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CHAPITRE X

O^ Sylvain se demande, non sans anxiété, s'il doit la vie à une jeune fille ou à un terre-neuve.

Le lendemain, comme je rentrais à bord, à l'heure du dîner, je trouvai tout Tétat-majoreli émoi : Sylvain, parti en youyou depuis onze heures du matin, n^était pas encore de retour. Il était huit heures et demie du soir; on commençait à s'inquiéter.

Le jeune enseigne avait l'habitude de ces excursions; nous le plaisantions parfois sur cette fantaisie ; mais nos railleries amicales ne l'empêchaient point de suivre ses goûts. Il s'en allait seul ou accompagné d'un mousse, après le déjeuner, et revenait, d'habitude, vers deux ou trois heures du soir, après avoir couru un certain nombre de bordées. Ce jour-là, je l'avais vu partir seul. La rade était splendide ; par-ci, par-là, semées comme autant de cygnes sur un immense bassin, les blanches voiles de quelques minuscules bateaux de plaisance, cinglaient dans diverses directions. En attendant l'heure du canot-major (i), j'avais.

(i) Le canot-major est le canot des officiers, deux fois pa jour, à heure fixe, le canot est armé, pour porter à terre les ofûciers qui désirent y aller.

un instant suivi des yeux Tintrépide youyoutier. Le temps était superbe ; rien ne pouvait faire prévoir un malheur. Gastinet avait, toutefois, envoyé deux embarcations en reconnaissance ; et nous accumulions suppositions sur suppositions, quand un timonier vint nous prévenir qu*unsaw/>an^ allait accoster à tribord avec un officier.

C'était Sylvain dans un assez drôle d'équipage : les vêtements en désordre, une blessure à la tête, la figure à l'envers.

— Que t'est-il arrivé ?lui demanda-t-on de toute part.

— Pas grand.'chose ; en sautant à terre j'ai glissé, je suis tombé à l'eau et mon front a porté sur une pierre ; ce n'est rien.

— Mais où as-tu laissé le youyou }

— En lieu sûr, demain j'irai le chercher.

On ne put avoir, pour le moment, d'autres explications.

Verdier s'empressa autour du blessé, le fit coucher et, après lui avoir prodigué ses soins, vint nous rassurer sur son compte.

Le lendemain, il n'y paraissait plus ; Sylvain, étant parti dès le matin, par le canot de la poste aux choux^ avait ramené le youyou à l'heure du déjeuner. Il semblait mystérieux ; à n'en pas douter, son histoire de la veille était un conte, mais on avait eu beau l'interroger et lui demander des détails sur sa mésaventure, il n'était pas sorti de sa première version.

A quelques jours de là, un matin, me trouvant seul avec lui sur le pont, je le regardai bien en face et me mis à sourire. Il comprit ma pantomime.

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— Saint Thomas ! me dit-il.

— Oui, je pourrais même, à l'exemple du saint, mettre mes doigts dans tes plaies, car tu as encore une belle marque au-dessus de Tœil droit ; mais à franchement parler, cette expérience ne diminuerait en rien mon incrédulité.

— Tu ne crois pas un mot de ce que j'ai raconté, en rentrant Tautre soir }

— Pas un traître mot.

— Alors écoute. Mais avant, jure-moi... non, ne me jure rien du tout

La cloche coupa la parole à Saint-Cyr ; on piquait neuf heures, le maître d'hôtel vint nous prévenir que le déjeuner était servi.

— Tu me diras plus tard ton histoire.

— Oui, répondit-il, et nous descendîmes au carré. Au moment où les domestiques versaient le café, à

cet instant où chacun, après avoir demandé, qui sa pipe, qui son papier à cigarette, s'installe de son mieux pour humer à l'aise sa demi-tasse ou déguster son petit verre, Sylvain prit la parole.

— Messieurs, dit-il, j'ai un remords de conscience ; je vous ai fait un mensonge, le soir où je me suis blessé; mais l'intérêt que vous m'avez porté, m'engage à vous dire la vérité; j'ai commencé tout à l'heure ma confession, en particulier, avec un camarade ; si vous voulez m'accorder un quart d'heure d'attention, je vais la continuer ici, publiquement devant vous tous réunis.

Un éclat de rire général accueillit ces paroles. ;

— Bon, je vous comprends, je vois que ma dissimu-

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lation n'avait trompé personne. Donc, vous m'avez vu partir, n'est-ce pas ? La mer était magnifique, il faisait une brise roade; c'était un plaisir. Bientôt je perdis de y\xtV Ailée aa milieu des autres navires de la rade; depuis quelques minutes une sorte de coquille denoix, voilée comme un cotre de vingt tonneaux, attirait mon attention ; à la distance où je me trouvais de •cette embarcation, je distinguais à peine sa coque, tant elle était petite ; mais sa grande voile se détachait nette et blanche, sur le rouge sombre des falaises . Quel était l'insensé assez téméraire pour s'exposer ainsi, à une époque où les sautes de vent sont si fréquentes } La curiosité me poussant, je tachai degagnaer au vent de ma coquille de noix, pour essayer ensuite de lui couper laroate; mois ap:rès une demi-heure d'infructueux essais, je jugeai prudent de renoncer à mon entreprise et m'appliquai à doubler le cap , pour aller relâcher au. -fond de la baie du Mississipi, à une jolie /c/ia-jva, où j'avais, la semaine précédente, remarqué deux OU: trois né-san fort agaçantes.

— Bravo, Sylvain!

Le jeune officier, sans s'arrêter à cette louange ironique-, continua sa narration :

— Quand j'accostai, il y ayait nombreuse société japonaise ; une volée de filles de toutes les tailles, vêtues de frais kimono et quelques jeunes mom'ka prenaient leurs ébats sur les rochers de la côte, taadis que la partie sérieuse de la société, assise sous uns kiosque, se livrait consciencieusement à une de ces bonnes petites débauches champêtres, dont les Japonais sont si amateurs-.

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« Je sautai à terre ; et,, pendant que j'amarrais mon youyou, deux mous'mé, fortement enluminées, vinrent en députation m'engager à rejoindre leurs .amis et à prendre part au festin.

« Refuser eût été faire injure à ces bonnes gens ; j'acceptai. J'étais attablé ou plutôt accroupi à la japonaise, depuis une deipi-heure à peine, lorsqu'une voile blanche doubla le cap et courut une bordée dans notre direction ; c'était la coquille de noix ; je la reconnus sans. peine, bientôt même je pus distinguer qui la montait : c'était une femme.

« Quinze minutes plus tard, une jeune fille européenne , après avoir prestement amené sa gigantesque voile et adroitement logé son frêle esquif dans une anfractuosité, s'élançait sur la pointe d'une roche;, et, légère comme une chatte, prenait sa course vers la tcha-ya,

« Son costume était des plus piquants : chapeau de matelot à grand ruban doré, gentiment posé sur un tas de cheveux couleur Vénus sortant deronde,

— Décidément Sylvain s'émancipe, dit Harlès ; nousferons bien d'y veiller.

— Justaucorps bleu foncé bordé de rouge , continua • l'amateur de promenades en youyou ; ceinture pareille ;

grand col marin ; pantalon court serré au genou ; bas écossais, brodequins en peau jaune montant haut et faisant ressortir une jambe de Diane.....

— Peste, quel observateur ! dit Barrot.

— Oui, et j'ai eu quelque mérite à croquer mon inconnue ; car, à peine à terre, elle se jeta sur les épaules

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un vaste waterproof et me déroba ainsi tous ses coquets atours.

€ Mon étonnement était à son comble ; une femme s'aventurant de la sorte sur une yole de cette taille n'était pas la première venue ; il y avait dans cet acte quelque chose d'héroïquement original; je devinai l'Américaine dans la canotière hardie.

« La jeune fille appela une des servantes, la pria, en japonais, de lui apporter du thé et des gâteaux, tira du petit sac qu'elle portait en bandoulière, un album et se mit en devoir de dessiner une vue de la côte.

« Tout à CQup un grand cri partit du bord de la mer, et parvint jusqu'à nous

— Attention, dit Harlès, voici le drame qui commence.

— A ce cri, tout le monde se précipite. Grâce à la longueur de mes jambes, j'arrive le premier près d'une mous'mé qui se tord les bras de désespoir.

— Qu'y a-t-il ?

— Mon petit frère vient de tomber à l'eau.

— Doko, « où » ? lui-dis-je, tout en commençant à me débarrasser de mes vêtements.

— Atchira, « ici », me répond la pauvre fille, en. me montrant le pied de la falaise, élevée d'environ trois mètres en cet endroit.

« Les jeunes gens , 'empêtrés dans leurs kimono, serrés aux jambes, accouraient en trébu.chant dans les pierres, sur le lieu de l'accident. Interroger la fille, jeter mon couvre-chef, retirer mon paletot et mes

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boltines, n'avait pas pris vingt secondes, j'allais piquer une tête à, la recherche de l'imprudent gamin, dont on n'apercevait pas vestige, quand je vis passer une ombre à mes côtés, puis une masse noire; j'entendis un grand plongeon , immédiatement suivi d'un autre; l'eau bouillonna; puis, plus rien. L'instant de la pensée, je restai indécis; une tête émergea à quelques mètres du mur de roche, une tête de femme dorée par un rayon de soleil ; ce fut comme une apparition ; fasciné, électrisé, je fermai les yeux et me précipitai dans le vide.

— Ce n'était pas trop tôt, insinua quelqu'un. Sylvain ne parut pas comprendre la satire et continua.

— Que se passa-t-il alors ^

— Oui, que se passa-t-il? appuya le docteur, avec une intention équivoque.

— Pas de mauvaise plaisanterie; ce qui se passa, je ne le saurai sans doute jamais, je suis obligé de me borner à dés conjectures. Il faisait nuit

— Comment! déjà? dit Barrot.

— Tu ne comprends pas que la nuit est venue pourles besoins de la cause, répondit Harlès.

Sylvain s'était sans doute armé de patience et promis à l'avance de mépriser les interruptions ; car sans sourciller, il reprit : « Les lanternes en papier huilé de la /c^a-j'a étaient allumées ; étendu sur un tas de /'/on, je me vis entouré d'unedemi-douzaine de Japonais et de Japonaises; un instant je crus rêver; une vive douleur au front me rappela à la réalité. Mes idées, d'abord très confuses, se débrouillaient petit à petit ; tout à

coup, le jour se fit dans mon intelligence abasourdie ; le souvenir me revint.

— Le mous' ko est-il sauvé, où est la demoiselle? m'écriai-je.

— Vobasan, accroupie à la tête de mon lit improvisé^ me répondit :

« — Vous l'avez échappé belle 1 Une minute de plus et vous serviez ce soir de souper aux poissons de la baie ; mais la dame, qui est peut-être bien Benten (i) en personne, ne l'a pas permis; allez, croyez-moi, vous devez un gros remerciement auxDairhi{2) etàla bonne déesse. »

— Ah! mon pauvre Sylvain, dis-je en riant, si ce malheur était arrivé, de ma vie je n'eusse mangé de poisson ici, ne voulant pas me repaître^ par contrecoup, de la chair d'un ami. C'eût été une fatalité; car à Saigon déjà, après la chute et la mort dans la rivière

.de notre second-maître de timonerie, j'ai été condamné à ne plus manger de chevrettes, craignant toujours de tomber sur l'un des carnivores, qui avaient déchiqueté la figure du malheureux (3).

— Bien obligé de tes bons sentiments, sois assuré, très cher, que j'eusse été désolé de te causer cette privation. Je reviens à ma libératrice. Ma première pensée fut de la chercher ; elle avait disparu ; personne ne l'avait vue partir; elle s'était évanouie comme une

(i) Déesse de la mer.

(2) Empereurs morts et divinisés.

(3} Allusion à la mort d*un second-maître, le nommé G..., tombé le long du bord en rivière de Saigon et retrouvé seulement le lendemain matin la figure dévorée par les chevrettes.

ombre. Pourtant un vieux sceptique de pêcheur, qui ne croyait pas plus aux Dairhi qu'à Benten, m'apprit qu'une voiture était venue prendre l'étrangère.

« — Comme de coutume, me dit le bonhomme, elle m'a recommandé son founé et elle est rentrée à Yokohama, emmenant le mous'ko repêché et sa sœur.

« Tandis que je revenais complètement à moi en me réchauffant avec du saké bouillant, le roulement d'une voiture se fit entendre, et bientôt un panier s'arrêta devant la tcha-ya.

(( — Je viens, dit le beito^ chercher un officier de marine français qui a fait demander une voiture.

« Je sortis et je reconnus un des hetto de Pequignot.

'«— Qui t'envoie, dis-je à l'homme trottant?

(( — 'Wakaranai{i).

« Cette réponse laconique me démontra qu'il était inutile d'insister, je ne devais rien savoir.

« Après avoir remercié mes hôtes et leur avoir payé mes dépenses, je partis sans pouvoir obtenir d'eux le moindre renseignement sensé.

« En arrivant à la route du Mississipi, j'aperçus mon vieux pêcheur, il m'attendait.

« — Vous désirez savoir, me dit-il, quelle est la personne qui s'est jetée à l'eau ; je vais vous raconter ce que j'en sais : depuis le commencement des beaux jours, elle vient souvent ici, et me charge, quand elle laisse son petit bateau, de veiller sur lui. Tous ces

(i) Je ne sais i>as. Un homme bien élevé eût répondu Waka- Timasen.

imbéciles la connaissent comme moi et savent très bien que ce n'est pas Denten. Deux ou trois fois par semaine, elle arrive avec son founé, comme aujourd'hui, toute seule ; reste une heure à écrire ou à dessiner; puis, elle repart. Certains jours elle rentre en voiture; dans ce cas, elle revient le lendemain, généralement à cheval, accompagnée d'un betto chargé de ramener sa monture, et elle retourne à Yokohama, par voie de mer.

« — Mais son nom }

« —Son nom, je n^ le connais pas; il m'est indifférent de le savoir; elle est bonne et généreuse; je ne puis pas en demander d'avantage.

« Le betto de Péquignot n'en savait pas si long; son maître avait reçu un mot, le priant d'envoyer une voiture, il était venu au lieu indiqué; et voilà tout ce que je pus tirer de lui.

— J'ignoraris son nom, sa naissance chantonna

le docteur, c'est l'histoire de Si fêtais roi, avec les rôles intervertis. Voyons la suite.

— La suite? Il n'y en a pas; aujourd'hui je ne suis pas plus avancé que le jour de l'accident, je ne sais pas quel est mon sauveur. Ne serait-ce point, par hasard, M"° Simpson ? Ce trait de courage me paraît bien digne de l'originale créature, dont on nous a, l'autre jour, raconté les hauts faits. Du reste, je le saurai ou j'y perdrai mon nom ; je n'ai vu qu'une fois cette sirène; je Tai aperçue bien peu de temps, cinq minutes peut-être, mais c'est assez pour ne jamais oublier cette physionomie charmante, cet œil bleu de mer et ce sourire enchanteur.

— Une chose m'étonne, objecta Gastinet: Harlès

nous a parlé, il me semble, d'un chien fidèle, inséparable ami de votre héroïne ; vous ne nous avez pas dit l'avoir aperçu; c'est presque invraisemblable.

Sylvain se frappa le front : — Je n'avais pas songé à Ralph, dit-il, mais je m'en souviens maintenant; il était là, l'excellent toutou; il a suivi sa maîtresse quand elle s'est jetée à l'eau; qui sait, peut-être est-ce à lui que je dois la vie? Mon Dieu, ce serait plus prosaïque, mais j'aimerais presque mieux cela; la reconnaissance me serait moins lourde.

Le récit de Saint-Cyr fut couvert d'applaudissements ; on félicita vivement l'orateur et, le canot-major étant armé, on se sépara, les uns pour descendre à terre, les autres, pour vaquer à leurs occupations particulières ou au service du bord.

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