CHAPITRE XIV
Départ pour la Chine. — Où Barrot fait preuve d'une érudition supérieure. — Les quatre grands philosophes : Fou-hi, Kitseu, Lao-tseu, Confucius. — Tché-foo. — Shanghaï.
Les derniers mois de notre séjour au Japon s'écoulèrent avec une rapidité incroyable. Le 15 août arriva; c'était l'époque à laquelle nous devions rallier Tchéfoo. Il fallut partir. Ce moment fut pénible pour tous. Les adieux de Kerpenic et de Tillia parurent pourtant très calmes : au revoir, se dirent-ils simplement. Le plus scrupuleux observateur n'eût pas pu saisir le moindre trouble, la plus petite marque.de faiblesse, dans l'attitude des amants. C'est qu'ils avaient, tous deux, cette foi dans l'avenir qui rend légères les épreuves les plus cruelles; c'est qu'ils étaient doués de cette volonté de fer qui , sûre de vaincre et d'arriver quand même au but, allume et entretient dans ces âmes bien trempées le flambeau consolant de l'espérance.
La traversée de Yokohama à Tché-foo, agrémentée par les fécits de l'ami Barrot, nous parut courte. Notre spirituel compagnon reprit ses conférences , en mettant à notre disposition, toujours avec la même bonhomie, ses connaissances sur le pays où nous
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La vie en Chine et au Japon, 2 5ç
étions destinés à passer encore de longs jours. Après avoir épuisé le chapitre des faits et gestes de la société occidentale dans TEmpire du Milieu ; après nous avoir maintes fois amusés par ses boutades pleines d'humour et ses fines observations de critique, un soir, il nous prouva que , s'il avait su prendre sur le vif la vie terre à terre des settlements , avec une sûreté de coup d'oeil extraordinaire chez un homme aussi jeune , il avait poussé plus loin ses investigations et s'était appliqué à connaître aussi la vraie Chine et les vrais Chinois.
— Il serait banal , nous dit-il , de vous répéter que le Céleste^mpire est un pays en décadence ; voug l'avez lu cent fois, vous l'avez entendu raconter plus de fois encore. Mais cette décadence a un caractère particulier et saisissant pour quiconque veut y regarder de près.
« La plupart des sociétés occidentales qui , après avoir atteint une apogée de civilisation, de gloire et de prospérité , se sont amoindries peu à peu et ont fini, soit. par disparaître, soit par n'être plus que l'ombre d'elles-mêmes, sont arrivées à ce dénouement en suivant une pente fatale et à la suite d'événements divers ; résultat nécessaire de l'instabilité des choses humaines. La Chine, par contre, se meurt, si je puis m'exprimer ainsi, de son immutabilité. Si certains peuples se sont usés par le mouvement", par une marche inconsidérée en avant amenant des révolutions successives, dont la conséquence a été de ne point laisser aux iiistitutions nouvelles le temps de s'affermir en fonctionnant, le Chinois, lui, a usé ses institutions
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jusqu'à la corde. Il en est, en Chine, des choses morales comme des choses matérielles ; tout , chez les Fils du Ciel, tombe en poussière, faute de réparation et d'amélioration. Si l'arrivée des Européens dans leur pays a ouvert des horizons nouveaux aux disciples de Confucius, si quelques-uns, profitant de nos connaissances, ont daigné s'instruire de notre science et s'enrichir, parfois, à nos dépens, ils forment une minorité infime et ne peuvent pas compter.
« Le Chinois veut se croire encore aux temps glorieux de son apogée ; il vit, comme dans un rêve, au milieu d'une société frappée d'immobilité et comme pétrifiée depuis des siècles. C'est, permettez-moi l'expression un peu risquée, une momie vivante. On a eu beau lui construire des cuirassés , il conserve ses jonques ; on lui fournit des fusils à percussion centrale, des canons se chargeant par la culasse, on lui démontre à chaque instant et avec une persévérance, un soin que je ne m'explique d'ailleurs pas , la supériorité de nos engins de guerre, de notre armement, de notre administration, de notre costume, de nos modes; il retourne à ses fusils à mèche , laisse rouiller la culasse de nos canons , courbe toujours le dos sous le bâton de ses mandarins pillards , conserve son habillement incommode et se ferait trancher la tête plutôt que de se laisser arracher un seul cheveu de sa queue nationale. En revanche , il coupe nos fils télégraphiques et démolit nos voies ferrées, sous prétexte d'harmonies rompues et d'ombres portées sur les tombeaux de ses ancêtres. En un mot, c'est un être indécrottable, Désire-t-il nous donner le change? Ou se trompe-t-il lui-même? On
peut , je crois , répondre oui à ces deux questions : fermant les yeux au progrès , il veut lui paraître supérieur et joue consciencieusement au Chinois du temps jadis. Mais il n'est pas nécessaire de vivre longtemps en Chine pour démasquer ce peuple tombé en enfance et pour se rendre compte de son état sénile. Entre Te céleste» de nos jours et celui des siècles de Lao-tseu et de Confucius, il n'y a pas d'analogie réelle, la ressemblance n'est qu'à la surface.
« Si vous le désiriez, ajouta Barrot, je pourrais vous exposer brièvement la doctrine et les principes des deux grands philosophes dont je viens de prononcer les noms, mais ne voulant pas vous prendre en traître, je dois vous avertir, dès le début, que ce sujet ne sera peut-être guère amusant et je crains qu'il ne contienne une dose d'opium suffisante pour vous endormir profondément.
— Essaie toujours , dis-je à notre bon camarade, si la dose d'ennui est trop forte, nous saurons bien te le dire, en refusant d'avaler ta potion philosophique.
— Soit, puisque personne ne proteste, je commence; seulement, permettez- moi de prendre mes notes , car il est impossible' de retenir des théories aussi abstraites que celles de ces honnêtes rêveurs; et puisque je vais vous faire un cours de philosophie chinoise, avant de vous parler de Lao-tseu et de Confucius, il me paraît nécessaire de vous dire un mot de leurs illustres devanciers, dont ils ont certainement étudié les écrits et médité les maximes , avant de formuler les leurs.
« Le plu^ ancien des philosophes chinois connus est
Fou-hi; il remonte à l'an 3000 avant Jésus-Christ. C'est l'inventeur des caractères, et on l'a toujours considéré comme le premier législateur de l'Empire. Il reste de lui le Y-king, ou livre des transformations. La conception philosophique du Y-king repose sur un principe binaire primordial , composé du ciel et de la terre.
« Le ciel y est considéré comme une puissance supérieure, intelligente et providentielle, dont dépend l'humanité, et d'où émane la récompense des bonnes actions, ainsi que la punition des mauvaises. C'est le ciel qui a donné l'origine à tous les êtres; et, par suite , il est le lien qui les embrasse tous.
« La terre est le second élément; elle contient les êtres et , par sa vertu , les réunit à un nombre illimité.
<( Le ciel est le principe mâle ou actif ; de lui découle tout ce qui revêt un caractère de supériorité , d'activité et de perfection, tel que le soleil, la lumière, la chaleur, le mouvement, la force.
« La terre est le principe /eme/Ze ou passif; elle engendre ce qui est inférieur, imparfait: la lune, les ténèbres , le froid , le repos, la faiblesse.
« L'idée d'un principe immatériel, distinct du corps^ celle d'une vie au delà du tombeau , n'apparaissent pas encore dans le Y-king.
« Après Fou-hi, il faut citer Ki-tseu. Près de dix-huit cents ans séparent ces deux philosophes. Ki-tseu apparaît douze siècles avant Jésus^hrist ; son système est des plus vagues ; il semble avoir également pour point de départ l'idée de deux principes : le ciel et l'homme ;
puis, il pose neuf règles , neuf ensembles desquels dépend la félicité des peuples.
« Voici ces neuf règles; tachez d'y comprendre quelque chose; j'avoue humblement, pour mon compte, ne pas voir bien clairement ce qu'a voulu enseigner ce/ profond penseur :
« I** Le premier de ces ensembles est composé de cinq éléments : le feu , l'eau , la terre , le bois et les métaux qui dépendent du ciel.
« 2<»Le second comprend cinq facultés, agissant sur les cinq éléments précédents; ce sont l'attitude, le • langage, la vue, l'ouïe et la pensée, lesquelles engendrent le respect, la science et la perfection. C'est par ces facultés que le ciel et l'homme s'unissent.
« y Nous passons au troisième ensemble ; celui-là plus important, mais, en revanche encore plus ténébreux que les deux premiers, comprend sept règles de gouvernement que les hommes tiennent du ciel. Écoutez-moi ce pathos : la nourriture de tous; la richesse publique; les sacrifices; les cérémonies; l'établissement de quatre grands ministères: travaux publics, justice, instruction publique et guerre; enfin l'accueil des étrangers.
«4° Le quatrième ensemble se compose de cinq choses périodiques, révélées à l'homme par le ciel: l'année, le soleil, les étoiles et les planètes, la lune et le calendrier.
« 5° La règle fondamentale de la conduite du souverain, qui est le pivot de neuf grandes catégories, dont je ne vous donnerai pas l'énumération , si vous le permettez.
« 60 Trois vertus : la vérité et la droiture, suffisant en temps de paix ; la sévérité pour les temps de troubles ; et rindulgence envers ceux qui ont l'esprit élevé et le caractère généreux.
« 7** L'examen des cas douteux , ou consultation que rhomme fait de la volonté du ciel , par la formation et la dissipation de la vapeur ; par la couleur des écailles de tortue brûlées; par les fissures isolées et les fissures croisées qui s'y manifestent; enfin, par les pronostics de la mutabilité et de l'immutabilité.
« 8° L'observation des phénomènes célestes, en vue de trouver dans le ciel la cause des phénomènes qui se manifestent pour l'homme: la pluie, le vent, le chaud, le froid et les saisons. Les phénomènes heureux sont le signe d'une bonne conduite, de la justice et de la sagesse ; le vice produit , au contraire , des phénomènes fâcheux: la pluie, le vent, le froid, la chaleur d'une manière continue , et la sécheresse.
« 9« Enfin, le dernier ensemble comprend cinq félicités , et six calamités , dont le ciel fait suivre les œuvres de l'homme : d'un côté : longue vie , richesse , tranquillité , amour de la vertu , une fin heureuse; et comme antithèse : vie courte , maladies , chagrins, pauvreté, méchanceté et oppression. »
« Depuis un instant, Sylvain regardait dans le vide, Gastinet dodelinait de la tête,, eti faisant de grands efforts pour se tenir éveillé; Harlès jouait du tambour sur la table et , certainement , pensait à tout autre chose qu'aux rêveries du sieur Ki-tseu. Les autres se laissaient tous aller, plus ou moins , à une douce
somnolence. Le récit commençait à produire les ravages prévus.
Barrot s'en aperçut. — J'avais annoncé d'avance, dit-il, l'effet de ma leçon de philosophie; mais, ma foi, pendant que je suis en train, tant que vous ne me direz pas: assez; je continuerai, sans m'émouvoir et sans broncher. Du reste, le plus ennuyeux est fait; les racontars de M. Lao-tseu sont de la poésie , à côté des élucubrations de son devancier. Passons donc à Lao-tseu.*
— C'est cela, dit Sylvain, avec un ton de résignation comique: passons à Lao-tseu.
Chacun secoua la torpeur qui l'envahissait; et Barrot reprit:
— Donc, messieurs, le savant Lao-tseu est tout jeune à côté des précédents; il est né seulement 604 ans avant Jésus-Christ; son système a au moins le mérite d'être curieux: il définit trois abstractions, prévient lui-même que ces abstractions sont inabordables à la compréhension complète, et explique que, dans leur incompréhensibilité distincte, elles ne doivent former qu'un seul tout: c'est la figure de ce qui n'a pas de figure, l'image de ce qui n'a pas d'image; l'indéterminé, l'indistinct, l'illimité, l'immobile, l'impérissable, l'éternel, la cause première ou la raison suprême de tout, en un mot l'unité.
« Cela ressemble bien à Dieu.
« Le terme Tao qui désigne cette cause première (coïncidence extraordinaire), a de l'analogie avec le Oeoç des Grecs. Le mot Tao est un signe figuratif, cohiposé de deux caractères, dont l'un indique la
mxrche , l'autre le commencement; de telle sorte que ce terme Tao possède à la fois un sens propre et un sens figuré: le premier, représentant la grande voie de l'univers, dans laquelle circulent les êtres; le second , la raison première de tout. Cette absence de terme spécial tient à ce que , tout nom étant la représentation d'un objet sensible ou d'une idée née d'un objet sensible, aucun nom ne pouvait être donné, par le philosophe chinois, à l'être primordial qu'il est impossible de représenter d'une façon absolue par rien de sensible et de tangible.
« Une autre particularité du système deLao-tseu, dont vous tirerez telle conséquence qu'il vous plaira : L'unité , dit ce philosophe, par laquelle se définit la cause première, n'est point une par elle-même; car elle comporte trois abstractions , la triade , sans laquelle elle ne constituerait pas la grande unité; de même, la triade ne peut pas se concevoir, indépendamment de l'unité qui la résume; aussi l'unité et la triade ne sont elles-mêmes que l'unité - triade , et la triade - unité ou trinité.
« L'école deLao-tseu s'appelle la secte des Tao-sse^ ou les sectateurs de Tao; elle admet jusqu'à dix-huit enfers. D'après cette école, l'homme émane de la raison suprême et en est une manifestation; il ne doit donc vivre que dans la pensée de son retour à cette raison suprême, de son identification avec elle et de son absorption en elle (i).
(i) Certains commentateurs de Lao-tseu disent que l'individualité ne peut s'absorber dans le Tao puisque cette individualité ne périt pas en entier.
« Si rhomme s'écarte de cette pensée, si sa vie n'est pas conforme à ce but, il retarde son retour à cette raison suprême et, par là, s'expose à toutes sortes de calamités (i); il doit donc régler sa vie sur le principe de l'éternité et de l'immutabilité auxquelles il aspire; et , comme cette éternité , cette unité embrassent tous les êtres , il doit être juste pour eux et les comprendre dans une même affection (2). Cette justice est en effet l'attribut de la souveraineté et le fait participer à la nature divine, c'est-à-dire, l'identifie avec le Tao. Le corps peut alors se dissoudre; l'anéantissement n'est plus à craindre. Cela implique l'idée de la séparation de l'âme et du corps. Et, de même que Lao-tseu reconnaît deux natures à sa raison suprême : Y être et le non-être; c'est-à-dire la nature corporelle ou apparente, et la nature incorporelle ou divine; de même , il admet en l'homme deux principes: le principe matériel et le principe lumineux de l'intelligence, auquel le premier sert de véhicule.
« La doctrine de la direction de toutes les pensées, dans le but de l'absorption en la raison suprême, con- > duit logiquement Lao-tseu à s'identifier , le plus possible, avec les attributs de cette raison suprême, en
(i) Selon Lao-tseu, tous les êtres entrent dans la vie avec un mouvement continu, paraissant et disparaissant tour à tour , en revêtant successivement diverses formes extérieures, pour retourner enfin à leur principe, c'est-à-dire, pour rentrer dans le Tao, C'est le principe de la métempsycose qui, du reste, comme l'idée de trinité, était connu depuis longtemps dans rinde.
(2; Aimez votre prochain comme vous-même..."., égalité, fraternité.
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particulier avec l'incorporéité, puis Timmobilité ; il en vient ainsi à mettre sa félicité dans Tindifférence et Taffranchissement absolu des passions ; il est libre de tout plaisir, de toute peine, de tout désir, et de toute crainte. De là résultent, d'abord, les absurdes excès de la vie monacale et des pratiques ascétiques chez ses sectateurs ; et, en second lieu, le dogme de non agir.
« Des deux principes de l'homme, dit, en effet, Laotseu, Tun porte au bien, par sa conformité avec Tinçorporéité du Tao; Tautre, au mal, par son antagonisme avec la raison suprême; on doit donc combattre ce dernier principe et, pour cela, fuir la vie active du monde, prêcher d'exemple, pour convertir les autres hom.mes, et faire le bien pour le bien.
« Ailleurs, le grand philosophe dit aussi : Thomme saint fait son occupation de la non occupation; trouve de la saveur dans ce qui n'a pas de saveur; considère les petites choses comme les grandes, la pénurie comme l'abondance; enfin, il récompense les Injures par des bienfaits (i).
« La politique de Lao-tseu est conforme à sa morale: elle recommande le mépris des honneurs et des richesses, surtout aux pnnces qui doivent donner le bon exemple au commun des mortels; elle prescrit Téloignement du luxe qui dértioralise et conseille de laisser dans les ténèbres du non savoir, la majorité des hommes. Le désir ne naissant que de la science , les efforts des savants ne doivent point tendre à éclairer le peu-
(i) Rendez le bien pour le mal
pie, mais à le maintenir dans l'ignorance, car les masses ne sont difficiles à gouverner que parce qu'elles savent trop.
«Comme vous le voyez, cette opinion qui, de nos jours, compte plus d'un partisan, n'est point une nouveauté.
« Dans le système de Lao-tseu, lavieestla condensation de l'esprit vital; la mort en est la dispersion. L'un de ses disciples a émis cette pensée profonde:
« La vie est la suite de la mort; la mort est le com- « mencement de la vie. C'est une chaîne non interrom- « pue qui commence à Tao , et y retourne , après <r avoir subi les diverses incarnations corporelles. »
« En résumé, le système de Lao-tseu peut se présenter de la façon suivante :
Tao: raison primordiale, cause première, unité-trinité , de laquelle est sorti l'ensemble de Vétre et du non-être indistincts qui a produit:
2° Vêtre ou corporéité.
i« Le non-être ou incor poréité.
Lesquels se sont traduits par :
I* La nature insaisissable 1 2^ La nature corporelle souetsubtile(rintelligence). I mise au souffle vital.
Enfin pour dernier résultat , l'unité à laquelle tout retourne.
« Votre silence inaccoutumé, continua Barrot, en s'adressant à son auditoire , me prouvant d^une façon définitive que ce sujet n'a pas pour vous tout Tattrait désirable, je remettrai Confucîus à une autre fois, à un moment où vous serez mieux disposés/ Comme on semblait protester..... — Oh! soyez tranquilles , voas ne perdrez rien pour attendre, ajouta-t-il, je ne vous en ferai pas grâce ; car je tiens à vous exposer le système du grand homme, dont le souvenir est si vivace chez ses compatriotes, et dont les doctrines forment^ encore de nos jours, la base fondamentale de la religion officielle et de l'administration de l'Empire du Milieu. »
Plus d'un bâillement significatif, mal dissimulé , était venu prouver la justesse de l'observation de Barrot; mais, un peu par envie de s'instruire, beaucoup, peut-être, par esprit de contradiction, on voulut, sans plus tarder, connaître la suite; et l'orateur, vivement sollicité, reprit en ces termes:
— Puisque vous le voulez, je continue, mais je vais essayer d'être bref:
<( Confucius (en chinois Con-fou-tseu-deu), administrateur et philosophe, est né 551 avant Jésus-Christ; sa doctrine est un matérialisme, basé sur l'existence de trois grandes puissances: le ciel, la terre et l'homme. Cette triade n'a rien de commun avec celle
de Lao^tBeu; car ces trois puissances ne sont pas inséparables; elles ne se trouvent réunies que par l'appellation de leur ensemble: la nature. D'après Confucius, le ciel n'est pas une conception abstraite , existant en dehors du monde et tirant Tunivers du néant; il n'est donc pas l'équivalent du Dieu de la Genèse et du Dieu du christianisme; c'est une des parties de la nature, partie souveraine , dominatrice , d'où vient tout ce qu'il y a de bon, de juste, de parfait dans l'organisme universel. Il en résulte que la nature n'est pas seulement, comme nous l'entendons, l'ensemble de ce qui existe matériellement; elle renferme, de plus, un principe spirituel , d'où découlent la volonté et la justice.
« Le ciel est formé de deux principes subtils; l'un j? mâle et l'autre femelle; Icyan et le jin. Ces deux principes réunis, en s'alliant avec la terre, donnent naissance, d'une façon spirituelle, par mode de génération et de transformation, à tous les êtres dont la forme corporelle se développe.... je ne sais au juste comment; je . vous avoue que je ne l'ai pas bien compris moi-même, et, pa'r suite, il me serait difficile de vous l'expliquer.
« Quoi qu'il en soit, le ciel, en accordant aux êtres une essence spirituelle, leur confère un mandat et leur assigne . une voie à suivre, voie conforme aux cinq vertus cardinales : rhumanité, rurbanité, la sincérité, la justice et la prudence. Cette essence spirituelle des êtres est formée delà réunion de deux éléments subtils : le Houen et le Pé (i) et constitue la nature rationnelle de l'homme.
(i) Le Houen (esprit), principe mâle actif , et; le Pé (cœur),.
« Cette nature émanant du ciel, c'est-à-dire de la source de toutes les perfections, ne peut que le guider dans la voie du bien. De même que l'eau tend naturellement à couler de haut en bas et ne fait l'inverse, c'est-à-dire ne reflue vers sa source que si on lui oppose un obstacle ; de même la nature rationnelle est naturellement bonne ; et ce n'est que par la contrainte des passions qu'elle peut conduire l'homme au mal. Il faut donc combattre les passions, en 'les combattant, on en change le cours, on en modifie les effets. Il existe, par conséquent, une force distincte de la nature des. passions, puisque cette force peut les modifier, c'est la volonté, le. libre arbitre. La nature rationnelle se trouve ainsi composée de deux parties distinctes: la volition et la raison. C'est, par suite, sur la volonté que doit se concentrer toute l'attention, pour l'empêcher de jeter la perturbation dans la nature et dans les effets de la raison.
« De là découle toute une morale ou doctrine des devoirs, tendant au perfectionnement de soi-même et se résumant en ce principe : « Agir envers les autres comme on voudrait qu' ils fissent envers vous-même. »
« Confucius s'est particulièrement attaché à expliquer les textes des philosophes qui l'ont précédé- il interprète ce proverbe de l'antiquité : « on meurt; mais on ne périt pas tout entier », de la façon suivante : « Le
principe femelle passif. Le Houen pense, conçoit, imagine, juge, agit; le Pé éprouve des sensations de peine ou de plaisir. La séparation du Houen et du Pé n'entraîne pas nécessairement la mort. Le Houen peut se dégager, redevenir un esprit libre, tandis que le Pé reste avec le corps.
corps meurt, dit-il, mais les écrits^ les maximes, les sages instructions, le souvenir, en un. mot, lui survivent » a Par la mort, ajoute-t-il, on monte et on descend; le principe sf)irituel, en retournant au ciel, monte; et le principe matériel, en revenant à la terre, descend. »
« De prime abord, on croit trouver de l'analogie entre le principe spirituel, dont parle Confucius, et ce que nous appelons Fâme, mais Tâme, d'après nos croyances, conserve éternellement son individualité, tandis que le principe spirituel de Confucius, une fois remonté au ciel, n'a pas d'existence distincte. La mort n'est pas le néant; mais avec la vie disparaît l'individualité.
« Conséquence immédiate : tous les châtiments sont terrestres.
« Quant au dogme de l'immortalité de l'âme, il est remplacé par ce qu'on pourrait appeler : l'immortalité du principe dont émanent les âmes dans leur alliance terrestre avec les corps (i). »
Barrot s'arrêta et eut un moment d'hilarité, en voyant l'attitude endormie de ses camarades.
— J'en ai fini, leur dit-il, avec la religion et la phi-
(i) Le grand philosophe semble pourtant se contredire, car il admet une sorte de spiritisme. Or, le spiritisme entraîne forcément à admettre l'individualité du principe spirituel et conduit nécessairement au dogme de l'immortalité de l'âme. On trottve en effet quelque part dans ses écrits, les idées suivantes : « Il faut que les hommes purifient leur cœur et « revêtent leurs habits de fête pour offrir des sacrifices à « leurs ancêtres qui sont partout au-dessus d'eux et les envi- « ronnent de toute part, sans se manifester sous une forme « corporelle. »
2'] 4 J-^ vie en Chine et au Japon, .
losophie de Confucius; et j'ai pitié de vous; je vous épargne sa politique. Je pense, ajoutart-il, en soulignant d'un sourire son observation, que vous m'en saurez gré.
Cette conférence fut la dernière. Nous arrivâmes le surlendemain à Tché-foo; et, après l'inspection générale, qui dura un peu plus d'un mois, nous partîmes pour Shanghaï, où nous mouillâmes dans les premiers jours d'octobre.