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CHAPITRE IX

Une charmante sœur de charité.

En revenant à Yokohama, je trouvai Barrot de plus en plus adonné à Tétude de la langue japonaise, et lancé à corps perdu dans la recherche de ses chères antiquités; Sylvain, entiché plus que jamais de ses promenades en youyou; et Kerpenic, en train d'essayer, les uns après les autres, les chevaux de Técurie de Péquignot (i).

Un jour, Galilée, après m'avoir accompagné durant quelques minutes dans la grand'rue d'Omoura, m'avait subitement quitté , sous prétexte d'aller causer astronomie avec M. le ministre de Russie. Désappointé de me trouver seul, j'entrai dans deux ou trois magasins de bric-à-brac ; et je me disposais à reprendre le chemin de la ville, pour aller dîner chez les officiers de la Montagne , lorsque je fus arrêté par un jeune garçon japonais. L'enfant tenait un objet enveloppé dans un morceau de serge jaune.

— Voulez- vous m'acheter cela, Danna-san } me dit-il, en découvrant une boîte en laque d'or.

Du premier coup d'œil je reconnus un objet de

(r) Loueur de chevaux et de voitures à Yokohama.

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valeur; mais, profitant des leçons de Barrot, je ne manifestai pas le moindre enthousiasme.

— C'est dix piastres, me dit le mous'ko; mais croyant que je n'appréciais pas sa marchandise, il ajouta : peut-être mon père vous fera-t-il une diminution ; venez avec moi, s'il vous plaît.

Je suivis le moutard; bientôt nous arrivâmes dans une de ces rues étroites et relativement sales, pour une ville japonaise, qui, partant de la grand*rue d'Omoura, montent perpendiculairement et aboutissent, par des escaliers, au chemin de la Colline, Presque au bout de cette rue, nous entrâmes dans une case de très pauvre apparence. Dans la pièce de deux mètres carrés formant antichambre, un homme accroupi fumait tristement à côté d'un hibatchi presque éteint , surmonté d'une théière ébréchée. Mon conducteur entama avec le maître du logis , son père sans doute , une conversation , dont je ne compris pas le sens et déposa à terre la boîte enveloppée de serge jaune.

L'homme releva la tête. — Voulez-vous acheter cela? me dit-il.

— Oui, mais je trouve le prix de dix rio trop élevé.

— Je vous ferai un rabais d'un rio parce que j'ai grand besoin d'argent; ma femme et l'un de mes enfants sont malades; moi-même je suis retenu à la maison par des douleurs qui m'empêchent de travailler.

La boite était fort belle; l'acheter était faire en même temps un bon marché et une bonne œuvre; je ne marchandai pas davantage, et comptai même dix

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rio au pauvre homme qui, tout étonné, voulut m'e» rendre un.

Cet acte de générosité Tayant touché, il appela son fils et lui ordonna de préparer le thé.

Les ustensiles de la maison n'étaient point engageants; mais je ne pouvais m'excuser, sans blesser fe pauvre diable. Je m'assis donc à côté du hdkaichi et allumai une pipe, une vraie pipe de tabac framçais, pur caporal.

Pendant que Tenfant ranimait le feu pour faire chauffer l'eau du thé, j'entendis dans la pièce voisine, séparée de nous par un simple paravent, une toux sèche, un gémissement, puis, une voix douce de femme dire quelques mots en japonais.

— C'est là qu'est votre malade? demandai-je au bonhomme.

i— Oui, me répondit-il, Yischici-san (i), est avec elle en ce moment.

— Quel est cet ischia-san, un Européen, ou un Japonais?

— Oh! murmura 't-il, avec des larmes dans la voix, mes moyens ne me permettent pas de demander un médecin européen et les médecins japonais ne coh— naissent pas le mal de la pauvre femme.

— Qui est-ce donc , si ce n'est ni un médecin européen, ni un médecin japonais?

— American mous' me, me dit-il en souriant tris-^ tement.

— Une demoiselle américaine?

(i) Médecin.

La vie en Chine et au Japon. ig^

— Oui, continua-t-il, bien bonne et bien belle.

Ma cudesité était piquée au vif; j'attendis le thé et trouvai qu'il avait été préparé trop vite; je cherchai mille prétextes pour rester .encore; je fis causer le pauvre homme sur lamaladie de sa femme, je compds qu'elle était arrivée au dernier période -d'une phtisie pulmonaire et je parus si bien m'intéresser à son sort^

que le Japonaiase levant : Venez la voir, tous les

Européens sont un peu médecins ; peut-être trouverez-voHS un on^wen/.pour la sauver.

Le panneau„ glissa... •

Dans un trou, pas plus grand que celui où nous nous trouvions, une femme-, étendue sur un grabat de //on, semblait déjà râler ; une pauvre créature de six à sept lans, couchée contre sa mère, ne paraissait pas dans un meilleur état.

Une jeune fille européenne, accroupie à côté des moribondes, essayait de leur faire prendre, à tour de rôle, quelques gouttes d'une potion calmante. Au bruit que nous fîmes en entrant, la jeune f.lle se retourna, rougit jusqu'aux oreilles en me voyant et se releva subitement.

— Mademoiselle, dis-je à cette sœur de charité volontaire, en m'inclinant avec respect, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement et mon admiration pour votre dévouement et l'abnégation dont vous faites preuve, en prodiguant vos soins à ces malheureuses abandonnées. Puis-je savoir si vous conservez quelque espoir de les sauver? Elles me semblent arrivées à un point où seul, un miracle

La jeune fille, me regardant d'un air étonné, me dit:

— Je ne suis pas médecin ; les corps, du reste, sont condamnés ; mais les âmes sont sauvées ; vous voyez deux chrétiennes.

A ces mots elle se baissa, embrassa sur le front la plus jeune des malades, déposa deux rio en papier, plies en quatre, sur un plateau encombré de tasses et de fioles, et sortit en me saluant.

La vue de cette charmante miss me rappelant l'intéressante Yankee, dont nous avaient entretenus les officiers du Monroë^ l'idée me vint que ce pouvait être elle en personne. J'interrogeai' le Japonais à cet égard, mais ne pus en obtenir aucun éclaircissement et je partis en emportant ma précieuse acquisition.

En arrivant à la Montagne, je trouvai joyeuse société : outre quelques officiers de V Ailée, au nombre desquels se trouvaient Harlès et Verdier, mon collègue avait invité plusieurs résidants et, entre autres, le médecin de l'hôpital américain.

Je pensai qu'il ne pouvait pas se présenter à moi de meilleure occasion de me renseigner sur le compte de ma belle inconnue. Après le dîner, au moment où nous passions au fumoir, je pris à part le médecin américain et lui demandai s'il connaissait M"*» Tillia Simpson.

— Très bien, me répondit-il ; c'est une de nos plus charmantes compatriotes ; mais pourquoi cette question }

— J'en ai beaucoup entendu parler, et je crois avoir eu le plaisir de la rencontrer aujourd'hui.

— Seule ?

— Oui.

— Où cela }

' — Dans une maison japonaise, au chevet d'une malade.

— Ce doit être elle ; faites-moi le portrait de cette personne.

Harlès, s'étant rapproché, avait saisi le sens de la conversation : Je parie, dit-il, que vous parlez de M"® Simpson,

— Encore miss Téria, dit Verdier en se mêlant à notre groupe.

— Oui, cher docteur ; mais je vous ferai remarquer qu'on a déjà fait une fois cette facétie. Harlès, je t'engage à prendre dorénavant des brevets ; Verdier te pille.

— A votre aise, docteur; je suis assez riche pour me laisser vokr.

La gaieté de notre colloque avait attiré l'attention générale. De qui parlez-vous, dit le maître de la maison }

— D'une fée, lui répondis-je, peut-être la connaissezvous ; tenez, voici son signalement et, ajoutai-je en m'adressant au médecin américain, monsieur est là pour me contredire, si je fais fausse route.

— Cheveux : blond ardent ; une forêt.

-- Yes.

— Yeux: bleu foncé; grands comme ça...! et du bout de l'index gauche j'indiquais deux phalanges de l'index droit.

— Yes, répondit pour la deuxième fois le compatriote de l'héroïne.

— Pourquoi pas longs comme le bras! murmura Verdier.

2 02 La vie en Chine et an Japon,

— Dans une bouche trop grande, continuai-je sans relever la boutade, deux colliers de perles de Ceylan.

— Ail right !

— Un nez, oh ! Mais un nez indescriptible, tout un poème ; rien de grec, rren de classique ; et pourtant, un nez dont il faut, à tout prix, être amoureux,

— Very well.

— Ajoutez une fossette mutine dans la joue gauche, s'estompant sous le moindre sourire ; et avec cela une taille! Une tournure !... Le tout éclairé d'un éclat, d'une jeunesse, au plein de son épanouissement et

— Vous avez la photographie de miss Tillia Simpson-, continua le jeune Américain, en me coupant la parole.

— Le portrait est-il ressemblant?

— En tout point; miss Tillia n'est point une beauté ; mais c'est une créature adorable, il y a en elle un je ne sais quoi qui vous frappe et vous attire irrésistiblement.

— C'est donc bien elle que j'ai rencontrée >

— A n'en pas douter.

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