CHAPITRE XV
Shanghaï. — Les courses.
Shanghaï est bien la ville du monde où Ton trouve l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale. Loin d'attendre, comme en France, la visite des nouveaux débarqués, les gens du pays font toutes les avances; ce qui me paraît, du reste, beaucoup plus logique.
V Ailée était signalée; aussi, à peine avions-nous pris notre poste dans la rivière, en face du consulat général de France et à côté du Monroëy arrivé de la veille, que déjà plusieurs de nos compatriotes se présentaient à bord, pour nous souhaiter la bienvenue et nous apporter des invitations.
Avec le mois d'octobre, commence l'interminable série des plaisirs : aux dîners succèdent les bals et des fêtes sans nombre : courses, chasses, représentations théâtrales; en un mot, tout ce qui constitue la vraie vie mondaine.
Nous ne pouvions choisir un moment plus opportun.
— Vous viendrez aux courses, nous dit-on; elles auront lieu dans huit jours; n'y manquez pas, vous y verrez la société shanghaïenne au grand complet, dans ses plus beaux atours.
On est surpris, dès Tabord, en entendant parler de courses sous une latitude où les chevaux employés d'ordinaire à ce genre d'exercice, s'acclimatent difficilement; mais ceux qui s'étonnent comptent sans l'ingéniosité des Anglais, toujours extraordinaire, même lorsqu'il s'agit de leurs plaisirs ; amateurs forcenés de tout ce qui tient au sport, ils ne voudraient, pour rien au monde, renoncer à leur passion favorite; ne pouvant chasser le retiard, ils ont inventé le paper hunt; Barrot nous les a montrés lancés à fond de train sur une piste de papier, s' escrimant à la poursuite d'un animal supposé. N'ayant guère la possibilité d'entraîner des pur-sangs, ils dressent des poneys chinois et obtiennent, avec ces petites bêtes récalcitrantes, des résultats surprenants.
Les courses sont de fondation dans tous les settlements de l'extrême Orient; deux fois par an, au printemps et à l'automne, à une date annoncée longtemps à l'avance et impatiemment attendue, le high-life se donne rendez-vous sur le turf. Les choses se passent partout, aux Indes, en Chine, au Japon, à peu près de la même manière; mais c'est à Shanghaï que la fête est la plus brillante.
Le champ de courses est merveilleusement situé , dans une plaine considérable, aux portes de la ville, à deux pas du quartier des marchands. Le terrain, où se déroule actuellement la piste, autrefois vaste marécage, est devenu, grâce aux travaux intelligents qui ont été exécutés, un hippodrome remarquable. Au centre d'un bâtiment spacieux, en forme de fer à cheval, affecté à divers services, s'élève, faisant face à la ville, un coquet
pavillon surmonté de deux plates-formes superposées, du haut desquelles le spectateur peut juger des moindres incidents du steeple-chase. L'étage inférieur de ce pavillon, largement ouvert sur la piste, est réservé aux dames. C'est là qu'on peut voir le plus charmant étalage de coquettes toilettes parisiennes apportées par la dernière malle; c'est là dju'il est donné de contempler tout ce que Shanghaï possède de jeunes et jolies femmes ; t- il ne manque généralement pas une fleur au bouquet; — et c'est là, aussi, qu'on assiste à cette comédie humaine, dont les scènes se jouent, paraît-il, sur tous les points du globe, dès que deux femmes se trouvent en présence, vis-à-vis d'un homme.
Donc, le 15 octobre, il y avait des courses à Shanghaï. Un temps déjà froid, mais splendide, favorisait cette réjouissance. La foule était immense; le beau monde arrivait en voiture, les gens moins huppés en djin-riki'Cha. Une nuée de Chinois en liesse assiégeaient les barrières, attendant, anxieux et impatients, le signal du premier départ.
La plupart des officiers de V Ailée s'étaient empressés de répondre à l'aimable appel des membres de recreatow/Mnûî; et tandis que les uns, attentifs auprès des dames dont ils ont déjà fait la connaissance, jouent avec entrain le rôle de cavalier servant; tandis que d'autres cherchent à prendre part à des poules et parient, à tout hasard, pour des chevaux qu'ils ne connaissent pas ; quelques-uns, gens plus pratiques, ont découvert les buffets, oii les invités commencent à venir se donner du ton.
Il n'est pas une heure; la première course n'a point
encore eu lieu, mais déjà plus d*un membre du Jockey shanghaïen , après avoir accordé de trop nombreuses marques d'affection à quelques fioles de moét, promène sa figure joviale et enluminée, en poussant des hurrahs prématurés. L'un de ces amants de la dive bouteille, lancé plus que de raison, parcourt les groupes et cause même quelque scandale. Enlevez-le! crie quelqu'un en français. Le mot a de Técho ; et bientôt. Ton voit passer Thonorabie gentleman, porté par les pieds, par la tête, vers sa voiture, où de complaisants amis le déposent délicatement et où il s'endort du sommeil du juste;
Mais un mouvement se fait dans l'enceinte du pesage ; le starter, vêtu de la casaque rouge traditionnelle, coiffé d'un tromblon gris, s'avance au milieu des membres du jury. Six chevaux sont en ligne; on a quelque peine à les faire placer ; enfin, le starter donne le signal , en élevant un petit pavillon aux couleurs de la Reine ; les six cavaliers partent comme des traits; une immense clameur retentit; la fête est commencée. A chaque arrivée, des hourrahs prolongés se font entendre ; le gagnant est porté en triomphe par ses partisans; et, pendant que l'on règle les poules, pendant que les jockeys se préparent pour la course suivante, la musique du Monroë remplit l'intermède des plus beaux morceaux de son répertoire.
Harlès, favorisé par le sort aveugle, a gagné une poule dont le total s'élève à environ cent dollars ; il a peine à en recueillir vingt-cinq, pour le moment; mais tout sera réglé, dit-on, dans la quinzaine; il suffit d'avoir un peu de patience.
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A un deuxième signal, quatre nouveaux ch entrés en lutte; au milieu du premier tour, est désarçonné; on parle d'un accident; u femme est en proie à une attaque de nerfs; \ hommes se rendent, en courant, sur le lieu de la chute ; et au bout d'un quart d'heure, on voit arriver le cavalier démonté, sain et sauf, et, malgré sa culbute^ tout prêt à recommencer. La jeune femme profite de ce moment pour tomber définitivement en pâmoison ; mais ce n'est point grave; quelques gouttes d'eau fraîche sur le visage et le trop heureux époux peut rassurer sa trop sensible moitié, sur l'issue du saut périlleux qu'il vient d'exécuter.
Un deuxième vainqueur est proclamé ; pourtant, il s'élève une contestation : Pied de chacal est arrivé premier d'une demi-longueur de tête sur Saïda; le fait est patent et reconnu ; mais il y aurait eu un faux départ ; c'est du moins l'opinion de ceux qui tiennent par Sai'ia. Barrot, on nç sait au juste pourquoi, se prononce pour cette dernière; on croirait qu'il a parié; point; pas assez imprudent, l'ami Galilée, pour exposer ainsi, de gaîté de cœur, ses monacos; il discute bruyamment, mais absolument sans intérêt, par pure habitude, pour le simple plaisir de discuter; il invoque à haute voix l'opinion de Kerpenic; mais celui-ci est bien trop occupé pour lui répondre. Depuis son arrivée, le noble vicomte s'est faufilé dans l'enceinte du pesage, où il a retrouvé quelques connaissances ; et, là, au milieu de son élément, il cause posément, en connaisseur, et serait presque honteux de se commettre avec son éccrvelé camarade.
^éo La vie en Chine et au Japon,
Le jury, consulté sur la grave question, décide en faveur de Pied de chacal^ à la grande fureur de Barrot.
— Combien perds-tu ? demandai-je , avec un ton d'intérêt assez bien joué , au brave Galilée.
— Moi? Mais absolument rien.
— Alors pourquoi te démènes-tu ainsi >
— Parce que, parce que.... tiens, au fait,
pourquoi ? Ma foi , après tout , cela m'est bien égal.
Et le joyeux compère de rire largement , de ce rire qui fend la bouche d'une oreille à Tautre , de ce rire communicatif qui, chez certaines bonnes natures, fait tant de plaisir à voir et à entendre.
Les courses se succèdent ; Harlès reperd une bonne partie de ce qu'il a gagné. Des paris monstres se font chez les Anglais ; les bouchons de Champagne sautent;la musique joue avec frénésie; et la foule glapissante, la foule turbulente des Chinois couvre cet ensemble d'un grandiose bourdonnement.
Enfin Ton arrive à Tentr'acte; il est trois heures; c'est le moment du tifjîn. Chacun offre son bras à une dame et la conduit à table. Les commissaires de la fête s'empressent , font les honneurs d'une façon charmante ; et la gaieté la plus franche et du meilleur ton ne tarde pas à éclater dans cette curieuse société où toutes les nationalités se frôlent , s'entremêlent, s'entrechoquent, avec une urbanité surprenante.
Après le tifjîn , les courses reprennent de plus belle ; puis, vers cinq heures, commence un steeple-chase
plein de péripéties imprévues et , à la nuit tombante , le nom du dernier vainqueur, proclamé au milieu d'applaudissements vingt fois répétés, est couvert parle hourrah formidable d'une tourbe en délire.