laquelle mon ami devait m'envoyer chercher , lorsque apparut un policeman . Je me crus sauvé; j'abordai poliment l'honnête représentant de l'autorité et lui exposai mon affaire; il m'écouta, la bouche ouverte, hochant la tête; puis, lorsque j'eus terminé , sans m'avoir rien répondu , il. me tourna les talons et disparut. J'accablais déjà le digne fonctionnaire de toutes les malédictions de mon répertoire, quand je le vis revenir: — Come-herey me dit-il. — Je le suivis et me trouvai en présence de deux djin-ri'ki. Croyant ces braves gens très forts en anglais, j'essayai cette langue; mais le come-here était le seul mot qu'ils comprissent; là se bornait toute leur science. Us écarquillaient de grands yeux , gesticulaient beaucoup , en me baragouinant du japonais , dont je ne saisissais pas grand'chose à cette époque; bref, je perdais tout espoir, quand il me vint une idée lumineuse: les officiers français sont assez peu nombreux pour être tous connus personnellement de la caste des djin-rt'ki; ceux-ci ont certainement vu mon ami, pensai-je. Tout en ne comprenant le japonais que d'une façon très imparfaite, je savais déjà assez de mots pour les questionner:

— Connaissez-vous M. 0.. } leur dis-je.

Ils semblèrent se consulter , se racontèrent une masse

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de choses et, finalement, me firent un signe négatif, accompagné d'un flot de paroles.

— M' 0..., insistai-je, un officier français; gros,

cheveux blonds, un peu chauve La figure de mes

gens s'illuminait.

-*- Il a un pantalon bleu, avec une bande rouge, continuai-je

— Yorouchi, yorouchi ^ « bien », « bien », me dirent-ils joyeux; nous savons et, me montrant sa djin-riki-cha , l'un d'eux m'engagea à y monter.

Je ne me fis pas prier; et, l'un traînant, l'autre poussant, ils m'emportèrent au grand trot de leurs jambes nerveuses.

Ce soir-là, je ne vis rien ou à peu près rien; la ville de Yeddo, toute capitale qu'elle est, n'est pas bien éclairée; notre course était rapide; et, au surplus, j'avais moins envie de regarder autour de moi et de satisfaire ma curiosité que d'arriver au plus vite chez mon ami, que je craignais de trouver couché.

Au bout d'une demi-heure de secousses et de cahots , mes deux hommes s'arrêtèrent devant des murs noirs; à la lueur d'une petite lanterne, je voyais leur corps à moitié nu fumer de chaleur, malgré la température aigrelette de la nuit. Ils appelèrent deux fois, en frappant en même temps dans leurs mains; j'entendis un châssis de fenêtre glisser dans sa rainure; un Japonais apparut derrière le grillage de lattes: — Qu'est-ce qu'il y a? dit-il.

— Un étranger.

Le Japonais referma la fenêtre, sans répondre; et, pendant cinq minutes, je crus qu'on ne voulait pas me

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recevoir, que mes traîneurs ne m'avaient pas compris; et je recommençais encore à maudire ma fantaisie, quand la fenêtre grinça de nouveau. Cette fois, je vis un bonnet de coton blanchir à travers le grillage et j'entendis ces mots, en bon français, prononcés avec un petit accent de Strasbourg que je reconnus immédiatement :

— Qui diable vient me réveiller à cette heure-ci?

— C'est moi, mon brave 0..., excuse-moi.

— Ah, sacredié! mon cher, pardonne-moi de te faire ainsi poser ; on va t'ouvrir ; je ne t'attendais que demain matin.

Deux minutes après, j'étais dans les bras de mon excellent camarade , qui ne pouvait en revenir de me voir si tard. Je lui racontai les incidents de mon expédition nocturne; nous causâmes, comme on cause, quand on se retrouve, bien loin de la France, après plusieurs années de séparation: à bâtons rompus. 11 semble que l'on n'aura jamais le temps de se dire tout ce que l'on a emmagasiné dans son souvenir et dans son cœur; les demandes n'attendent souvent pas les réponses, pour se renouveler; on effleure tous les sujets; on passe de l'un à l'autre; puis on revient au premier, parce qu'aucun n'a été approfondi , et tout cela est entremêlé de poignées de main et d'exclamations.

— Combien y a-t-il de temps que nous ne nous étions vus!

— Te souviens-tu du dernier soir, à Lorient,.aucafé de l'Univers?

— Et ce brave un tel; et ce pauvre tel autre? Te rappelles-tu son chien Scipion ?

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— Oui , il a été tué à Bapaume.

— Un tel?

— 'Non, son chien.

— Mais ce pauvre B a été tué, lui.

— Oui, je l'ai appris. Sapristi, ai-je assez rongé mon frein, moi, ici! Quand je savais que vous vous battiez là-bas ! Mais impossible de rentrer en France.

— Tu sais que G est marié ?

— Ah bah!

— C'est parfaitement vrai.

Et ainsi de suite; cela dure longtemps; les heures passent et l'on ne s'en doute pas.

A minuit et demie, pourtant, mon ami me mit un chandelier danç la main; et, me conduisant à la chambre qui m'avait été préparée, me souhaita bonne nuit.

Ce souhait ne devait pas être exaucé; car, soit grâce aux vents coulis filtrant à travers les carreaux de papier, soit pour toute autre cause, je ne pus arriver à fermer l'œil , avant une heure très avancée ; et à peine avais-je commencé à goûter les douceurs du sommeil que la diane me réveilla en sursaut. J'eus alors une sorte d'hallucination; je ne me rendais pas compte du lieu où je me trouvais; un instant je me crus encore au Tonquin; puis, en reconnaissant des sonneries de cavalerie, je pensai être en France, à Lorient, dans ma chambre delà rue Poissonnière, d'oii j'entendais passer l'artillerie se rendant au polygone. Je ne revins à la réalité qu'après plusieurs minutes de réflexion; je compris alors que la maison de mon ami avoisinait une caserne. L'armée du mikado, complètement organisée à la française, a en effet adopté, non seulement

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notre théorie, notre tactique, nos manœuvres, nos I commandements, mais aussi toutes nos sonneries de \ clairon et de trompette. C'est pourquoi, pendant une I heure, je ne cessai d'entendre le pansage, la botte à I coco et la série entière des ordres en musique , aux- \ quels obéissent si bien nos soldats.

Vers sept heures, le calme se fit; mais bientôt j'entendis frapper à ma porte : — Debout, debout, paresseux! me criait mon hôte; nous avons beaucoup à faire aujourd'hui ; il s'agit de ne point perdre de temps.

En moins d'un quart d'heure , je fus prêt ; et à huit heures, après avoir dégusté une excellente tasse de café à la crème, — un régal inconnu depuis bien longtemps, nous montions en djin-riki-cha et nous roulions de compagnie, mon brave 0... et moi, vers les quartiers populeux de la grande cité impériale.

Parler ici, en détail, des curiosités de l'immense capitale, serait me répéter; je préfère renvoyer mes . lecteurs au Japon pittoresque , où ils trouveront la description des monuments et des sites remarquables, que j'ai visités durant mon premier séjour à Yeddo. Je me bornerai à donner mon impression sur l'effet général de cette ville , naguère encore si mystérieuse , ouverte aujourd'hui à peu près à tout venant.

Yeddo ou, pour employer son nouveau nom, Tokio, est bien une capitale. Ce n'est point à sa magnificence qu'on le reconnaît, mais à un je ne sais quoi qui plane dans l'air, indiquant un point de centralisation et la présence d'un gouvernement.

Si, en quittant la gare, le touriste, après avoir

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franchi un pont, tourne court à gauche, il traverse d^abord une large artère , bâtie à l'européenne , s'étendantau loin, à perte de vue; sorte de caricature de la rue de Rivoli, construite par un architecte de. rencontre, dont rignorance n'avait d'égale que la fatuité ; puis, il franchit bientôt une première enceinte et se trouve dans la ville officielle. Celle-ci est d'un morne, dont rien ne peut donner une idée; à peine si l'on y rencontre un passant par minute. Le panorama manque absolument de gaieté : des murs de planches peintes en noir, alternant avec des murs de fortification ; des poternes sombres et tournantes ; tout à coup un fossé large de trente mètres couvert de nuées de canards sauvages et de sarcelles , comme en pleine campagne ; de temps en temps , un officier passant au galop de son cheval; un soldat, coiffé de X élégante casquette prussienne ; au détour d'un bastion , un champ de manœuvre , trop grand pour la petite troupe qui y fait l'exercice ; puis , encore , puis , toujours des murs noirs. Au loin, droit devant, une citadelle à l'aspect majestueux et imposant : ce qu'il reste du Shiro, dévoré par les flammes , il y a quelques années. Sur la gauche , une élévation surmontée de, constructions ressemblant à des temples : c'est Kamon-sama-yasiki , résidence du colonel et d'une partie des membres de la mission militaire.

Adroite, dans le lointain, le clairon fait entendre les notes gaies d'une de nos fanfares militaires. En tournant ses pas de ce côté , on arrive au ministère de la guerre, à la demeure de mon camarade et, en continuant dans cette direction, on tombe dans l'ancien

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quartier des daïmio, occupé aujourd'hui par la plupart, des administrations. Là, moins encore d'animation qu'ailleurs; de temps en temps, paraît un homme affairé, à l'air hautain et désagréable, se rendant d'un? ministère à un autre ; une djin-riki-ch2 de maître , lancée au galop, entraînant une excellence ou un des Européens employés dans l'une des administrations du gouvernement. Partout un silence glacial. Et pourtant , quand on circule dans ces larges rues mornes , et envahies par l'herbe, on ne peut se défendre d'une émotion insurmontable: si l'on se reporte seulement à quelques années en arrière, on voit tous ces palais, qui semblent maintenant abandonnés, et qui, de fait, le sont à peu près, occupés parles orgueilleux représentants de la féodalité japonaise. Là où vit piteusement un simple portier, se tenait naguère une garde brillante , prête à rendre les honneurs :à quelque seigneur de haute volée. Demère ces persiennes, aujourd'hui closes et délabrées, se pressaient des essaims de femmes luxueusement attifées; coquettes pensionnaires de la cour de ces petits potentats. Mais rien ne subsiste des splendeurs d'un autre âge si vite disparu; rien; toutefois le changement a été si brusque , si rapide , que , malgré la transformation radicale, il reste encore .dans, ces lieux, dans ces immenses agglomérations de bâtiments, de temples, de palais, comme . un parfum de l'ancien régime ; il semble • que la baguette d'une fée a produit un enchantement grotesque; et l'on verrait , tout à . coup , déboucher d'une de ces grandes portes laquées , un cortège de guerriers armés de pied en cap, ou le norimono d'une princesse,

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sans en être, il' me semble, aucunement étonné Si, de cette cité qui rappelle un peu le château de la Belle au bois dormant, on passe à la ville commerçante, le contraste est frappant; autant il y a de raideur solennelle , d'empois officiel dans Tune , autant Ton trouve de mouvement, d'entrain, d'humour dans l'autre. Une foule houleuse, vivante, enjouée, se précipite dans tous les sens. Aux abords des temples renommés, les baraques des marchands forains,, les buvettes de thé , sont sans cesse assaillies par un public turbulent et endimanché. Les tréteaux des baladins , les guignols , sont pris d'assaut; les jardins, les théâtres sont envahis ; il semble que ce peuple ne songe qu'à passer gaiement l'existence. De fait , pour le Japonais , tout est prétexte à plaisirs ; et c'est peutêtre là le mauvais côté de son caractère ; il est bambo- ^ cheur par excellence ; n'ayant pas encore l'habitude de posséder, il ne sait que vivre au jour le jour, sans penser au lendemain. L'épargne est inconnue de ces grands enfants et, sans doute, il faudra bien des aimées pour leur en donner le goût.

Rien n'est plus amusant que de se mêler à cette tourbe d'écoliers en vacances, d'étudier sur le vif cette civilisation en train de se transformer, dont on se fait encore une idée si vague en Europe. Au bout de mes deux jours de permission , je quittai mon excellent camarade , et rentrai à bord , non sans rapporter une ample moisson de souvenirs et de bibelots recueillis, à la hâte, durant nos pérégrinations dans la vieille capitale des Taikoum.

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