‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 2 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Saint-Jacques. — Impressions de l'arrivée. — Saigon.

On venait de piquer neuf heures. Le ciel était couvert, l'horizon embrumé.

— Un feu par bâbord devant! cria l'homme de bossoir.

— Timonier I commanda l'officier de quart , prévenez le commandant qu'on aperçoit le feu du cap Saint- Jacques.

Un instant après, le commandant montait sur la passerelle et faisait prendre les dispositions pour le mouillage. Une demi-heure plus tard , l'ancre de tribord, en tombant bruyamment, réveillait dans leurs

Une expédition au Tonquin.

tanières, les hôtes féroces des collines qui entourent la baie des Cocotiers (i).

Sur la côte on vit courir un fanal blanchâtre ; une embarcation poussa de terre et bientôt accosta le long du bord. Un homme coiffé d'un casque en moelle d'aloès escalada prestement Téchelle de corde qu'on lui tendait, et d'un bond franchit les bastingages. L'embonpoint ne le gênait pas ; comme il était efflanqué, le malheureux I C'était le pilote.

— Quand pourrons-nous entrer en rivière, pilote?

— Demain, au point du jour, commandant.

— Bon. Alors à demain I

Le pilote salua, tourna sur ses talons, et repartit en suivant le même chemin.

Tout à coup , la lune démasquée parut au coin d'un nuage ; un souffle d'air chaud passa lourdement sur le bord ; une odeur acre , inconnue jusqu'à ce jour , mélange d'huile de coco , de bétel et de noix d'arek, envahit l'atmosphère.

A la lueur vague de la lune encore demi-voilée , on voyait, par tribord, un peu sur l'arrière, la silhouette sombre du cap Saint- Jacques ; quelques points plus clairs au flanc du rocher indiquaient la maison du sémaphore , celle du télégraphe et plus bas , les cases d'un village indigène. Par le travers : la baie des Cocotiers. A bâbord, au loin, une ligne grisâtre: les palétuviers, la rivière de Saigon.

Il est minuit et pourtant on éprouve une sorte de

(i) La baie dite des Cocotiers se trouve à Tembouchure de la rivière de Saigon.

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répulsion à quitter le pont; une chaleur humide remplit le carré et les chambres ; on respire mal ; que serace une fois en rivière! Chacun s'installe comme il peut: les matelots à plat pont , les officiers sur les caissons de la timonerie et sur la circulaire du canon de l'arrière , recouverte d'une toile. On fume , on devise , mais les conversations languissent; l'influence énervante du climat cochinchinois semble déjà se faire sentir; enfin, petit à petit l'on s'endort.

Vers quatre heures , le pilote revient et dès l'aube on repart. Le soleil, à peine levé , lance des rayons de feu. Engagé dans les méandres de la rivière deSaïgon, on circule à grande vitesse entre deux murailles de verdure terne. Des bandes de singes troublés dans leurs ébats par le sifflet de la machine, détalent en faisant des grimaces. Les grues, les hérons et tous les individus de l'immense famille des échassiers emmanchés d'un long cou, comme dit notre La Fontaine, et juchés sur une jsunbe grêle, regardent philosophiquement passer le monstre à vapeur. Des vols d'aigrettes aux pattes pendantes, à la queue mobile , s'élèvent sur les berges et gagnent la campagne. Les buffles, animaux essentiellement stupides et peureux , fuient tête baissée, à travers les rizières, en lançant des ruades à un ennemi imaginaire. Quelques indigènes crasseux sortent curieusement des misérables paillotes qui leur servent d'habitations et viennent, en courant, s'accroupir sur le bord de la rivière , dans la posture de chiens assis sur leurs queues. C'est un panorama changeant à toute minute , et dont la variété se déroule à chaque sinuosité du fleuve. Les jonques et les sam-

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pangs (i) apparaissent plus nombreux, à mesure que l'on avance; les unes gagnent la haute mer pour se livrer à la pêche , les autres embouchent les innombrables cours d'eau, affluents de la rivière de Saigon, qui conduisent dans l'intérieur des terres.

En ce moment, tout le monde, à bord, est occupé plus ou moins par la manœuvre; cependant, chacun s'intéresse à sa manière à la nouveauté du décor. Les uns, disciples passionnés de saint Hubert, rêvent de chasses miraculeuses : de paons , de poules sauvages , de faisans et de bécassines ; d'aucuns plus naïvement ambitieux cherchent à découvrir des tigres , sans penser que ce félin rusé qui tient du reptile et du quadrupède, glisse et rampe plus qu'il ne marche et se laisse rarement voir. On observe , mais on parle peu ; seul , le pilote fait entendre sa voix : a bâbord ! » « tribord ! » « droite ! » Puis encore tribord , puis bâbord , et ainsi de suite, pendant que la roue du gouvernail , manœuvrée par quatre vigoureux gars de Lorient (2) , tourne, tourne toujours, dans un sens et dans un autre. On est envahi tout à coup par une tristesse insurmontable qui semble vous saisir à la gorge; depuis quelque temps des bruits sinistres circulent dans l'état- major ; une dépêche du gouverneur aurait annoncé un change-

(i) Le sampang est un long bateau très effilé de l'avant et de l'arrière, recouvert, dans le milieu, d'un toit de bambou; c'est le moyen de transport et de locomotion le plus usité en Cochinchine, où les cours d'eau (arroyos) tiennent lieu, presque partout, de routes.

(2) Notre bateau ayant été armé à Lorient, son équipage était, presque en totalité, originaire de ce pays.

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ment d'itinéraire; on parle d'un séjour forcé en Cochinchine ; bref , sans connaître la nature du danger , on le pressent, on le redoute; c'est inconscient, mais Ton est assailli par de sombres pensées. Sur près de trois cents hommes composant l'équipage, tous jeunes, pleins de vie et d'entrain, combien ne reverront plus les côtes brumeuses de leur chère Bretagne, et le ciel bley de la Provence > Combien , parmi ces beaux et braves garçons qui halent (i) aujourd'hui si gaillardement sur le filin iront engraisser de leur sang ces vases froides, ce sol délétère implacablement avide de nourriture humaine dont il se montre insatiable.

Cet accès de mélancolie est de courte durée. Au détour d'un des innombrables zigzags formés par la rivière, apparaît Saigon. La capitale de la Cochinchine française ne promet rien d'attrayant, mais en voyant au loin briller les trois couleurs du pavillon national , on éprouve comme une sorte de tressaillement intérieur. Esprit du vieux chauvin, que viens-tu chercher ici? Oui, nous le savons, Saigon, c'est la France, mais une France d'emprunt, une France inhospitalière, une France sans entrailles dont la malaria empoisonne ses enfants; non, ce n'est pas la patrie. Tais-toi donc, incorrigible grognard; réserve tes enthousiasmes pour la vraie France, pour celle que baignent le grand Océan et la coquette Méditerranée; pour celle dont le soleil ne foudroie pas , et dont la terre produit la vie au lieu d'engendrer la mort.

Après avoir aperçu Saigon, ses mâts, ses pavillons,

(i) Expression maritime; signifie tirer sur...

Une expédition au Tonqutn,

ses clochers, il faut encore plus d'une heure pour arriver au mouillage. Le pays est absolument plat; la rivière revient vingt fois sur elle-même, en capricieux méandres ; à chaque minute on pense être sur le point d'atteindre le but, et la minute d'après on peut s'en croire encore bien éloigné. Enfin voici le dernier coude. Attention I le Fleurus télégraphie I

L'aréopage des timoniers interprète le signal: « Le « œmmandant doit se rendre sans retard au palais du € gouvernement. »

Cette hâte n'a rien d'absolument insolite ; en marine on est toujours un peu pressé. Pourtant ceci, rapproché de la dépêche mystérieuse, ouvre le champ aux suppositions ; on ne s'en ferait pas faute, si l'on n'était pas occupé par l'entrée en rade.

— Stop !

C'est le dernier mot du pilote. Le navire court sur son aire encore quelques instants et, bientôt, prend le corps-mort qui lui est donné par une embarcation de la direction des mouvements du port.

Alors les sampangs accourent de toute part ; le bord semble pris d'assaut; ce sont les amis d'autrefois, les anciens camarades qui viennent souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivés; ce sont les blanchisseurs, les cordonniers et les tailleurs ; Chinois à longues queues, à ventres rebondis , à mines obliques , au ton mielleux, qui arrivent en foule, munis de certificats pompeux, faire leurs offres de service.

Mais pendant qu'on bavarde au carré, le commandant descend à terre, se rend chez le gouverneur et revient avec la nouvelle suivante:

Une expédition au Tonquin,

— Il se prépare une expédition dans la haute Cochinchine; je le savais déjà, ajoute-t-il, car je l'avais appris par une dépêche, mais je devais en garder le secret. Aujourd'hui, je vous l'annonce officiellement. Ne sachant ce qu'il adviendra , l'amiral tient à nous conserver quelque temps, comme renfort, dans la station locale; d'ici à huit ou dix jours, nous partirons pour le Tonquin d'où , suivant les circonstances , nous continuerons notre route sur la Chine, ou nous reviendrons ici.

En partant de France, nous comptions aller directement en Chine et au Japon ; nous ne pensions rester à Saigon que le temps nécessaire pour faire des vivres et du charbon; la Cochinchine jouit, avec quelque raison , d'une réputation détestable ; la nouvelle apportée par le commandant constituait donc un contretemps des plus fâcheux. Pourtant, chacun l'apprit avec une sorte de joie. Le marin est ainsi fait; habitué à prendre la vie comme elle vient et à rire de ses surprises, pour ne pas être tenté, comme Figaro, d'en pleurer parfois > il aime l'imprévu, et l'idée de brûler de la poudre le fait toujours frissonner de plaisir.

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