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CHAPITRE XII

Confidences. — Conséquences d*une course au clocher.

Je pensai d*abord à questionner Kerpenic et à lui raconter ce qui m'avait été rapporté sur son compte, pour le mettre en garde contre des entraînements peutêtre dangereux et, dans tous les cas, afin de le prévenir des cancans qui pouvaient être de nature à compromettre inutilement une jeune fille ; puis, réflexion faite, je résolus de me taire, préférant attendre des confidences spontanées ; en matière d'amourettes, d'ailleurs, on le sait, les conseils sont absolument superflus.

L'hiver s'écoula joyeusement pour tout le monde, chacun se livrant à ses goûts particuliers, dans ce pays favorisé du ciel. Je ne redirai pas toutesTios promenades, toutes nos aventures, déjà racontées ailleurs. Kerpenic n'étant pas chasseur, ne possédant, au surplus, qu'une passion modérée pour les excursions, séjourna plus que les autres à la ville et, après avoir été enfin présenté à la famille Simpson, fut des plus assidus aux parties de crocket et à toutes les fêtes mondaines de la société Yokohamanne. Il eut l'occasion de rencontrer souvent miss Tillia, et devint un des

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familiers de la maison de ses parents. Tillia, d'abord dédaigneuse et réservée, s'était laissée deviner par le jeune roué qui avait su découvrir, sous le masque d*indifférence enjouée dont se couvrait l'Américaine, une inclination dont elle avait grand'peine à se cacher et sur laquelle, malgré le laisser-aller des mœurs du . nouveau monde, il était difficile de donner le change.

De ces rapports fréquents, presque journaliers, de cette flirtation qui rend les relations si agréables entre jeunes gens, naquit une affection plus profonde, plus sérieuse qu'ils ne l'avaient cru, tout d'abord, possible; leur amour n'était maintenant un mystère pour personne ; après avoir chuchoté, comme on le fait toujours en pareille occasion, on avait fini par se taire, en considérant, comme des fiancés, le brillant officier français et la ravissante quakeresse. Personne, à Yokohama, ne doutait que cela ne finît par un mariage, inévitable dénoûment d'une cour si assidue. Mais l'époque du départ approchait ; et il était facile de remarquer le brusque changement survenu dans le caractère de notre amoureux. La métamorphose morale s'opérait chez lui, de jour en jour, à vue d'œil.

Kerpenic, naguère encore si gai, si bruyant même parfois, devenait triste et mélancolique.

Un soir que nous étions restés tous deux seuls à bord, je vis qu'il cherchait à s'ouvrir de ses peines secrètes ; je me prêtai à sa fantaisie.

— Je ne pensais pas, me dit-il, en arriver où j'en suis, c'est-à-dire à considérer comme si redoutable le moment du départ. ^ i

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— t'est donc bien sérieux, lui répondis-je, lui indiquant ainsi que je Tavais compris à demi-mot ; je n'avais jamais cru qu'à bne innocente flirtation

— Je l'avais ainsi pensé moi-même dans le principe, mais on n'est pas maître de s'arrêter où l'on veut, une fois lancé sur cette pente.

— Alors que comptes-tu faire?

— L'épouser.

— Mais elle est protestante ; ta mère n'y consentira jamais.

— C'est ce dont j'ai peur; pourtant il le faudra bien. Quelle chose mystérieuse que la vie! A celui qui m'eût dit : tu viendras chercher femme au Japon ; cette femme sera une Américaine, une protestante

— Qu'aurais-tu répondu ?

— Vous divaguez... Et cependant I! Enfin, c'était écrit. 11 est des instants où l'on croirait presqu'au fatum des anciens, au fatalisme des musulmans. La femme, prétend-on, ne pardonne jamais le ridicule ; Dieu sait pourtant si j'ai fait la connaissance de Tillia dans des circonstances absurdes pour moi ; je devais être coulé. Mais elle ressemble si peu aux autres femmes! Tu ne peux t'imaginer ce que recèle de trésors d'esprit, ce que cache de tendresse et de bonté, cette adorable créature.

— Où as-tu vu ta Marguerite, pour la première fois ?

— Au temple; ce jour-là elle ne me remarqua pas.

— Que diable allais-tu faire au temple?

— La chercher; pure curiosité de ma part, pn m'en

avait fait un tel portrait! La seconde fois... mais c'est tout une histoire; inutile de te fatiguer de mes anas.

— Au contraire, tu m'intéresses vivement.

— Eh bien.^ tu connais ma passion pour le cheval, et, tu le sais, je suis un des plus fidèles clients de Péquignot qui , m'accordant quelques mérites dans Tart équestre, me confie volontiers ses meilleures montures. Une après-midi, pour faire le tour du Mississipi, j'avais enfourché Zéphire , le joli poney noir aux pieds blancs, que tu as monté une fois, m'a-t-on dit, et qui t'a même, paraît-il, assez mal traité.

— Bon I C'est bien la peine de renouveler mes douleurs.

Kerpenic continua :

— J'allais au trot allongé de la charmante bête, faisant un tas de jolis rêves et aspirant à longs traits...

Ayant encore sur le cœur la remarque légèrement moqueuse de mon ami, je l'interrompis :

— Qu'est-ce que tu aspirais à longs traits ? lui dis-je.

— Les âpres senteurs des bois de pins : si tu ne m'avais pas malicieusement interrompu, tu l'aurais su plus tôt. Tout à coup, au sommet de la montée du champ de courses, à environ cent mètres en avant, une séduisante amazone, aussi poétiquement belle que l'Herminie immortalisée par le Tasse, m' apparut; sa jupe entièrement noire, sur un cheval tout blanc, produisait l'effet le plus original. Le heurt violent de ces couleurs si tranchées formant une saisissante antithèse m'occasionna comme l'éblouissement d'une vision.

— C'est l'éternelle beauté de la loi des contrastes.

— Cette apparition, d'un pittoresque achevé, correspondait du reste à mes rêveries.

— Je ne te savais pas si rêveur, de ton naturel.

— La dame allait au pas de sa haquenée ; elle semblait absorbée par la contemplation d'un objet invisible et sa:ns doute imaginaire. Une idée bizarre s'empara de moi; poussé peut-être par le besoin ridicule de parader devant une femme , je pressai Tallure de Zéphire. Par une sorte de divination, apanage du sexe faible, l'inconnue, sans se retourner, s'était sentie suivie et avait compris ma pensée; son cheval, en même temps que le mien, avait pris le grand trot. Je lançai Zéphire au galop; une décharge électrique n'eût pas mis d'une façon plus mathématiquement simultanée les deux bêtes à l'unisson. Les distances ne se rapprochant pas, je lâchai lamain; Zéphire partit bride abattue; en même temps le cheval blanc allongea le cou, baissa les oreilles et brûla la carrière.

«Nous allions renouveler, Tun et l'autre, la course fantastique du beau Pécopin.

« Nous dépassâmes ainsi les deux premières tcha-ya où l'on s'arrête d'habitude, pour laisser souffler ses bêtes et absorber le nombre réglementaire de petites tasses de thé.

« htsmous' mé et les promeneurs ébahis, sortis sur le pas des portes , regardaient passer ces deux tour^ billons , en se demandant s'il s'agissait d'un match,

« Nous approchions de l'endroit où la route forme un coude et revient brusquement dans la direction dé Yokohama. Je pensais bien rattraper*, en cet endroit,

ma fugitive inconnue , car il était impossible de tourner presque à angle droit , avec notre allure de course au clocher.

« Le cheval blanc filait toujours; était-il emporter L'imprudente amazone était-elle encore maîtresse de sa monture? Ce doute me harcela bientôt comme un remords; et, quand je les vis disparaître, je ne pus réprimer un violent battement de cœur.

«A partir delà dernière tcha-ya^Xn le sais, le chemin est encaissé entre deux murailles de terre taillées à pic. L'idée que j'allais trouver la malheureuse petite folle brisée au pied du remblai me serra la tête comme dans un étau et me fit perdre le sentinient de la réalité. Sans penser au danger, j'excitais Zéphire de la voix et de l'éperon. La muraille de terre grandis- Sçiit à vue d'œil ; encore dix secondes, et j'allais, moi aussi , me broyer à mon tour contre cet obstacle.

« L'instinct de la conservation avertit sans doute Zéphire ; car , malgré mes protestations , il modéra de lui-même son élan et franchit , au petit trot , le point dangereux. L'amazone avait aussi passé sans encombre et m'avait bien gagné d'environ trente mètres.

« Le cheval blanc filait toujours ventre à terre, surexcité par les aboiements d'un gros chien noir, dont je n'avais pas encore remarqué la présence.

— C'était Ralph?

— Oui. Allons, Zéphire, dis-je à mon intrépide coursier, un bon coup de collier, et ce soir, double picotin. L'intelligent animal, semblant comprendre mes paroles , volait plutôt qu'il ne courait ; je me

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sentais emporté dans Tespace comme sur Taile d'un oiseau voyageur.

« Mais voilà qu'à un tournant , un peu en avant de Tamazone, apparaît une bande nombreuse : est-ce une procession à Tun des temples de la route ; une noce , un enterrement , ou simplement des écoliers et •écolières en rupture de ban? Il était difficile de déterminer la nature de la foule; toujours est-il que la route semblait entièrement obstruée. Le cheval blanc, pensai-je, sera bien obligé de s'arrêter ou au moins d'enrayer un peu ; c'est le moment de le rattraper... et je pressai encore les flancs couverts d'écume de mon excellent poney.

« La bande était presque exclusivement composée de rieuses fillettes sortant d'une école voisine. Effrayées par le bruit de notre cavalcade , elles s'étaient précipitamment rangées sur leur droite , le long d'une haie de bambou. L'une d'elles, une kimous' mé de huit à 4ix ans, attardée et voulant rejoindre ses compagnes, ou simplement, peut-être, poussée par ce vertige qui attire les poules et les canards affolés sous les roues des voitures, s'élança, butta contre un caillou, s'empêtra dans ses guèta et vint s'abattre, à plat ventre , à deux mètres des pieds du cheval de mon héroïne.

« La noble bête s'arrêta, frémissante, à quelques lignes de la maladroite enfant. Quant à moi , lancé comme une avalanche, je passai, semblable à une trombe, sur le côté de la route resté libre; mais, malgré ma rapidité vertiginieuse , je n'en vis pas moins, du com de l'œil, une ravissante statue.

« Butor! me dis-je aussitôt, pourquoi n'avoir pas

salué? Il n'était plus temps. Tout en faisant, à part moi , cette réflexion peu flatteuse mais juste , je stimulais toujours Zéphire ; un nouvel obstacle allait obstruer le passage; il fallait arriver avant lui; cet obstacle était une voiture à bras. Tu connais le sentier que l'on prend pour aller, de la route du Mississipi , à la mer , en traversant les rizières et les plantations de légumes ; la voiture, poussée par deux vigoureux travailleurs, gagnait rapidement la voie battue ; déjà elle avait quitté les champs et , entrant perpendiculairement sur le grand chemin, elle obstruait une bonne moitié du passage; j'arrivais précisément à la même seconde, il me restait juste la place nécessaire pour me faufiler en longeant la haie; j'en profitai. A cet instant, une masse noire et blanche bondit par-dessus la voiture et tomba , comme la foudre , à côté de moi , au beau milieu d'une flaque de boue , délayée par la pluie de la veille. Je fus éclaboussé , crotté jusqu'au nez. Zéphire terrifié s'arrêta net; et, tandis que j'essayais de démêler quelque chose au milieu de mon désastre, un éclat de rire moqueur, un de ces rires perlés , attribués aux fées ou aux farfadets , vint frapper mon oreille de sa mélodieuse ironie ; il passa devant moi une ombre , et je restai , pendant quelques secondes, plongé dans une sorte de stupeur.

« Je venais de recevoir une leçon de politesse; et mon professeur, je l'avais reconnue, était miss Tillia Simpson.

«Quand j'arrivai, vingt minutes après monaventure, dans la cour de Péquignot , celui-ci me regarda d'un air hébété : « Que diable vous est-il arrivé, M. le

vicomte , me dit-il , auriez-vous rencontré le Renard crotteur? »

«Vexé, je ne répondis rien. Je me fis brosser tant bien que mal, j'achetai le silence du garçon d'écurie en lui donnant un rio de pourboire et je m'attardai , sous mille prétextes , pour laisser à la nuit le temps de venir, afin qu'on s'aperçût le moins possible de mon singulier accoutrement à mon arrivée à bord , où je rentrai honteux et penaud , rappelant, par mon costume, le fameux CoUetet de classique mémoire, qui s'en allait crotté jusqu'à l'échiné.

« Lorsque je revis Tillia, après cette aventure, c'était à bord du Monro'é. J'étais furieux contre moi-même , et confus d'avoir joué un rôle de jocrisse devant une femme; j'hésitais à me faire présenter, quand M' Davis, me prenant tout à coup par le bras, m'entraîna et remplit cette formalité sans me laisser le temps de respirer.

« La jeune fille, voyant mon air embarrassé et devinant ma souffrance, eut, sans doute, pitié de moi, car me tendant sa main mignonne :.« Pardonnez-moi, «monsieur, me dit-elle, mon espièglerie de l'autre « jour; je suis une petite fille très gâtée, très capri- « cieuse , très mal élevée ; mais au moins j'ai le mérite a de savoir le reconnaître et je ne crains pas de m'en « excuser. »

« Je ne sais quelle banalité je balbutiai pourréponse; dans une pareille situation il est difficile de ne pas être un peu gauche et bête ; on fut indulgent et depuis ce jour... que te dirai-je? Je suis féru. »

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