CHAPITRE XVI
Shanghaï (suite). — Une partie de chasse dans le canal impériaL
Les courses furent le signal de plaisirs de toutes sortes, dont les officiers de V Ailée avaient pris leur bonne part; mais au grand regret de quelquesuns, Toccasion ne s'était point encore présentée pour eux d'essayer leur adresse sur ces beaux faisans tant vantés , ces bécasses , ces lièvres ; sur ces chevreuils sans nombre qui font de la Chine une vaste bassecour , où le chasseur le plus insatiable peut arriver à satisfaire sa passion.
A partir du mois de septembre et surtout durant les froids secs de l'hiver, la chasse, en Chine, est une des distractions les plus recherchées des Européens, mais aussi l'une des plus dispendieuses.
Dans l'empire des Fils du Ciel, tout aussi bien qu'au beau pays de France , ne chasse pas qui veut ; si le permis n'est, point encore nécessaire comme partout ^ comme au Japon même , où il est devenu de rigueur depuis 1876 et où il se paie un prix exorbitant, les accessoires indispensables sont tellement coûteux que^ seuls, les négociants riches et installés pour longtemps dans le pays peuvent s'en donner le luxe.
Les environs des villes habitées par les chie:ns
d'Occident j par les Barbares, autrefois très giboyeux ^ sont aujourd'hui aussi dénués de faisans ou autres volatiles, que la plaine Saint-Denis est veuve de lapins. Pour trouver flutne et poil , il faut aller loin dans rintérieur. Or comme les routes sont rares et généralement impraticables , il est impossible de voyager autrement que par voie d'eau. Le seul mode.de transport usité en pareille circonstance est donc le bateau dit de chasse. Ce véhicule inventé parles Anglais, les maîtres du monde en matière de confortable , mérite une description détaillée.
Le bateau de chasse est une longue barque plate surmontée , dans sa partie centrale , d'une sorte de château divisé en trois compartiments ; l'un , destiné au logement de l'équipage et à la cuisine , est pris sur l'arrière ; la section du milieu sert de chambre à coucher au propriétaire et contient ordinairement deux couchettes. La salle à manger est sur l'avant , de façon à permettre aux passagers de jouir du paysage et des incidents de la navigation , tout en se livrant aux plaisirs de la table.
On trouve quelques bateaux de louage ; ceux-là sont assez rudimentaires et l'on y est, la plupart du temps, aussi mal que possible ; mais ceux qui appartiennent à des particuliers sont aménagés avec un grand luxe : fourrures épaisses et chaudes , tapis moelleux , riches tentures , rien n'y manque. La vaisselle est en rapport avec l'ameublement et les caissons regorgent des crus les plus recherchés.
L'équipage se compose d'un nombreux personnel à longues queues : nageurs , traîneurs , porteurs , cuisi-
niers, domestiques divers. Tout ce monde ne tient pas de place à bord ; le jour, ceux qui ne sont pas nécessaires à la surveillance des fourneaux de la cuisine , accompagnent les chasseurs et portent le gibier. Le soir venu, tandis que deux bateliers seulement, traînent, à tour de rôle, la barque à la cordelle ou la poussent du fond au moyen de longues perches , le reste s'empile dans la chambre de Tarrière et trouve moyen de se tasser commodément, autour d'un poêle chauffé au rouge, exactement comme des sardines dans une boîte de fer-blanc.
Une chasse s'organise ordinairement en nombreuse société. Contrairement à ce qui se passe en France, où une foule d'impedimenta, tous plus ou moins de convention , nous privent trop souvent de la présence du beau sexe, l'élément féminin, aux trois quarts affranchi des préjugés européens, loin d'être exclu de la fête, en est le plus bel ornement et le principal attrait. On fixe un rendez-vous , à une distance quelconque de la ville, à un point bien déterminé; puis, le soir, on part séparément. Chacun s'en va dans son bateau, seul ou accompagné, le plus souvent, d'un invité, d'un ami; et au petit jour, Tescadrille se trouve réunie dans les mêmes eaux. On stoppe , on mouille ; l'une des barques hisse au haut de son mât une vergue en pantenne surmontée d'un énorme pavillon ; c'est le signal de ralliement qui , grâce à la platitude du pays, pourra être aperçu des chasseurs , durant toutes leurs pérégrinations et les empêchera de s'égarer au milieu des méandres sournoisement enchevêtrés des cours d'eau et des canaux.
Déjà les impatients, guêtres jusqu'au ventre, le fusil sur l'épaule, sortent de leurs cabines et observent le terrain; la narine dilatée, Toeil humide de plaisir, le cœur bondissant , ils veulent vainement conserver un air calme. Moins dissimulés, les chiens, ces braves animaux, les deux pattes sur le plat-bord, attendent en jappant le moment favorable pour s'élancer à terre ; les plus pressés manquent leur coup et font, à la grande joie de leurs confrères , un superbe plongeon.
A peine les barques sont-elles accostées, on saute sur le chemin de halage; on se reconnaît, on se questionne sur les incidents de la nuit ; les présentations sont faites , s'il y a lieu , entre les invités des divers bateaux; mais l'ardeur chasseresse l'emporte sur le formalisme ordinaire et, bientôt, l'armée dispersée dans la plaine, disparaît au milieu des hautes herbes et derrière les haies de bambou.
Vers midi , après avoir exterminé le plus possible d'innocentes créatures , les élégants gentlemen, rompus et affamé», rallient leur house-boat, déposent leurs victimes entre les mains des cuisiniers et font une toilette minutieuse (i) en attendant le tiffin.
Ce genre de partie de plaisir est toujours prétexte à repas nombreux et délicats. D'habitude , un des hommes mariés de la bande se constitue volontairement ou est nommé d'office Amiral. Son bateau est
(i) On raconte à Shanghaï que, dans certaines parties de chasse, les gentlemen en quittant la veste de velours à côtes et à boutons de métal, endossent l'habit noir pour se mettre à table.
alors transforme en restaurant ; et sa femme, promue à la haute dignité de maître d'hôtel en chef , préside , avec la meilleure grâce du monde , aux agapes pantagruéliques des joyeux compagnons.
Tout à coup , une cloche mise en branle à bord de V Amiral, vient, de sa voix argentine, faire les plus douces confidences aux estomacs creusés par la marche et par le grand air ; c'est l'appel au déjeuner. Les bateaux prêts à appareiller s'accostent mutuellement ; l'hôtel flottant est pris à l'abordage ; et bientôt , tandis que le Champagne envoie bruyamment au plafond ses inoffensifs projectiles, tandis que le bourgogne émoustille les cerveaux les plus calmes , la petite flotte fait voile vers de nouveaux rivages. Lorsque les toasts ne se sont pas succédé trop nombreux, vers deux heures et demie on repart et on chasse encore jusqu'à la nuit; on se remet ensuite à table à sept heures et demie; puis, le lendemain, on recommence; et ainsi de suite pendant huit, dix et quelquefois quinze jours.
Depuis longtemps , Harlès et moi , nous méditions de faire une excursion cynégétique dans le canal Impérial, dont les bords sont encore très giboyeux. La difficulté n'était pas d'obtenir une permission de quelques jours et de.se procurer un bateau de louage^ mais bien de monter une partie complète, et de s'assurer le concours d'un des Nemrods du pays.
L'automne s'avançait; aux beaux jours de novembre allaient succéder les neiges avec les grands froids de décembre; et l'occasion favorable ne s'était pas encore présentée.
S'aventurer seuls, munis de renseignements incom-
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plets , au milieu d'un pays inconnu , eût été sinon une folie, du moins une imprudence. Nous avions donc presque renoncé à nos chers projets, quand, un sdij, tout s'arrangea comme par enchantement.
Le Comptoir d'escompte était, à cette époque, deux fois par semaine , le rendez-vous du high-life shanghaïen. Le jeune directeur de la puissante banque française, grâce à son tact exquis et à sa parfaite éducation, avait résolu le problème insoluble pour d'autres occupant des positions plus officielles, de réunir chez lui et de maintenir dans les termes de la plus parfaite courtoisie , les membres des trois concessions européennes. A Texception de TAllemagne, patriotiquement tenue à l'écart , toutes les nationalités fraternisaient souvent à sa table quasi princière. On aimait à se réunir dans cette maison neutre , où Ton était sûr de recevoir l'hospitalité la plus charmante et la plus large. Là chacun était heureux de retrouver les jouissances de la vie mondaine et de se donner , pour quelques heures, l'illusion d'une soirée d'Europe.
Les femmes mêmes, par une exception toute spéciale faite en faveur de l'aimable amphitryon,, mettant décote le qu'en dira- 1- on, ne craignaient pas de se compromettre en paraissant chez un célibataire. Aussi était-on bien certain de rencontrer, les jours de réception au Comptoir d'escompte, tout un essaim tourbillonnant et babillard de blondes ladies, de brunes quakeresses et de Françaises piquantes.
Ce soir- là, société brillante et choisie s'ébattait dans les vastes salons du splendide hôtel; le clan des
femmes , renforcé de quelques nouvelles débarquées , n'avait jamais été ,si imposant.
.L'état-major de V Ailée, toujours très assidu aux. lundis et vendredis du Comptoir, n'eût pas manqué, pour plusieurs coups de canon, cette soirée à laquelle , contrairement à la coutume , on avait été convié par une carte d'invitation en règle. Harlès , fort empressé auprès des femmes, disparaissait déjà au milieu d'un nuage bariolé de jupes aux couleurs de rarc-en-ciel;H..., un des Français les mieux posés de la colonie, l'arrêta par le bras, au moment où il se précipitait à la suite d'une traîne de mousseline blanche , agrémentée de petits nœuds roses fort agaçants.
— Faites attention , lui dit-il, vous allez vous casser le cou. Puis, l'entraînant en dehors du flux des robes à queues; — Venez, ajouta-t-il , j'ai à vous faire une communication; mais auparavant, trouvez-moi vos camarades , le commissaire et le docteur.
J'étais à côté d'Harlès. — Présent! répondis-je; si vous désirez voir Verdier, je sais où il est, venez avec moi.
Le docteur, en compagnie de deux ou trois de ses collègues, fumait son cigare au balcon. Nous l'eûmes bientôt rejoint.
— De [quoi s'agit-il ? dit Harlès à H...
— D'une partie de chasse ; étes-.vous disposés }
— Si nous sommes disposés !
— Eh bien , préparez - vous ; c'est aujourd'hui jeudi; nous partons dimanche dans la journée, de façon à arriver, dès lundi matin, sur le terrain de
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chasse. Comptez sur dix jours d'absence. J'emmène un camarade dans mon bateau. V... sera des nôtres; en sa qualité d'homme marié , il se charge des fonctions d'Amiral, c'est-à-dire de chef de gamelle. La charmante M^'^V... veut bien accompagner son mari. Quant à vous , messieurs de V Ailée, arrangez-vous pour louer un house-boat, car ni V... ni moi ne pouvons Vous donner d'autre hospitalité que celle de la table.
Nous acceptâmes avec enthousiasme l'invitation de notre aimable compatriote, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain, dans l'après-midi, chez M. V..., où nous devions arrêter définitivement nos faits et gestes.
Au moment où nous nous séparions, le docteur jeta une douche glacée sur notre joie. — Vous avez une permission? nous dit-il.
Comme deux étourneaux, nous avions oublié l'essentiel.
— Non, répondit Harlès.
— Alors, il n'y a rien de fait. Le commandant voudra-t-il laisser partir ensemble trois officiers de son bord?
— Nous avons chacun des fonctions distinctes ; vous, docteur, votre aide-médecin peut vous remplacer ; la présence du comniissaire n'est pas indispensable pendant une semaine ; quant à moi, l'un de. mes collègues fera volontiers mon service, j'en suis certain; c'est à charge de revanche.
— Si vous êtes aussi sûr de la réussite, reprit
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Verdier, je vous engage à ne pas attendre à demain pour faire votre demande.
-^ Mais, mon cher Verdier, vous êtes notre ancien ; comme tel, c'est à vous de porter la parole ; le commandant est à une table de whist; profitez du moment où il se lèvera pour lui présenter notre requête ; soyez éloquent ; nous serons derrière vous, pour venir, s'il le faut, à la rescousse.
Verdier s'exécuta de bonne grâce ; et le commandant, venant de gagner un rob, circonstance des plus heureuses pour nous, ne fit aucune difficulté pour accéder à nos désirs, à la condition, toutefois, que nos services respectifs fussent assurés et ne souffrissent point de notre absence.
Le lendemain, avant Taube, Harlès entrait dans ma chamibre.
— Comme tu es matinal !
— Tu en parles à ton aise, j'ai fait le quart de minuit à quatre ; je vais me coucher ; mais je voulais te recommander de te mettre en quête d'un bateau de chasse avant le déjeuner.
Vers sept heures et demie, en effet, je pris le chemin de la concession américaine où se trouvent la plupart des house-boais de louage ; et, après en avoir visité cinq ou six, après avoir discuté longuement avec les Chinois détenteurs de ces bateaux, j'arrêtai l'un des plus grands et des mieux installés, au prix de trois dollars par jour.
Dans l'après-midi, le rfépart fut définitivement fixé au dimanche soir, et l'on convint de s'attendre à environ un mille de Shanghaï pour naviguer de coq-
serve pendant la nuit et se trouver réunis, le lendemain, au point du jour.
Le samedi, un peu après le coucher du soleil, le bateau que j'avais frété la veille vint accoster V Ailée, avec le fracas sans lequel les Chinois ne savent rien faire.
— Si nous voulons être préls à Theurê, demain, dit Harlès, nous agirons sagement en nous installant sans plus tarder et même en couchant ce soir à bord de notre AoM5e-^oa/; car nous sommes obligés d'y faire transporter nos fournitures de lit ; et mieux vaut procéder à ce déménagement durant la nuit que pendant le jour.
J'avais moins recherché Télégance que la commodité ; notre bateau ne devant nous servir, en cette occasion, que de dortoir, j'en avais choisi un divisé en deux chambres seulement, dont une sur l'avant, assez spacieuse, munie de trois couchettes et une toute petite, sur l'arrière, destinée aux Chinois de l'équipage et à notre domestique.
La motion d'Harlès ayant été adoptée, on transborda immédiatement nos matelas, nos draps et nos couvertures ; chacun se fit un petit paquet des bibelots présumés nécessaires pour une absence de dix à douze jours : un peu de linge, des vêtements chauds, quelques livres, du tabac et des munitions, surtout beaucoup de munitions.
Les fusils nettoyés pour la circonstance et visités arec soin par le maître armurier, furent placés au râtelier, avec toutes les précautions nécessaires. Le maître d'hôtel apporta u» grand panier contenant des provisions de bouche pour k cas où, séparés de
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V Amiral par un événement fortuit, il nous faudrait vivre de nos propres ressources. Enfin, le lieutenant nous fit délivrer, par le maître mécanicien, deux ou trois cents kilogrammes de charbon pour notre poêle.
Les préparatifs d'une partie de plaisir sont souvent plus agréables que la partie elle-même ; aussi que d'éclats de rire, que de gaîté, durant cette première soirée I
Harlès trouvait bien sa poudre, mais ne pouvait mettre la main sur son plomb. Verdier, en revanche, n'avait absolument que du plomb; etmoi, je ne savais pas du tout ce qu'étaient devenues mes cartouches. Mais après d'activés recherches, nous découvrions que les domestiques avaient fait un méli-mélo, une vraie macédoine de nos munitions et en avaient déposé, à tout hasard, un tas sur chaque couchette.
Les paquets de cartouches s'étaient déficelés ; le cas était grave: Harlès avait un fusil calibre 1 2, le docteur un calibre 16 à percussion centrale, et moi un 16 ordinaire. Comment retrouver son bien au milieu de ce chaos? Après une bonne heure, on y parvint'; et chacun rentra approximativement en possession de ses boîtes, de ses petits sacs et de ses culots pleins ou vides.
Pourtant Harlès prétendait toujours être frustré d'une partie de ses engins de guerre.
— Il me semble, lui dis-je, que tu possèdes déjà un assez bel approvisionnement.
« Combien emportes-tu donc de cartouches ?
— Six cents chargées et quatre cents non chargées ;
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en tout mille, et je crains d'en manquer; H..., m'a dit que Ton pouvait facilement tirer cent coups par jour.
— Peste {Quel arsenal ! Moi j'en emporte quatre cents et je suis bien certain de ne pas en brûler la moitié.
Je me trompais alors ; car sur mes quatre cents cartouches, je n'en rapportai qu'une dizaine dont trois ou quatre avaient raté.
A la fin, tout rentra dans l'ordre ; et vers minuit, après avoir allumé notre poêle, nous inaugurâmes, avec une joie d'enfant, les lits de notre nouvelle maison flottante.
Le lendemain, dès avant le déjeuner, la dernière main est mise à notre installation ; et bientôt, au sensdessus-dessous de la veille succède l'ordre le plus parfait.
Les couchettes proprement arrangées sont munies d'un nombre de couvertures et de couvre-pieds suffisant pour braver des froids sibériens. A la tète de chaque lit, sur un petit rayon bien propre, s'alignent les divers ustensiles de toilette ou autres dont chacun suppose avoir besoin, Verdier, toujours très soigneux de sa personne, n'a oublié ni une fiole de philocôme, ni un cosmétique. Harlès termine la confection de ses cartouches, les classe par numéro de plomb et les ficelle par paquets de vingt-cinq , avec les précautions et les soins spéciaux qu'il prend pour tout faire dans cet ordre d'idées.
Dans la partie de la chambre qui n'est pas occupée par une couchette, on a placé une table, quatre chaises en paille et les valises contenant nos rechanges. Sur la
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table : une demi-douzaine d'assiettes, trois verres; bref, l'indispensable pour manger sur le pouce, à Toccasion.Dans un angle, sur une sorte de crédence, une cuvette et un pot à eau complètent le mobilier des chasseurs/
Une fois notre installation terminée, le temps nous parut long; cette journée de dimanche semblait ne devoir jamais finir. Enfin, vers quatre heures, pour profiter du jusan (i) et gagner Tembouchure du suchow-creek, nous prîmes congé de nos camarades, les Chinois larguèrent les amarres qui retenaient notre
house-boat à Téchelle de V Ailée et vogue la
galère !
Les bateaux de nos compagnons, nous ayant précédés d'un quart d'heure au rendez-vous, repartent dès qu'ils nous aperçoivent, et de cette façon nous ne perdons pas une minute.
Nos Chinois, tout en poussant du fond avec une longue gaule, nous gratifient d'une musique infernale, sorte de chant cadencé dont ils ont l'habitude de s'accompagner dans leurs travaux de force.
A la nuit tombante, nous dînons chacun chez nous, et n'ayant rien de mieux à faire, nous nous couchons de bonne heure. Tout à coup, nous sommes réveillés en sursaut, par un choc assez violent et des vociférations dont nous ne saisissons pas le sens. En deux sauts, je suis sur le pont où je trouve déjà Verdier, sa culotte à la main. Les trois bateaux sont à côté les uns des autres, amarrés le long de la berge. De quoi
(i) Reflux de la marée.
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s'agit-il } Que s''est-il passé ? Pourquoi ne marchonsnous plus? Impossible de rien tirer de nos Chinois qui, maintenant fort calmes, se disposent à descendre dans leur chambre à coucher. En vain appelons-nous H... et V..., personne ne bouge chez nos voisins. Il n'y a donc rien d'insolite dans la situation-
— Regagnons nos lits, docteur, dis-je à Verdier, il fait un froid de loup.
— C'est ce que nous avons de mieux à faire, d'autant plus que je crois avoir deviné la cause de cet arrêt ; il est quatre heures ; nous devons être rendus à notre première étape de chasse.
Le docteur avait raison; au point du jour, nous étions à la même place. Vite on boucle ses guêtres, on avale une tasse de café préparé de la veille, et l'on grimpe sur le pont. N03 compagnons, eux aussi, sont prêts ; le soleil en ce moment paraît à l'horizon ; la campagne est couverte de gîvre, un ciel sans nuages promet une journée magnifique, mais en attendant, les oreilles font mal et les nez deviennent rouges.
H... le premier saute à terre avec ses deux chiens et s'engage immédiatement dans les hautes herbes où nous l'avons bientôt rejoint. Alors commence une fusillade bien nourrie; les faisans, surpris, nous partent dans les jambes comnie des cailles et rien n'égale notre joie en voyant dégringoler ces splendides oiseaux sous notre plomb meurtrier. C'est à peine si l'on a le temps de recharger son fusil. Mais aussi quel désappointement lorsque au moment où l'on croit mettre la main sur sa victime, on trouve place nette !
Je me souviendrai toujours de mon désespoir à cette
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occasion. Je n'étais pas à dix pas de la rivière qu'un coq se lève devant moi ; bien qu'un peu surpris par le bruit et le vol majestueux du roi des gallinacés, je rajuste avec assez de calme, je le laisse filer quelques secondes et, à mon coup, le magnifique oiseau arrêté dans sa course, tombe foudroyé.
Le terrain est couvert, mais la pièce est grosse ; je n'ai pas quitté de l'œil la place où elle s'est abattue ; il sera facile de la découvrir ; j'arrive au pas de course, un paquet de plumes marque l'endroit, mais de faisan, point. En vain j'inspecte les environs; en vain je fouille à droite et à gauche ; en vain j'interroge, d'un coup de pied, chaque touffe un peu plus drue; la maudite bête a disparu; il faudrait un chien, ceux d'H... suivent leur maître et ne répondent pas à mes appels. Force est donc d'abandonner nion premier butin et je m'en arracherais volontiers les cheveux.
V... resté le dernier à bord pour donner des ordres à nos Chinois, arrivait en ce moment,
— Vous vous désolez bien gratuitement, me dit-il ; pendant que vous perdez votre temps à chercher une pièce de gibier que. vous ne retrouverez certainement pas, vous en laissez échapper dix. Sachez, pour votre gouverne, qu'un faisan qui n'a pas une patte cassée ne reste jamais sur le coup, serait-il blessé très grièvement ; il profite toujours de ses dernières forces pour aller mourir le plus loin possible. Aussi, lorsqu'on chasse sans chien dans ces pays-ci, faut-il bien se garder de s'arrêter quand on ne trouve pas immédiatement sa victime à la place même où elle est tombée. J'ai vu. Tannée dernière, un coq démonté faire
encore au moins cinq cents mètres au milieu d*un immense terrain découvert, en courant avec une vélocité inouïe; puis, s'arrêter tout à coup; lorsque je parvins à l'atteindre, il était raide mort et je constatai que si ses pattes étaient intactes, il avait une aile cassée et six ou, huit grains de plomb dans le corps. Consolez-vous, ajouta V..., d'ici à ce soir vous avez le temps de vous dédommager.
Effectivement, je me dédommageai. Il est difficile de raconter de pareils exploits sans se faire traiter de blagueur ^diX les gens qui n'ont jamais chassé qu'en France, serait-ce dans les parages les plus giboyeux des provinces les plus favorisées de notre pays. Rien ne peut donner une idée de l'abondance du gibier dans cette partie de la Chine ; on y trouve de tout à profusion ; les forêts de Fontainebleau et de Rambouillet et autres réserves princières, sont laissées bien loin en arrière. Les faisans s'envolent à chaque pas, par bandes de trois ou quatre ou isolément ; les chevreuils bondisçent de tous côtés et se font tirer comme des lapins domestiques ; parfois un lièvre détale et file comme un trait, mais c'est à peine si l'on y prend garde : fi donc, un lièvre ! Les bécasses sont plus rares et aussi plus recherchées.
Le revers de la médaille, car toute médaille, fut-elle du métal le plus précieux, a fatalement son revers ; le revers, dis-je, est la nature même du terrain qui rend la marche, parfois, très pénible.
Toute la Chine méridionale est coupée par des cours d'eau sans nombre dont les malicieux circuits vous forcent souvent à faire des lieues de zigzags
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pour arriver à trouver un gué. Mais là n'est point, à mon avis, le plus grand inconvénient. L'ennui, le véritable ennui, est de se trouver continuellement en présence de la dépouille d'un de ses semblables abandonnée à travers la campagne. Dans le Nord, paraît-il, et j'ai pu m'en convaincre à Tche-foo, il existe des lieux réservés pour les sépultures; mais dans le Sud et dans tout le centre, il n'y a nulle part de cimetière proprement dit ; on n'enterre pas ; chacun dépose ses morts en plein champ, dans un cercueil plus ou moins bien confectionné ; les gens riches construisent, pardessus, un monument en maçonnerie ; les pauvres se contentent d'un toit en paille ; d'autres ne font abso^ lument rien. Au bout de quelque temps, les murs s'écroulent, les toits de chaume s'effondrent et les bières, exposées aux intempéries des saisons, tombent en poussière. Aussi, quand le paysan laboure son petit domaine, heurte-t-il à chaque instant des tibias et des crânes ; ce sont les os de ses aïeux. Parfois une main pieuse ramasse ces fragments sacrés et les dépose pêle-mêle dans un vase de terre ; à toute minute, on bouscule, on renverse, en passant, une de ces urnes funéraires rustiques.
Le culte des ancêtres existe en Chine, c'est certain ; je l'ai trop entendu répéter sur tous les tons', je l'ai lu trop souvent pour que ce ne soit pas la vérité. Pourtant, à voir la désinvolture avec laquelle les Chinois traitent les restes de leurs parents, on pourrait en douter et croire qu'il- en est du culte des ancêtres comme de tant d'autres coutumes du pays de Confucius où tout passe, peu à peu, à l'état de légende.
Dans le principe, c'est une sensation fort désagréable, moralement parlant, de se trouver continuellement en présence de la mort ; mais on s'habitue à tout; et l'œil, d'abord péniblement affecté, finit par regarder avec indifférence cette preuve palpable de cette vérité de l'Écriture: «Souviens-toi, ô homme, que tu n'es que poussière et que tu retourneras à cette poussiène dont tu as été formé. » Mais, si Timaginâtion se fait à cette cohabitation incessante avec les ombres errantes de ces milliers de trépassés délaissés sur le bord des chemins et un peu partout à l'aventure, l'odorat plus difficile se refuse obstinément à se déclarer satisfait ^et Testomac proteste souvent de la façon la plus énergique.
Quoi qu'il en soit, nous chassions à travers cette nécropole avec une ardeur entretenue par une superbe réussite. Chaque soir nos Chinois rentraient courbés sous le poids de notre gibier attaché à de grandes perches de bambou portées en travers sur l'épaule ; et lorsque nous en faisions le compte, à bord de Y Amiral, nous arrivions à des chiffres qu'il vaut mieux ne point citer, de peur d'être accusé d'exagération.
Le troisième jour, nous dépassâmes la grande ville de Swc/îo^, construite sur les bords du lun-Léan-hô, ou canal Impérial. Cette cité, à moitié brûlée, ruinée et démolie par les Taï-pings, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était autrefois, du temps où le canal, cette œuvre gigantesque des Fils du Ciel, artère de plu§ de six cents lieues, mettait en communication directe, le Nord avec le Sud et déversait sur Pékin, la grande capitale, les cent mille produits de Tagriculture et de l'industrie de l'Empire du Milieu.
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Suchow laisse deviner, encore aujourd'hui, sa splendeur passée ; mais elle montre une fois de plus l'état de décomposition dont la Chine est atteinte et dont tôt au tard elle mourra.
Il n'est ni bien agréable, ni bien prudent de s'arrêter dans les villes ou bourgs chinois qui ne sont point onverts au commerce européen ; on ne sait jamais au juste de quelle façon l'on y sera reçu ; et Ton raconte, à ce sujet, plus d'une histoire où les Barbares ont eu fort à souffrir de la brutalité des indigènes. Aussi passons-nous toujours le plus rapidement possible dans les centres habités, en ayant soin — détail à noter — de nous calfeutrer les narines de nos mouchoirs parfumés. Analyser les parfums qui s'exhalent de ces agglomérations humaines que l'on appelle u'ne ville chinoise, serait peut-être facile ; mais mieux vaut, je crois, se borner à constater le désagrément de l'ensemble, sans essayer de se rendre conipte des détails. Ces divers inconvénients sont regrettables ; car il y aurait certainement des choses curieuses avoir de près, ou, au moins, à contempler durant quelques minutes. Nous passons sous des ponts d'un pittoresque ravissant; nous laisspns, tantôt à droite, tantôt à gauche, des arcs de triomphe, monuments élevés par l'admiration publique en l'honneur des veuves fidèles à la mémoire de leurs époux. Là c'est une forteresse délabrée, un pan de mur curieusement tapissé de plantes grimpantes ; plus loin, une tour à clochetons aux trois quarts renversée, une pagode à toit contourné, et mille curiosités qu'il faudrait pouvoir croquer au passage. Mais V est inflexible: — «En
avant ! » dit-il aux Chinois de nos bateaux. Il a eu à lutter, un jour, presque seul, contre toute une population ameutée qui lui crachait au visage et lui lançait des pierres ; il a peut-être oublié les pierres ; mais il redoute horriblement les crachats ; aussi, quand nous passons sous un pont, ne manque-t-il jamais de se mettre à couvert dans la chambre ou d'ouvrir son parapluie.
Le but extrême de notre excursion était un lac dont les environs sont infestés de sangliers. Nous arrivâmes en ces lieux dans la matinée du quatrième jour, après avoir navigué, presque sans arrêt, une partie de la journée précédente et toute la nuit. Le froid avait redoublé d'intensité ; le thermomètre marquait le matin, à six heures, huit degrés au-dessous de zéro ; conditions excellentes pour chasser avec fruit.
— Jusqu'ici vous n'avez rien vu, nous dirent nos amphitryons ; c'est maintenant que nous allons commencer à chasser sérieusement.
Aussi quelle animation, quelle ardeur, dans la petite troupe ! Harlès ne savait plus comment faire pour loger tout son arsenal ; il avait trente cartouches à balles dans son carnier ; vingt dans sa cartouchière ; ses poches aussi étaient bourrées, et celui de nos Chinois qu'il avait attaché à sa personne, portait un sac bondé de munitions.
Nos observations amicales et nos plaisanteries ne décidèrent pas l'ambitieux Nemrod à laisser à bord une once de poudre.
Enfin nous partons ; M"^« V ne nous accompagne
pas dans cette expédition qui peut offrir plus d'un
Jo2 La vie en Chine et au Japon.
danger ; mais la charmante femme sort de sa chambre •en coquet déshabillé et, debout sur Tavant de son bateau, nous envoie de la main, un amical bonjour.
— Amusez- vous, messieurs, nous crie-t-elle de loin, et revenez-moi le plus tôt possible.
Déjà les faisans s'envolent avec fracas, mais on est convenu de ne pas les tirer, de peur d'effrayer les
grosses bêtes. H , parti depuis une demi-heure,
revient en courant nous annoncer qu'il sait où sont les sangliers ; un Chinois du pays en a vu, le matin même, une bande considérable et connaît Tendroit où elle s'est remisée ; il va nous y conduire . Harlès bondit d'impatience et charge déjà son fusil ; quant à moi, je n'avais jamais eu grande confiance dans la réussite de cette chasse ; le sanglier est rusé et méfiant, on le surprend difficilement dans sa bauge et il faut user de précautions infinies, en formant l'enceinte, pour ne pas lui donner l'éveil ; aussi les piqueurs les plus experts ne sont-ils jamais bien sûrs, avec ce gibier, de ne pas faire buisson creux. Mes prévisions se réalisèrent de point en point ; nous trouvâmes, en abondance , des traces fraîches ; mais de sangliers , pas l'ombre ; ils avaient déguerpi un quart d'heure avant notre arrivée.
Harlès désappointé, était à mourir de rire ; ses cartouches à balles lui pesaient terriblement sur le dos; il ne savait comment s'en débarrasser.
— Renvoie tes munitions de guerre à bord, lui disje, maintenant qu'il n'est plus question de sangliers, nous allons nous amuser.
Il était huit heures à peine ; nous avions devant
La vie en Chine et au Japon. 3o3
nous une journée complète. Ce que nous tirâmes jusqu'au soir, ce que nous abattîmes, ce jour-là, est impossible à dire. Nous nous trouvions dans un espace d'environ trois ou quatre kilomètres carrés, fermés d'un côté par le lac et des autres côtés par des cours d'eau larges et profonds. Il semblait que tous les hôtes du paradis terrestre se fussent donné rendezvous dans ce quadrilatère ; plusieurs fois, pendant la journée, nos porteurs durent aller déposer dans des maisons chinoises , nos nombreuses victimes ; et lorsque la nuit vint, ce fût ployés sous le faix de guirlandes de faisans, de chevreuils et de lièvres, pendus par les pattes à de solides bambous, que nous rentrâmes à bord.
Le lendemain , après avoir dormi la grasse matinée , déjeuné longuement et fait une petite promenade sur les bords du lac , en société de notre aimable hôtesse , nous reprîmes la route de Shanghaï, où nous arrivâmes, ayant fait une absence de huit jours, enchantés, ravis de notre curieuse expédition et fiers de nos exploits.