CHAPITRE XIII
Heureuse nouvelle. — On ne part pas. — Pourquoi Kettly Simpson ne s*est-elle pas mariée ? — La femme au Japon . — Promenade dans les environs de Yokohama. — Les Yen- Moussoubi. — Chez la Belle Espagnole. — L'horloge japonaise.
Je dis à Kerpenic tout ce qu'on peut dire en semblable circonstance; je lui parlai du temps, qui dénoue toutes les difficultés; mais, manquant moi-même de conviction, je ne pus lui rendre la traniquillité.
Les choses en étaient là ; le moment de la séparation avançait rapidement, quand un beau matin, c'était au commencement du printemps, alors que tout le monde , à bord de V Ailée, faisait ses préparatifs de départ , une dépêche officielle arriva :
€ Restez à Yokohama jusque vers la mi-août, disait c l'amiral au commandant; à cette époque vous rallie- € rez Tche-foOj où tous les navires de la division se € trouveront réunis , pour l'inspection générale. »
La nouvelle fut accueillie avec joie ; la perspective d'aller en Chine, durant les fortes chaleurs et les pluies torrentielles du printemps et de l'été , ne souriait que médiocrement à la majorité. Du reste, les gens curieux de voir du pays pouvaient se consoler en se disant : partie remise n'est point perdue.
Le plus satisfait de tous fut naturellement M. le vicomte de Kerpenic; Tidylle ébauchée avec miss Tillia souriait, plus que de raison , à cet esprit chevaleresque. Qu'en résulterait-il? A vingt-cinq ans, pour peu que le cœur s'en mêle, on n'y songe guère. Et pourtant, un abîme séparait les deux aman.ts.
Bientôt, de la Colline au Benten , chacun sut que V Ailée, contre toutes prévisions, avait encore de longs mois à rester à Yokohama; on s'en réjouit, car Tétatmajor du croiseur français avait noué les relations les plus cordiales dans la société européenne. Les marchands japonais, eux aussi, prirent part à la satisfaction générale, plusieurs japonisants du bord s'étant fait de bons amis dans ce petit monde si plein d'attrait.
Dès le soir même, on fêta dans plusieurs maisons l'heureuse nouvelle, et partout Ton fit les plus beaux projets. Nous convînmes, Harlès et moi, avec nos amis de la Montagne, d'aller le plus loin possible, à Nikko, à Hakoné, au Fouzi-Yama peut-être. Au Benten, Barrot et Sylvain prenaient de nouveaux engagements, vis-à-vis de leurs professeurs de langue. Chez les Simpson, on arrangeait à l'avance, en les échelonnant, des parties de crocket, des promenades sur mer, des baignades , des excursions aux différents sites renommés des environs.
L'une des plus intéressantes parties de ce genre , tant par son propre charme que pour l'épisode qu'elle motiva , fut une visite à la tcha-ya de la Belle Espa^ gnole. Cette tcha-ya est située à une lieue environ de Yokohama, sur la route duTokaïdo; les Européens,
La vie en Chine et au Japon, 23g^
liés par une sorte de reconnaissance internationale à sa propriétaire, la fréquentent beaucoup. Kerpenic avait fait cette course déjà bien des fois, soit ^eul à cheval, soit avec des camarades; mais, chose extraordinaire, jamais en compagnie des Simpson. Souvent on avait dit : « 11 faudra aller voir la Belle Espa^ gnole », et toujours une circonstance quelconque était venue se mettre inopinément en travers. Tillia y tenait pourtant, car elle avait son idée. Ce fut elle qui , certain soir, remit la proposition sur le tapis; et il fut décidé que, le lendemain, Kerpenic viendrait, avec un de ses amis, prendre ces dames à une heure de Taprèsmidi.
Est-il nécessaire de le dire?LaBe//e Espagnole n'est pas du tout Espagnole; c'est tout simplement une Japonaise , ainsi surnommée à cause de la beauté de ses grands yeux noirs et langoureux. Tous les voyageurs en ont parlé; M. le comte de Beauvoir, en particulier, a fait un récit émouvant du drame dans lequel cette femme, alors très jeune et fort belle, s'est acquis à tout jamais la sympathie des Européens, en recueillant chez elle, au péril de ses jours, un Anglais, M. Richardson, blessé à mort par les hommes d'armes du farouche prince de Satzouma.
C'était en 1862 (i), à l'époque où les Européens étaient le plus en butte à la fureur des hommes à sabres , dont on a tant parlé* L'acte de cette femme eût été, par tout pays, très honorable; au Japon, il a été héroïque; car la Japonaise, par sa nature, par son
(i) Le 14 juiUet, à ti heures du matin.
éducation est, plus que sa sœur d'Occident, vouée à Tobscurité du foyer et, la plupart du temps, entièrement* effacée dans une pénombre d'indifférence et de nullité.
La femme , cet hiéroglyphe vivant tant étudié , tant et si mal traduit par d'innombrables commentateurs qui n'ont pu le déchiffrer encore , la femme offre au Japon un attrait tout particulier à l'analyse des observateurs. Ce n'est plus, depuis longtemps, la femme nature , la femme biblique * sortie des mains de Jéhovah, pour allaiter le genre humain et servir le roi de la création; ce. n'est déjà plus la jolie bête de luxe de l'Orient; mais ce n'est point encore la femme du monde chrétien, cette compagne respectée de l'homme, sa mère, sa sœur, son épouse, son amante; cette créature bénie ou maudite, adorée ou vilipendée qui est devenue le mobile de tous nos actes , bons ou mauvais; l'aimant qui nous attire, l'astre vivifiant ou malfaisant autour duquel gravite d'une façon plus ou moins inconsciente l'homme des pays occidentaux.
La civilisation japonaise, niélange d'exquises délicatesses et de brutalités inouïes , a fait à la femme une situation mal définie, ne ressemblant à rien de ce que l'on peut voir, soit en Europe, soit dans les vastes contrées soumises aux religions de Mahomet, de Brahma et de Bouddha.
La féodalité des Taikoum , en apportant dans les mœurs un raffinement 5«t^enert5 qu'il serait, je crois, difficile de dépasser, a certainement modifié d'une façon heureuse l'état de la femme; mais il manquait à cette société guerrière, pétrie d'orgueil, le souffle de
Tévangile, l'influence divine de cette loi toute d'amour et de charité qui, seule, dans les premiers siècles du christianisme , a pu placer la femme sur un pied' d'égalité avec l'homme , en lui permettant d'épanouir ses qualités innées, ses vertus précieuses , en la laissant épancher au dehors les trésors de tendresse et de dévouement que la nature prévoyante avait placés dans son cœur de mère.
La femme, chez les fils du Soleil levant, est donc restée, vis-à-vis de l'homme , dans une position d'infériorité plus appréciable qu'en Europe où elle occupe la première place au foyer dont elle est , à la fois , la parure et l'honneur. On peut la prendre au berceau , et la suivre pas à pas dans ses diverses transformations ; on la trouvera partout, à tous les degrés de l'échelle sociale, la même mignonne petite personne, point bruyante, point gênante; généralement bien traitée, quelquefois même un peu gâtée ; toujours douce , rieuse , plutôt indifférente que résignée ; mère tendre à l'excès et épouse soumise; mais elle ne sera pas susceptible, à de rares exceptions près, de ces grands mouvements du cœur qui ont fait les Jeanne d'Arc , les Jeanne Hachette et les Charlotte Corday.
La Belle Espagnole est une de ces exceptions , et c'est pour cela qu'elle est devenue célèbre et restera certainement légendaire.
Kerpenic m'avait prié de l'accompagner. A l'heure convenue, nous arrivions au Yasiki Simpson.
Un élégant panier à quatre places stationnait à la porte; son fringant attelage piaffait d'impatience, en mains d'un betto. Ces dames attendaient sous la vé-
randah. Seules, les deux sœurs étaient en costume de ville ; M*** Simpson comme toujours , ne semblait pas disposée à sortir. Tillia battait, du bout de son ombrelle, la pointe de son pied chaussé de charmantes bottines en peau mordorée ; nerveuse et agitée , elle coupa court aux politesses d'usage : — Allons , messieurs, présentez vos hommages à ma mère et partons ; nous n'avons pas de temps à perdre , si nous voulons rentrer avant la nuit; voyons, Kettly, vite, vite, tu me feras mourir avec ta lenteur, tu n'es jamais prête.
La bonne Kettly se pressa sans mot dire , les deux femmes se placèrent dans le fond de la voiture et les officiers s'assirent vis-à-vis. Tillia s'empara des guides, passées dans un support au-dessus de la tête des jeunes gens, prit son fouet de l'autre main, fit un signe au betto qui se jeta prestement de côté; et les impatients poneys, maintenus par un poignet d'acier, partirent de cette allure insoumise qui fait le fond de leur caractère.
Une sorte de contrainte régnait dans notre quatuor si enjoué d'ordinaire. Que se passait-il d'insolite? La bonne Kettly faisait , en vain , d'énormes frais de conversation; un nuage couvrait le front, toujours si rayonnant, de sa sœur. Kerpenic, par contre-coup , était morose. Quant à moi, je songeais et, levant de . temps en temps les yeux sur l'excellente personne qui nous servait de chaperon, je cherchais à démêler quelque mystérieux secret sur sa douce physionomie.
Kettly Simpson , toujours belle, frisait pourtant la quarantaine; c'était déjà une vieille fille, mais une
vieille, fille bienveillante et pleine de tolérance. On pouvait parfois, dans Tintimité, lui dire des choses un peu... vertes, sans l'offusquer; elle aimait la jeunesse et ne craignait pas de rire. On sentait en elle la femme bien élevée dans toute la bonne acception *du mot; jamais une calomnie, rarement une légère malice, une plaisanterie inoffensive tempérée toujours par un correctif partant du cœur; pas de fiel, pas d'envie rétrospective. Riche, spirituelle, adulée pendant une éblouissante jeunesse, elle eût pu trouver un beau parti. Elle avait préféré coiffer sainte Catherine, bien franchement, sans tricher; à la voir, cela se devinait; on en eût mis sa main au feu. Mais pourquoi ce renoncement volontaire aux joies de l'hymen et de la maternité? Mon Dieu, son histoire était bien simple, histoire de beaucoup de vieilles filles ; le mot de l'énigme était dévouement. Kettly n'avait jamais connu sa mère, morte en lui donnant le jour. Son père, demeuré veuf à vingt-deux ans, l'avait élevée avec une tendresse infinie , une affection toute maternelle. Pour se mieux consacrer à sa fille. M' Simpson avait juré sur son berceau de ne pas se remarier. Pendant dix-huit ans, ce père modèle tint parole; mais un jour, faisant irruption dans le salon où se trouvait Kettly, il lui avoua, le rouge au front, tout d'une haleine, que depuis deux ans, il s'était épris d'une jeune fille; que vingt fois il avait voulu lui dévoiler ce secret et qu'enfin , il venait lui demander , à elle , sa fille bien-aimée , de le relever de son serment.
Kettly se jeta dans les bras de son père ; et quelques semaines plus tard, le mariage eut lieu. Moins
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d'une année après, la jeune M*»" Simpson donnait le jour à M"* Tillia qui, comme sa sœur Kettly, faillit tuer sa mère; on crut lapauvre femme perdue. M'Simi> son, fou de douleur, mettant l'enfant entre les bras de sa fille, lui dit, avec un sanglot dans la voix : « Kettly, sois sa mère. »
M®" Simpson ne mourut pas ; mais sa santé débile ne lui permettant guère de s'occuper du baby, Kettly la remplaça ; la grande sœur devint petite mère. Jamais on ne vit tendresse pareille d'un côté et semblable exigence de l'autre; plus le bébé était volontaire, plus la grande fille redoublait de complaisance. En grandissant, Tillia sut bien reconnaître tout ce qu'elle devait à sa sœur; un de ces amours immenses, plus tendre peut-être que l'amour filial , en résulta ; Tillia aima cette sœur mère de toute la force de son ardente nature; mais, inconsciemment, elle resta jeune fille ce qu'elle avait été enfant : exigeante et volontaire avec la bonne Kettly; et Kettly trouvait cela parfaitement naturel.
Depuis l'invention de Ralph , l'excellent toutou servait bien un peu de dérivatif aux vivacités de sa jolie maîtresse; mais la plus grosse, la meilleure part fut toujours réservée à celle qui, depuis près de vingt ans, avait essuyé avec une sorte de joie, toutes les boutades du tyranneau rose et blanc.
Voilà pourquoi Kettly Simpson , au* milieu de sa trente-neuvième année , était encore fille et ne songeait pas à cesser de l'être.
Le panier , emporté par l'élan fantasque des poneys de miss Tillia , filait en soulevant un nuage de poussière; il avait traversé, comme une flèche, la conces-.
sion européenne et le Benten ; franchi le pont de la gare; tourné court en longeant les palissades qui entourent les dépendances du chemin de fer; sauté pardessus un second pont en dos d'âne, véritable cassecou pour les voitures , et courait sur le Tokaïdo, dans la direction de la tcha-ya de la Belle Espagnole.
Les efforts de Kettly pour dérider sa sœur étaient restés infructueux ; la conversation languissait de plus en plus ; depuis près d'une minute , — et dans ces occasions , les minutes sont des siècles — personne n'avait soufflé mot; chacun semblait plongé dans une méditation hors de saison.
Le Tokaïdo étant , sur presque tout son parcours , plutôt une rue de village qu'une route , les poulets et les canards fuyaient devant l'équipage en battant des ailes et en poussant des cris d'effroi ; les enfants couraient effarés , les piétons nombreux en ces parages se rangeaient brusquement le long des maisons , en regardant passer ce tourbillon, d'un air ahuri ; le hetto distancé apparaissait au loin faisant de vains efforts pour rattraper ses bêtes. Trois chevaux chaussés de paille , chargés d'énormes balles de soie , étaient arrêtés devant une tcha-yx; la route semblait complètement obstruée; Tillia, sans s'inquiéter de l'obstacle, excitait toujours ses poneys. — Tu vas nous verser, lui dit tout à coup Kettly , en posant une main sur les guides.
— Quel mal y aurait-il à cela? répondit laconiquement la jeune fille en repoussant la main de sa sœur,
— 11 pourrait en résulter beaucoup de mal, insinuai-je.
— Ce n'est pas raisonnable , miss , appuya Kerpenic.
— Vousavez tous peur , avouez-le , dit en riant aux éclats récervelée, ô les braves marins! Allons, j'ai pitié de vous; et, avec une vigueur, dont on n'eût jamais cru capables ses poignets mignons, elle mit au pas son attelage.
Les chevaux chargés de soie ne se dérangeant pas, il fallut, pour passer, frôler les maisons et circuler à travers des étalages de légumes, de fruits et de mille autres objets hétéroclites, posés sans ordre devant les portes des marchands. Tillia réussit dans ces diverses opérations avec une adresse, une précision inouïes.
— Maintenant que le danger est passé, dit-elle, d'un ton légèrement ironique, à ses compagnons, me permettez-vous de courir un peu ? Nous sommes encore loin du but.
— Mais il me semble, au contraire, lui répondit sa sœur, que nous allons bientôt arriver au terme de notre promenade ; nous avons en effet dépassé le village de Kanagawa; et avant cinq minutes, nous serons chez la Belle Espagnole.
— Oui, reprit Tillia; mais nous irons d'abord à Kawa-Saki; nous ne nous arrêterons qu'au retour chez la Belle Espagnole.
— Soit, dit Kettly, comme tu voudras.
— A vos ordres, répondit Kerpenic en même temps que moi.
Tillia rendit la main à ses poneys qui repartirent d'une allure vive, mais plus raisonnable. Le betto, ayant profité des quelques minutes de ralentissement,
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nous avait rejoints et trottait à dix mètres en avant, juste au milieu de la route; son vêtement noir, à larges manches flottantes, avec mon (i) dans le dos ; son maillot collant également noir, lui donnaient Taspect d'un énorme papillon voltigeant au ras de la terre.
Le Tokaïdo , dégagé de maisons pour un instant, avait sur la droite une échappée vers la mer ; le golfe de Yeddo, aux eaux bleues moirées par la brise, venait s'échouer avec un gai clapotis, jusque près des roues de la voiture ; à deux pas, trois grands hérons, une patte en Tair, semblaient plongés dans une profonde méditation sur les vicissitudes de la vie d'oiseau pêcheur, tandis qu'un peu plus loin, une bande d'oies sauvages, de canards et de sarcelles, hôtes habituels des fossés du Shiro, faisaient l'école buissonnière, en prenant joyeusement leurs ébats.
Le bi uit de la voiture ne fit pas même tourner la tête aux philosophes emplumés ; quant à la gent plongeuse, elle profita de l'occasion pour quitter bruyamment son domaine aquatique et venir s'abattre à. côté des hérons qui, fort mécontents d'être ainsi troublés au milieu de leurs rêveries, cédèrent la place à leurs bavards collègues.
Un quart d'heure après, nous mettions pied à terre à Kawasaki ; et, laissant notre équipage à la garde du betto, nous prenions à droite, sous la direction de miss Tillia, un sentier à travers champs.
Au Japon, où il existe un grand nombre d'arbres et
(i) Le mon est un dessin qui représente les armes ou les initiales du propriétaire du betto.
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d'arbustes à feuillage persistant,la campagne a toujours un airde fête. Mais à cette époque de Tannée, en plein mois de mai, elle était plus verdoyante, plus parée que jamais. Nous circulions entre deux haies de camélias, de proportions gigantesques, couverts de fleurs, en nous enivrant des mille parfums qui s'exhalent des champs et des bois dans les journées printanières. Le chemin était étroit ; Kerpenic et Tillia marchaient devant, miss Kettly venait ensuite et je fermais la marche.
— Où votre sœur nous conduit-elle? dis-je à M"e Simpson.
— Nous allons au temple de Daï-shi-Gnan^ara-Hei* zen-^ji ; voilà tout ce que je puis vous dire; mais Tillia nourrit évidemment un projet dont je ne puis deviner le mystère.
Nous arrivions en ce moment dans les dépendances du temple ; de rares pèlerins marmottaient des patenôtres devant l'autel ; de temps en temps, la cloche, destinée à appeler l'attention de la divinité du lieu, faisait entendre un tintement mélancolique ; deux ou trois bonzes, au regard faux, rôdaient d'un air désœuvré autour du sanctuaire.
Tillia, après avoir jeté quelques pièces de monnaie dans le tronc béant où les fidèles* déposent leurs offrandes, nous fit signe de la suivre. Non loin de là, à l'ombre d'arbres majestueux, d'un âge respectable, apparaît une toute petite chapelle, adossée à un rocher garni de mousse et enveloppé de plantes grimpantes ; ce petit coin, véritable chartreuse en miniature, respire le mystère de la poésie la plus champêtre ; le
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silence n'y est troublé que par le bruissement des branches secouées par la brise, et les jeux des écureuils, pensionnaires attitrés des grands pins.
Comme nous nous extasions : — Eh bien I nous dit Tillia, regrettez-vous maintenant d'être venus ici? N'êtes- vous pas bien payés de vos peines et de vos.... frayeurs ?
— Assurément, miss, lui répondis-je ; et d'ailleurs, le plaisir de nous trouver dans votre société.....
— Bon, bon, dit-elle, en m'interrompant, n'allez pas plus loin, je connais le reste....
Durant ce badinage, Kerpenic, ayant fait le tour du temple et du rocher, revenait, les mains pleines de petits papiers blancs et rouges.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? dit-il, en s'adressant.à moi.
— Dépêchez-vous de remettre ces papiers où vous les avez pris, se hâta de répondre miss Tillia ; vous venez de commettre, sans vous en douter, une profanation ; ce sont des yen-moussoubi.
Entendant prononcer cemot pour la première fois, je demandai une explication.
— Comment, vous, monsieur le japonisant, vous ignorez ce qu^ signifie yen-moussoubi ? Décomposons : yen (mariage), moussoubai (attacher), vous ne comprenez peut-être pas mieux }
— Si, si, j'y suis : Attacher... le mariage... Eh bien, non, cela ne me dit rien du tout ; je sais que le mariage est une chaîne... légère et charmante, quand elle lie à une femme aussi ravissante que vous , miss Tillia ;
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mais je Tavoue, je n'ai pas aujourd'hui, paraît-il, la compréhension facile, car je n*ai pas saisi.
Tillia montra ses dents de perle, laissa échapper un petit rire argentin en entendant mon compliment et, sachant que. de ma part, autant en emportciit le vent, elle ne s'en émut pas davantage.
— Alors, écoutez-moi, dit, en lançant une œillade à Kerpenic, la folle enfant : ici, comme tous les gens malheureux de tous les pays du monde, les amants, contrariés dans leurs espérances d'union, ont la pieuse habitude de s'adresser au ciel afin d'obtenir la grâce de voir se réaliser leurs vœux. C'est d'ailleurs une des coutumes les plus poétiques du Japon; les jeunes gens se donnent rendez-vous à un sanctuaire quelconque et font en sorte de tromper, pour quelques heures, la surveillance de leurs parents. Certaines divinités, réputées au cœur tendre, sont plus particulièrement implorées dans ces sortes de cas ; chacun sa spécialité, n'est-ce pas ? Les amoureux viennent en secret trouver la Déesse, et la supplient de surmonter les difficultés qui s'opposent à l'accomplissement de leurs chers désirs. San^ nul doute, ils seront exaucés,— leur naïve et sainte confiance le mérite. — Mais la bonne Déesse est bien tourmentée, elle est en butte à tant de supplications du même genre ; qui sait si, au milieu de ses mille et une préoccupations, elle n'oubliera pas quelques-unes des requêtes ? Cette crainte est des plus Jogiques ; je me suis même demandé, parfois, comment font nos saints, à nous, pour retenir toutes nos prières, les classer suivant leur mérite, et venir ensuite les déposer toutes aux pieds de l'Éternel; car Dieu sait s'ils
reçoivent, chaque jour, une collection de placets, sans compter ceux qui leur sont adressés par les noctambules. Or, les amoureux japonais, gens essentiellement pratiques, ont eu comme moi et avant moi, sans doute, cette idée ; et, ne se fiant que médiocrement à la mémoire de leurs bienheureux, ils ont inventé un moyen pour ne pas être oubliés. Après avoir exposé k motif de leur visite et promis un cadeau proportionné à leurs moyens, ils inscrivent leurs noms côte à côte sur une bande de papier qu'ils attachent, bien en vue, dans un endroit où le saint a l'habitude de venir se promener; c'est une manière de se rappeler à son souvenir et, pour ainsi dire, de lui forcer la main. Ces papiers sont des yen-moussoubi. C'est pourquoi j'ai engagé M. de'Kerpenic à remettre en place ceux qu'il m'avait apportés. Toute pratique religieuse est respectable et nous aurions mauvaise grâce à nous moquer de celle-ci.
A la fin du récit de miss Tillia, Kerpenic ayant déchifé une page de son calepin, la présenta à la jeune fille, après y avoir griffonné quelque chose.
— Qu'avez-vous écrit là ? lui dit-elle.
— Mon nom en caractères japonais ; m'autorisezvous, miss, à inscrire le vôtre à côté du mien, et à placer le petit papier sur le chemin de la bonne Déesse, dont l'ombre indulgente aime à venir errer dans ces parages }
Tillia rougit imperceptiblement; puis, levant sur son interlocuteur ses yeux calmes, elle resta un instant sans répondre, comme pour chercher à bien comprendre le sens des paroles de son ami.
. Kerpenic, sans doute étonné lui-même de ce qu'il avait osé dire, regardait à terre avec une sorte de confusion.
Kettly, un peu pâle, dissimulait mal son embarras ; s'étant toujours considérée, non sans quelque raison, comme la mère de Tillia, elle sentait toute Tirrégularité de la démarche du jeune officier. Kerpenic venait, en somme, de faire une demande de mariage, sous une forme originale et plaisante, il est vrai ; mais en cette matière il n'est guère possible de plaisanter ; et sa situation vis- à-vis de M"® Simpson le lui interdisait plus qu'à tout autre. Cette demande, je le compris immédiatement, était de sa part un engagement sérieux; avait-il agi de propos délibéré, ou sous l'empire d'un entraînement momentané et irréfléchi ? Ses précédentes confidences ne me laissaient guère de doute à cet égard ; je connaissais ses sentiments et le savais, en outre, en vrai Breton, entêté et inflexible dans sa détermination.
Un silence, un peu trop prolongé pour ne pas être gênant, avait suivi la question de Kerpenic. Tillia, toujours muette, regardait maintenant sa sœur d'un air suppliant ; je crus de mon devoir d'intervenir.
— Mademoiselle, dis-je à Kettly, c'est à vous de répondre.
Kerpenic me tendit la main et je sentis une larme tomber sur la mienne. Tillia se jeta dans les bras de sa sœur en sanglotant, et je vis le moment où l'attendrissement allait aussi me gagner. Mais Kettly ayant pressé sa sœur chérie sur son cœur, s'avança vers Kerpenic et lui prenant des mains la petite feuille de
papier quadrillé de raies bleues : — Donnez-moi cela, dit-elle, c'est moi qui inscrirai son nom. Elle écrivit deux ou trois signes de katakana, puis fixant le henmoussoubi au toit du petit temple avec une épingle à cheveux: — Que Dieu vous protège, mes enfants, ajoutât-elle, avec onction, et nous pardonne notre enfantillage!
De cet instant, les rapports entre les amoureux ne furent plus les mêmes ; il y eut plus de retenue de part et d'autre; au marivaudage et à la flirtation succéda un sentiment certainement plus tendre, mais aussi plus contenu , plus mystérieux, plus caché ; et bien des gens, ignorant ce qui s'était passé, purent croire à une rupture.
Avant de rentrer à Yokohama, ainsi que nous l'avions projeté, nous descendîmes chez la Belle Espagnole. •
Au Japon, la femme vieillit vite; aussi là jeune fille de 1862 est-elle, aujourd'hui, une matrone un peu mûre, aux cheveux grisonnants, à la taille replète, à la gorge luxuriante, n'ayant plus guère d'appréciable que les yeux; mais elle n'en reste pas moins pour tous, et cela pour jusqu'à la fin de ses jours, la Belle Espagnole,
Pendant que les né-san de la tcha-ya nous servaient un ambigu composé de thé, d'œufs durs, de kaki, de mandarines et de divers gâteaux en farine de riz, suivant mon habitude, je me livrai, à travers la maison, à la recherche de bibelots inédits, sachant, par expérience, que l'on pouvait, parfois, se procurer ainsi les choses les plus rares et les plus curieuses. A peine
204 I^ vie en Chine et au Japon.
mon inspection commencée, j'avisai dans un coin, par terre, une pendule indigène en cuivre ouvragé, renfermée dans une boîte vitrée. Je n'avais jamais vu jusqu'alors que des pendules à cadran vertical, instruments des plus primitifs, produits de Tindustrie portugaise au pays du Soleil levant. Pour la première fois, je rencontrais une pendule, de fabrication japonaise, à cadran rond. Je me baissai pour regarder cet objet, et obtins, non sans peine, de la maîtresse de céans, Tauforisation de le porter au jour, afin de le pouvoir mieux considérer.
Kettly était très au fait des usages japonais; je lui montrai la pendule et la priai de m'en expliquer la marche, en me donnant la signification des nombreux caractères gravés sur le cadran.
— Aujourd'hui, me dit l'aimable fille , les Japonais des villes ouvertes ont presque tous des pendules européennes; ils ont adopté la division du jour en vingt-quatre heures et se servent des mêmes termes que nous pour désigner les heures : ainsi, ils disent: itchi'dji « une heure » , itchi-dji-han « une heure et demie »; ni djim deux heures », etc. Mais autrefois, ils avaient une façon toute particulière de diviser le temps qui s'écoule entre deux levers du soleil : ils comptaient six heures de jour et six heures de nuit, chacune de leurs heures en valant deux des nôtres ; leurs demies correspondaient à nos heures impaires ; quant aux autres périodes de temps, nos minutes et nos secondes, ils n'avaient pas de mot pour les exprimer. Cette pendule-ci, d'origine portugaise, comme celles à cadran
1-* La circonférence numérotée {à) formée par un trait plein entre deux traits pointillés, indique les heures et les demi-heures japonaises (ancien système).'.
2* La circonférence numérotée (3) indique la traduction, en chiffres arabes, des termes employés pour désigner les heures et demi-heures ja|K>oaiftes (ancien système).
s» La circonférence numérotée f5) formée par un simple trait pointillé, indique la concordance de nos heures avec les heures et les demiheures japonaises (ancien système).
4» La circonférence numérotée (6) indique la concordance des heures iapooarses (nouveau système) avec les heures et demi-heures japonaises (ancien système).
5» Chaque heure japonaise (ancien ^ 6» La circonférence numérotée (1) système) éfait appelée du nom d'un donne la traduction de ces noms
animal ; la circonférence numérotée (2) indique les noms de ces animaux.
d'animaux.
Nota Bene.
n ne faut pas oublier que l'heure japonaise (ancien système) vaut deux de
nof heures et deux des heures japonaises (nouveau système).
2 56 La vie en Chine et xtu Japon.
vertical, indique l'ancienne division du jour japonais (i). « La sonnerie de ces pendules est toute différente de la sonnerie des nôtres : à la première heure du jour, qui correspond à notre midi, la pendule sonne neuf coups ; à la deuxième heure, qui représente deux heures de Taprès-midi , la pendule sonne huit ooups, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième heure qui représente dix heures du soir, et pour laquelle la pendule sonne quatre coups. Les heures de nuit commencent à minuit et sont indiquées par les mêmes sonneries. Les demies sont indiquées alternativement par un ou deux coups : un coup, après une heure japonaise •paire; deux coups, après une heure japonaise impaire : ainsi , je vous ai dit qu'à la première heure du jour, — midi, — la pendule sonne neuf coups, c'est une heure impaire; pour lapremière demie qui correspond à une heure de l'après-midi, la pendule sonne deux coups. A la deuxième heure du jour, — deux heures de l'après-midi, — la pendule sonne huit coups, c'est une heure paire ; pour la demie suivante qui correspond à trois heures de l'après-midi, la pendule sonne un coup. « Est-ce clair , avez-vous bien compris ? »
— J'avoue, miss, répondis-je à mon aimable professeur, que votre explication est un peu aride; piais elle est fort intéressante. Assurément je l'ai comprise ; quant à la retenir , c'est une autre affaire ; il est probable que j'aurai encore recours à votre obligeance ; en attendant je vais essayer de décider la propriétaire
(i) Voir et étudier la figure P pour comprendre la concordance des anciennes heures japonaises avec nos heures.
La vie en Chine et au Japon. 2 5 y
de ce bibelot à me le vendre. La Belle Espagnole , fort acariâtre ce jour-là, je ne sais pour quel motif, ne semblait pas disposée à céder à ma fantaisie; pour vaincre sa répugnance à se séparer de sa pendule, je lui fis les offres les plus avantageuses; elle tint bon. Mais Kettly , voyant mon désappointement, vint à mon aide et obtint, assez facilement et à ma grande joie , pour cinq no, Tobjet dont j'avais, en vain, offert le double, un instant avant.