CHAPITRE XI
Une après-midi dansante à bord du Monroe. — A travers Yokohama. — Chez les Simpson. — Portrait de bavarde. — Imprécations.
Le Monroë, ayant accompli sa mission, était :enfi2i revenu sur rade. C'est pourquoi, un beau jour, vers midi et demie, on put voir un canot pousser de V Ailée avec un plein chargement d'officiers et se diriger sur le bâtiment américain.
Chacun avait, pour la circonstance, endossé sa plus belle redingote, arboré ses galons les plus luisants et enfilé ses gants les plus frais. C'est qu'il y allait de l'honneur du pavillon; c'est qu'il s'agissait de soutenir la réputation de brillants cavaliers qu'à tort ou à raison les Français se. sont acquise à l'étranger.
Le Monroë, pavoisé comme en un jour de fête, se balançait coquettement, au gré de la houle du large; déjà de nombreuses embarcations de plaisance amarrées au tangon, attestaient que les invités ne s'étaient pas fait attendre. Au moment où le canot français accosta la frégate, la musique du bord entama l'hymne de Rouget de l'Isle ; et ce fut au milieu des hourrahs et des cris de vive la France ! que nous tombâmes au milieu d'une réunion charmante et pleine d'entrain. La
fête fut ravissante; et dés lors les après-midi dansantes du. Monroë reprirent de plus belle, v
La plupart des officiers de V Ailée, ayant été présentés à la société américaine, connaissaient maintenant la divine miss Tillia. L'espiègle jeune fille avait été pTise.d'uQ fou rire terrible, en se trouvant nez à nez avec Saint-Cyr; quant à celui-ci, sa timidité naturelle s'était changée en la plus désopilante gaucherie, à la vue de son sauveur. Kerpenic, par suite d'un hasard malicieux, empêché trois lundis de suite, n'avait pas enccxre profité de l'invitation des Américains ; il en rageait; car plus qu'aucun autre, à bord, il aimait le monde et la. société féminine.
Depuis quelque temps, le noble vicomte semblait triste et absorbé.
— On le croirait amoureux," me dit un jour Barrot:
— Bon, répondis-je, amoureux d'un des poneys de Péquignot.
— Non, un idéal lui trotte en tête ; il m'a plusieurs fois questionné sur nos danseuses du Monroë ; il a vu miss Tillia au temple dernièrement, — j'en suis sûr au portrait qu'il m'en a fait, — je crois qu'elle lui tient au cœur.
— Bah ! Mais elle est protestante I Et ses convictions ?
— L'amour fait bon marché des opinions religieuses.
— Présentons-le alors ; nous connaissons ces dames, nous sommes invités à aller chez elles....
— Oui, par les deux filles ; mais les parents, nous ne les avons jamais vus.
— Les coutumes américaines ne s'opposent pas à cette manière de procéder.
— Je dois justement aller aujourd'hui pour la première fois, chez les Simpson, en compagnie d'Harlès, afin d'assister à une partie de crocket , ce serait une bonne occasion pour présenter Kerpenic ; mais il est parti aussitôt après déjeuner, dans Tintentiou, m'a-t-il dit, d'aller faire une promenade à cheval, dans les environs de Yokohama.
Vers deux heures de l'après-midi , Harlès et Barrot partaient à la découverte ényasiki Simpson.
— Te souviens-tu au moins de l'adresse que nous a donnée M"® Tillia ? dit Harlès à son compagnon.
— Attends un peu : Kou-djou-ni-bany je crois.
— Oui, en effet, n® 92 ; c'est parfait ; mais avec le système adopté dans ce diable de pays, où tout se fait à rebours, où les rues n'ont pas chacune une série particulière de numéros, autant vaudrait chercher un couteau de deux sous dans un champ de navets ; le plus court est de s'adresser au premier djin-ri'ki venu.
— C'est parbleu vrai, je n'y pensais pas.
— Oh ! hé ! L'homme cheval ! Où se trouve le n° 92 de la ville de Yokohama }
— Ouakarimas.
— Tu le sais, tant mieux ; parle donc et tâche d'être clair.
— Si les honorables danna-san veulent se donner la peine de monter dans ma petite voiture, répond sournoisement le beau garçon interpellé, je vais les conduire là où ils désirent aller.
— Bien dit ; ce kourouma-hiki est avisé ; son conseil est sage. Et si, au lieu de nous fier à nos connais-
sances topographiques, nous avions pris une djin^rikicha au débarcadère, nous eussions économisé nos jambes et gagné du temps.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; et voilà le bon Galilée et son ami Harlès, roulant côte à côte, à travers les chemins accidentés de la Colline.
Soixante-cinq secondes de cahots, et la voiture s'arrête en face du 92.
— Mon camarade, dit Harlès au facétieux traîneur, dont la mine épanouie manifestait la plus parfaite béatitude, mon camarade, tu me la paieras une autre fois ; je te reconnaîtrai, va, et si jamais je te trouve dans les environs du champ de tir, je te promets un tour à ma façon ; en attendant je te voue au mauvais Renard eX te donne un quart de ^ott,pour ta légère peine.
Durant ce colloque, au coup de sonnette de Barrot, une soubrette japonaise est accourue, en trottinant sur ses planchettes.
— Mistress Simpson arimaska?
— Arimas.
— Puisque ta maîtresse y est, veuille nous introduire, ô fille semblable à une fleur, AnafaAra mous'mé; et annonce Jules Harlès-san, accompagné de son ami Barrot-san, tous deux également enseignes dans la marine de sa majesté (R. F.). Mais avant, dis-moi ton nom, mignonne ; je fais une étude sur les noms de femme japonais.
— Kinourgassa-san.
— O délicieux! Alors mademoiselle parapluie de " 50î'e, je vais t'embrasser sur ton joli petit cou, un peu peinturluré, mais gentil tout de même.
2j8 La vie eu Chine et au Japon.
— Voyons, Barrot, de la tenue ; nous sommes dans le monde ; on nous regarde peut-être.
Les deux officiers, après avoir traversé un jardin sacrifié en partie au jeu de crocket, venaient d'entrer dans un petit salon du rez-de-chaussée. Cette pièce, meublée avec une simplicité biblique, ne manquait pourtant pas d'une élégance sobre et de bon goût. Les meubles étaient en simple bambou ; quelques fauteuils et des chaises pareilles ; sur le plancher, des nattes indigènes; au milieu, une grande table de marbre noir sans tapis, quelques livres de- religion, une grosse bible reliée en maroquin rouge. Dans les coins, deux guéridons en laque, deux étagères ; de rares bibelots japonais anciens, œuvres de bons faiseurs ; à Tun des panneaux, un grand christ en bois noir, un prie-Dieu en chêne sculpté ; et voilà tout.
Harlès et Barrot avaient eu le temps de faire trois fois l'inventaire du salon, quand la porte s'ouvrit.
Une femme de quarante à quarante-cinq ans, à l'air austère et maladif, apparut. En voyant des visiteurs inconnus, elle ne put réprimer un mouvement de surprise.
— Madame, dit Harlès, dans son meilleur anglais, nous avons eu l'honneur de voir mesdemoiselles vos filles, à bord du Monro'è et nous avons jugé qu'il était convenable....
— Ah! mes filles, répondit l'Américaine, en excellent fran<;ais ; je vais les prévenir ; mais je ne sais pas si Tillia est rentrée.... et elle disparut.
Bientôt, l'on entendit un gai frou-frou de jupes^ un petit bruit de talons mutins ; et miss Tillia fit
irruption au milieu d'un tourbillon de soie et de mousseline. La pimpante quakeresse tendant ses deux mains aux jeunes officiers, leur dit, dans le plus pur parisien : — Vous arrivez bien ; car je rentre à peine d'une excursion où je me suis bien amusée, je vous conterai cela plus tard. C'est gentil à vous de ne pas avoir oublié votre promesse ; seulement vous vous êtes fait un peu désirer; depuis plusieurs jours je vous attends. A propos, pendant que j'y pense, pourquoi avez- vous demandé ma mère, puisque vous ne la connaissez pas ?
— Nous avions cru
— Oh ! si vous le désirez, je vous présenterai....
— Mon Dieu, mademoiselle
— Nous serions très honorés
— Très flattés
— Allons, avouez-le ; vous n'y tenez pas du tout. Les Français ouvraient de grands yeux et ne savaient
au juste quelle contenance garder.
— Je comprends, continua miss Simpson ; j'oubliaisque vous êtes Français, et qu'en France on ne fait pas de visite aux jeunes filles ; ici, messieurs, nous sommes en Amérique.
— Pardon, au Japon, hasarda Barrot.
— Au Japon soit ; mais partout où flotte le drapeau de l'Union, les citoyens de la libre Amérique peuvent jouir des libertés sociales du grand peuple, affranchi par Lafayette.
— Dieu! La belle phrase ! miss Tillia, s'écria Halles.
— C'est vrai ; ce n'est pas dans mes habitudes ;
aussi VOUS prierai-je de me pardonner. Avez-vous été en Amérique?
— Non, mademoiselle, dit Barrot, et je le regrette; car c'est un pays qui m'attire irrésistiblement.
— Mais nous irons probablement un jour dans cet incomparable pays, ajouta Harlès.
— En attendant, si vous ne nous connaissez que par ouï dire, vous devez avoir une triste idée de la femme américaine.
— Mais pas le moins du monde, au contraire....
— Voilà un au contraire qui, dans la bouche d'un Français, est presque une impertinence.
— Vous avouere^z, répliqua Barrot, que c'est un peu vite préjuger de nos intentions; eh bien I puisque vous nous avez attaqués la première, permettez-moi de vous le dire, c'est à tort que vous vous défiez autant des Français; je connais lesdeuxclichés adoptés, l'un sur votre continent, l'autre sur le nôtre : En France, on dit: les Américaines sont très légères ; la flirtation frise souvent l'inconvenance, mais ne l'atteint presque jamais. En Amérique, on affirme qu'avec les Français il est impossible de flirter, parce qu'ils n'ont aucune idée des convenances et que, dès qu'une jeune fille leur accorde certaines faveurs sans conséquence, ils se croient tout permis. Ces deux clichés sont aussi absurdes et aussi faux l'un que l'autre ; je sais fort bien que la flirtation n'a rien d'inconvenant chez les gens bien élevés ; et je sais aussi que, malgré notre éducation toute différente de la vôtre, un jeune homme comme il faut ne se prévaudra jamais de rien, pour se croire permis de dépasser certaines liniites que... qui...
Barrot s'embrouillait, ne sachant comment terminer. Tillia eut pitié de son embarras; et, en véritable enfant terrible, lui coupa la parole :
— Bon, bon ; nous n'avons pas le temps de discuter; une partie de crocket est projetée pour trois heures ; j'entends tinter la .sonnette ; ce sont nos partenaires ; venez, je vais vous présenter.
Au moment où Tillia, entraînant ses nouveaux amis, arrivait sur la porte du jardin, une nuée de jupes, aux couleurs de l'arc-en-ciel, s'abattait sur les pelouses.
— Good morning, Tillia.
— Good morning, misses,
— How is your health >
— Very well, very well.
Lorsque la jeune maîtresse de maison eut subi toutes les poignées de mains et passé par toutes les accolades de ses turbulentes petites camarades, elle se retourna vers les officiers français et, les indiquant du geste, elle dit, en s'adressant aux jeunes filles, avec un ton solennel et enjoué en même temps :
— Misses, je vous présente M. Aristide Barrot et M. Jules Harlès, officiers de marine français, deux de vos danseurs du Monroë.
« Messieurs, mes amies : Mary, Jane et Medjy Kearney; Betzy et Sylvia Mac-Lear; enfin Edwidge Bakins', que vous avez déjà eu le plaisir de voir, la semaine dernière, à bord de la frégate.
« Maintenant que la présentation officielle est faite, il s'agit de ne point perdre de temps; tout est prêt pour le jeu. Mais où donc est Kettly } »
Nous n'avions, en effet, pas encore vu la fille aînée
de M*" Simpson; mais à peine sa sœur avait-elle prononcé son nom, qu'elle parut, tenant Ralph en laisse avec son mouchoir.
— Tiens, Tillia, dit-elle, maman te l'envoie; il est crotté comme un barbet ; et elle ne peut s'en débarrasser.
Maître Ralph était, effectivement, dans un état impossible à décrire ; sa belle robe d'ébène disparaissait presque entièrement sous une couche de boue ; il en avait jusqu'aux yeux.
Tillia -partit d'un éclat de rire : — ■ Comme te voilà fait, mon vieil ami, mon .fidèle compagnon !
Ralph regardait sa maîtresse d'un air piteux.
— Tu rougis de ton accoutrement, continua miss Tillia; mais ce n'est point ta faute; et du reste, la poussière, dont tu es couvert, est une noble poussière; tu t'es si vaillamment comporté ! Quoi î On t'a mis à. la porte ! On t'a fait cet affront I Eh bien ! moi, je te récompenserai ce soir. Kettly, rends-lui sa liberté.
Ralph, débarrassé du mouchoir de Kettly, se secoua, en faisant sauter, à droite et à gauche, des morceaux de boue sèche attachés à sa robe soyeuse, s'élança vers sa maîtresse, qui s'esquiva prestement; puis, après avoir fait deux ou trois fois le tour de la pelouse, au triple galop, en aboyant joyeusement, reprit, toujours courant, le chemin du logis, où, ayec cet entêtement propre aux chiens crottés, il retourna se coucher en rond sur les tapis de la chambre de M®" Simpson.
Cette scène avait beaucoup amusé la galerie ; Tillia riait aux larmes. Kettly, plus sérieuse, regardait sa sœur d'un air de mère inquiète. — Enfin, nous diras-tu
ce que tu as fait aujourd'hui? Sylphide est à peu près dans le même état que Ralph ; le betto^ en regardant sa chère jument, pousse des soupirs à renverser des peupliers; depuis une heure, il frotte, il lave, il essuie, il étrille sa pensionnaire, sans pouvoir la rendre présentable. Au surplus, là n^est pas le vrai mal; Sylphide et Ralph ne m'inquiètent que d'une façon secondaire; mais toi, ma petite sœur chérie, à quelle fantaisie hippique t'es-tu livrée ?
— Ma bonne Kettly, ceci est mon affaire; je suis • intacte, cela doit te suffire; au lieu de me sermonner,
pirends plutôt une boule et un marteau et ne nous empêche pas plus longtemps de commencer la partie. « En place, mesdemoiselles; en place, messieurs I » La journée fut charmante, paraît-il, car le soir, après dîner, Harlès et Barrot nous racontèrent, avec enthousiasme, qu'ils s'étaient énormément amusés.
Pendant que mes bons amis prenaient leurs ébats sur les verts gazons du Yasiki Simpson, en compagnie des misses les plus ravissantes de la colonie' américaine, j'avais fait quelques visites; et, pour attendre l'heure de la rentrée du canot-major, j'étais allé dans une maison, dont la maîtresse, surnommée, non sans quelque raison, la Gazette de Yokohama, ne manquait jamais de me mettre au courant des petits cancans de la ville; et, souvent même, me contait par le menu tout ce qui se passait à bord.
— Ah ! vous voilà; j'en ai de belles à vous raconter, me dit-elle, sans préambule, dès qu'elle m'aperçut.
•^ Je suis tout oreilles.
Alors, la fine lamé de me narrer un tas de jolies
petites horreurs, sur M"»* X..., sur M'^* Y..., et sur M. Z... ; Tamiral un tel était encore bien moins délicat; le commandant tel autre y en faisait bien plus...
Je ne riais pas; cela l'agaçait. Après avoir lâché une grosse calomnie sur une des personnes les plus respectables de Yokohama, elle rejeta la tête en arrière, se renversa sur le dossier de son fauteuil, en cambrant son torse empâté, et laissa échapper de son gosier enroué un rire en cascade, assez semblable au gloussement de la poule ou au glougloutement du dindon. Elle semblait se pâmer d'aise. Quand son accès de grosse hilarité fut calmé, elle se redressa et me regarda étonnée.
J'étais impassible. Ce que voyant, elle secoua son échafaudage de chignons en cheveux chinois ; et, pinçant ses lèvres charnues et crevassées, pour masquer une dentition en décadence, elle sembla attendre mon appréciation.
— A qui le tour, madame? lui dis-je froidenient, en la fixant dans le blanc des yeux.
— Qu'entendez- vous par là >
— J'entends que vous avez une si agréable façon de déchirer votre prochain que c'est plaisir de vous écouter.
— Ah ! vous ne me croyez pas ! Eh bien I je vais vous apprendre quelque chose de bien plus fort, que vous serez forcé de croire, quelque chose qui s,e passe chez vous, que tout le monde sait, et que vous ne voyez pas ; car vous autres hommes, quand vous avez des poutres qui vous crèvent les yeux, vous ne les voyez jamais.
— Quoi donc ?
— Un de vos amis intimes est en train de faire une grosse sottise.
— Qui cela ?
— Vous commencez à vous intéresser à mes divagations.
— Vous êtes dure pour vous-même.
— Malgré votre impertinence à mon égard, je veux vous éclairer, car je m'intéresse à ce jeune homme.
— De qui s'agit-il !
— De M. de Kerpenic.
— Ah ! C'est Kerpenic qui est en jeu. Quel crime a-t-il commis, ce pauvre vicomte ?
— Le crime n'est peut-être pas encore perpétré ; mais il n'est que temps de le prévenir ; voici le fait : votre ami est amoureux
— De M"" Tillia Simpson...
— Qui vous l'a dit?
— Puisque tout le monde le sait.
— Je croyais être seule
— Ce n'est pas ce que vous m'affirmiez, tout à l'heure.
— Bon ; mais ce que vous ignorez, c'est qu'ils ont des rendez-vous dans la campagne , et que la péronnelle médite de se faire enlever, pour forcer ensuite le petit sot à l'épouser.
Je parus étonné. — Vous ne persiflez plus maintenant ; et si je vous disais qu'aujourd'hui même ils ont été vus, vos deux tourtereaux, chevauchant de compagnie sur la route du Mississipi ; qu'ils ont passé plus d'une heure en tête à tête dans l'une des tcha-ya de ce quartier ; et qu'en rentrant en ville, la donzelle avait le
teint allumé plus qu'il ne convient, et son amazone singulièrement chiffonnée ; me croiriez-vous ?
— Si vous me disiez cela, je vous demanderais la permission de vous répondre: madame, c'est une infamie et je ne vous crois pas.
— Très bien ; alors, brisons là ; qui vivra verra ; et pour vous apprendre à vous moquer de moi, je souhaite qu'on voie le plus de mal possible.
Sur ce mot, je me retirai et je rentrai à bord, exaspéré contre la vipère, dont le venin, pendant plus d'une heure, n'avait cessé de se déverser, devant moi, sur n'importe qui. Je pensais qu'à l'occasion je n'étais certainement pas plus épargné que les autres; j'avais été, du reste, déjà mis en pièces plus d'une fois ; on avait débité sur mon compte plus d'une infamie, je le savais; et je vouais intérieurement, à tous les diables, ces langues de serpent, qui passent leur existence à baver sur le genre humain.
Quelle plaie que la bavarde I Quelle lèpre que ces misérables, dont le seul souci au monde est de paraître bien renseignées et qui, pour arriver à ce résultat, ne craignent pas de déshonorer une honnête femme ou de jeter une insinuation perfide sur la probité et la moralité d'un homme ! Quel est leur but? La religion? Ah ! baste la religion I En ont-elles de la religion ? Pas l'ombre. L'envie de signaler le vice au mépris public ? Pas davantage. Elles sont d'ailleurs plus vicieuses que ceux ou celles dont elles salissent la réputation. On ne les croit pas, dira-t-on ; d'accord ; mais avec cette idée enracinée qu'il n'y a pas de fumée sans feu, on reste dans le doute ; c'est assez, c'est trop ; d'ailleurs,
la boue laisse toujours sa marque; Basile le savait bien : Calomniez, calomniez, disait-il, il en reste toujours quelque chose.
Honte à ces vampires en jupon, indignes du nom de femme et surtout du nom de mère! Honte à ces harpies, qu'on rencontre malheureusement dans tous les rangs de la société ! Puissent-elles payer par des larmes de sang le mal qu'elles ont fait aux autres I Puissent-elles trouver un jour dans leur famille toutes les ignominies, dont elles ont accusé des innocents, à tort et à travers I Œil pour œil, vertu pour vertu, honneur pour honneuri Dieu est juste, il leur infligera la peine du talion.