CHAPITRE XVII
Le Yang-tse-Kiang. — Les menus plaisirs d'un état-major français, en station à Shanghaï pendant l'été.
Le reste de l'hiver s'écoula pour nous aussi joyeusement qu'il avait commencé ; un beau jour, au commencement du printemps, nous partîmes pour le Yangtse-Kiang, avec ordre de circuler pendant environ un mois, dans les eaux bourbeuses du fleuve-roi, afin de montrer notre pavillon aux désagréables populations de l'intérieur et de leur prouver notre existence.
Il nous fut donné , durant cette mission , de visiter un certain nombre de villes chinoises : Tchin-Kiang, Nankin, Ngang-Kin , Kiou-Kiang, Hang^Kow et Wouchang'foo. Ce voyage loin de modifier mon opinion sur l'Empire du Milieu, augmenta mon antipathie pour cet horripilant pays.
Lorsque nous revînmes à Shanghaï, nous étions'tous d'une humeur massacrante . Autant cette ville est animée et pleine d'imprévu pendant la saison froide, autant elle est monotone durant les pluies diluviennes du printemps et les chaleurs torrides de l'été. L'automne et l'hiver s'étaient envolés comme un rêve. Adieu chasses, adieu courses brillantes, repas plantureux et réceptions cordiales ! A toutes ces distractions avaient succédé les journées suffocantes des mois de
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mai et de juin, les interminables soirées de désœuvrement que Ton traîne languissamment à la recherche d'un courant d'air introuvable et que Ton termine, dans un costume des plus légers , allongé à plat pont du navire, seul endroit où Ton puisse trouver le soulagement d'un peu de fraîcheur.
Petit à petit, les femmes de la colonie, comme autant d'hirondelles fugitives, s'étaient envolées vers des climats plus hospitaliers ; chaque paquebot de la O" P. and O . , avait emporté une à une ou par bande , les charmantes danseuses de l'hiver, soit au Japon , soit aux rives quasi normandes de Tché-foo. Seuls, les commerçants âpres au gain et les fonctionnaires rivés à la chaîne administrative, restaient pour témoigner que la grande cité internationale n'était pas retombée sous la domination des Célestes.
Plus d'équipages, plus de fraîches toilettes parisiennes sur. le bund. Quelques shrofs pansus, vêtus d'azur, allant à leur banque ou à leur comptoir, d'un air important et la face abritée d'un éventail ouvert. • De maigres pauvres diables : porteurs, traîneurs, manœuvres déguenillés, efflanqués, buvant à la tasse banale , le thé déposé sur la voie publique , à la porte de quelque Richard Wallace du cru , dans de vastes récipients en terre ; un ou deux parsis affublés de l'indispensable mitre de toile cirée noire; de ci, de là, un Européen coiffé du casque en moelle d'aloès , se traînant sous son parasol, d'un bureau à un autre, en s'épongeant le front ruisselant. Voilà tout le personnel de ce quai, de cette promenade si gaie, si mouvementée, si originale l'hiver.
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On s'ennuyait donc à mourir à bord de Y Ailée et l'on passait son temps à maugréer contre tout le monde N'était-ce pas le moment de remonter dans le Nord } A quoi donc pensait l'Amiral de laisser d'honnêtes officiers se morfondre ainsi , au lieu de les appeler à Tché-foo , où il se trouvait lui-même depuis un mois? Le commandant, un homme sans entrailles, faisait faire le quart en rivières de Shanghaï ! Une exigence sans nom !
Les vivres devenaient mauvais; la glace rare et chère; l'eau détestable, tout allait de mal en pis; encore quelques semaines et ces jeunes officiers, naguère si intimement unis, allaient s'entre-dévorer , comme des cannibales. Il fallait à tout prix, une diversion à ce lamentable état de choses. Un beau matin des premiers jours de juillet , la diversion se présenta sous la forme d'une lettre d'invitation.
Quelle bonne aubaine I Une invitation au mois de juillet, à Shanghaï! C'était à n'y pas croire.
La nouvelle fit le tour du carré en moins de dix secondes; et les paresseux qui, d'habitude, attendent les premières notes de la casquette^ pour sauter à bas du lit, furent prêts en un clin d'oeil.
De quoi s'agissait-il } D'une fête , d'un concours de tir organisé par les Rijlemen et les Myolungs.
— Malédiction ! dit Harlès , après avoir pris connaissance de la lettre et réfléchi un instant, je suis de quart le jour du tir ; personne ne voudra me remplacer. Quel contretemps I Pas un de vous , soit dit sans vous offenser, n'est de taille à se mesurer avec de tels adversaires; je les connais, je les ai vus à Toeuvre;
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moi seul, toute modestie à part... et encore ! Je me serais exercé jusqu'au concours... Mais baste, le service me retient.
— Console-toi, lui dit un de nos camarades, nommé Lasaulaie; je te remplacerai, je suis capable de lutter, moi aussi.
— Toi ! Allons donc I Tu ne mets pas en cible une balle sur dix, à trois cents mètres.
— Je les y mets toutes.
La forfanterie de Lasaulaie était devenue proverbiale à bord de V Ailée; chacun lui décocha un trait ; on le plaisanta; on s'éleva même assez énergiquement contre son intention.
Il était absurde de se mettre en concurrence avec des étrangers, quand on avait d'avance la certitude d'être battu. Quel ridicule en rejaillirait sur l'étatmajor tout entier !
Les protestations ne servirent qu'à enflammer davantage l'ardeur belliqueuse du fanfaron.
— J'irai, insista-t-il , j'irai seul , si vous ne voulez pas m'accompagner; et il accentua cette rodomontade avec la fierté castillane d'un hidalgo.
On était habitué aux hâbleries de Lasaulaie; d'ici au jour du tir, mille autres folies devaient changer le cours excentrique de ses idées et lui faire oublier ses promesses. On n'en parla plus.
L'incident devait pourtant avoir une suite des plus drolatiques et retremper par'quelques heures de gaieté, les joyeux compagnons de V Ailée plongés dans le marasme et enveloppés comme d'une énervante atmosphère de spleen.
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Après le dîner, comme de coutume, Tétat- major au complet , sauf l'officier de quart , descendit à terre pour aspirer le peu de brise fraîche qui vient de la mer après le coucher du soleil.
C'était jour de musique au jardin ; les débris de la société shanghaïenne s'étaient donné rendez-vous sur les pelouses du joli square entretenu à grands frais, le long des rives du Wang-pou , par la concession anglaise et pompeusement décoré du nom de jardin de la ville.
La soirée s'avançait ; depuis plus d'une heure , les dernières notes du quadrille de la Belle-Hélène — une nouveauté ! — avaient fait retentir les échos du fleuve. La plupart des promeneurs avaient évacué la place ; seuls, quelques amateurs du clair de lune, nonchalamment étendus sur deux chaises , transgressaient la consigne, en restant au delà des heures permises.
La majorité des officiers de V Ailée avait rallié le bord; d'aucuns moins positifs, étaient allés conter fleurette à quelque pâle sujette du Céleste-Empire. Barrot et moi, nous rentrions en suivant le hund; indiff'érents aux bruyants appels des bateliers chinois qui réunis sur les pontons d'embarquement, interpellent les promeneurs français par d'assourdissants : Dis donc y capitaine, dis donc, nous cheminions tranquillement, nous arrêtant tous les deux ou trois pas pour gesticuler ou rire d'une saillie de mon spirituel ami. A cent mètres environ du Compto'ir d'çscompte, Lasaulaie se jeta dans nos jambes.
— Où allez-vous ainsi .^ lui dit Barrot; halte là! vous êtes trop lancé; venez avec nous.
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' — Non; je vais à Stor-house.
— Vous êtes déjà bien gai; renoncez à votre projet. Vous avez le quart, demain, de huit heures à midi, vous roublierez suivant votre habitude; pour une fois, allons; soyez raisonnable,' suivez-nous et rentrez.
— Je n'oublierai pas, cria-t-il en continuant sa route et sans souci de nos remontrances.
Je voulus, joindre mes exhortations à celles de Barrot; mais déjà Tétourneau avait repris sa course et se trouvait hors de portée de la voix.
En arrivant à bord, Galilée prescrivit au timonier de service de le faire réveiller à sept heures et demie si M. de Lasaulaie ne rentrait pas dans la nuit. La précaution n'était pas superflue. A sept heures et demie, deux chambres du carré étaient vides; celle du brave lieutenant Gastinet qui, depuis quatre heures du matin se morfondait consciencieusement sur le pont, les pieds dans Teau du lavage, et la chambre de Lasaulaie, cela va sans dire.
Barrot, en bon camarade, remplaça le coureur de ruelles.
Vers neuf heures, je sortis de ma chambre, pomponné, parfumé, le sourire aux lèvres, en homme heureux d'avoir pu consacrer tout son temps aux détails de sa toilette. — Où est M. Barrot, dis-je au maître d'hôtel alors occupé à mettre le couvert.
— Sur le pont; il est de quart et m'a fait demander tout à l'heure un verre de vermouth.
— Ah! le pauvre Galilée ! J'avais oublié l'escapade de Lasaulaie.
Galilée, on le» devine aisément, était fort mal dis
posé; il n'avait pas pris le temps, lui, de se débarbouiller et semblait à peine sorti de son lit Lorsque je vins le rejoindre, ma poudre de riz le rappelant à la réalité , il déversa en imprécations son humeur massacrante.
— Te voilà bien frais, me dit-il, tu es bien heureux de n'avoir pas à supporter ta part dans les sottises de tes camarades, ni à subir le contre-coup de leurs fredaines.
— A qui en as-tu, Papin?
— J'en ai contre tout le monde en général, parce je n'ai pas dormi mon compte, et en particulier contre cet animal de Lasaulaie qui n'est pas rentré et que je n'ai pu sauver d'une semonce qui sera probablement très verte. Gastinet s'est aperçu de la substitution de quart; il trouve que c'est un abus et veut rendre compte au commandant des escapades réitérées de cet étourdi. Ma foi, tant pis pour lui, si une petite punition pouvait lui servir de leçon et le guérir de sa légèreté!.-.. En attendant, j'ai bien envie de lui jouer un tour.
— Comment >
Saint-Cyr, arrivé un moment avant moi, était au courant de la situation; il désirait, comme Barrot, se venger de certains petits ennuis que lui avait causés Lasaulaie.
— C'est bien simple, dit-il; vous vous souvenez de ses fanfaronnades d'hier, à propos du concours de tir.
— Oui, eh hitïi}
— Eh bien, quand vous l'avez rencontré^ Ider soir, il était aux trois quarts ^ris , M'avez- vous dit, il allait
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à Stor-house; il n'est pas douteux qu'il n'ait fait là quelques simagrées ridicules; c'est son habitude, vous le savez; vous savez aussi que le lendemain de ses noces, comme un somnambule, il ne se souvient plusde ses aventures de la nuit. Exploitons la situation; écrivons-lui une lettre que nous signerons d'un nom anglais quelconque; le signataire supposé lui rappellera certain pari de vingt mille dollars et terminera en lui disant qu'il accepte son défi à la carabine et que^ s'il est un gentleman, il viendra au rçndez-vous.
— Parfait! Timonier! Une plume, de l'encre et du papier à lettre.
— A toi l'honneur, Barrot, tu écris l'anglais comme feu Lord Byron lui-même, et tu as un talent tout parti-^ culier pour contrefaire tes pattes de mouche.
Cinq minutes après , une épître dans le style le plus britannique était confectionnée.
— De quel nom signer maintenant, demanda Barrot, avant de plier le papier } il ne faudrait pas un nom trop commun.
— Mackenzie , si tu veux , répondit Sylvain , c'est plein de couleur locale.
Mackenzie fut adopté et la lettre cachetée , portant l'adresse de Lasaulaie, fut remise au timonier. — Voici un pli pour M. de Lasaulaie, lui dit Barrot; portez-le dans sa chambre et prévenez-le, dès son arrivée, qu'un boy le lui à apporté ce matin.
Le timonier prit la lettre, tourna sur ses talons et exécuta la consigne militairement
A midi moins un quart, le déserteur rentra, dégrisé, mais avec cette figure cairactéristique , cette démarche
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mal assurée, cet œil injecté, qui dénotent une nuit de débauche. 11 courut à sa chambre comme s'il eût voulu, saisi de remords tardifs, se dérober aux regards scrutateurs de ses camarades, tira le rideau et trouva la lettre de Galilée. On l'entendit murmurer, faire tout haut quelques réflexions sur un mot qu'il ne comprenait pas; à travers la fente du rideau, on le voyait feuilleter son dictionnaire anglais. Sylvain, enchanté de son idée, se promenait en riant sous cape et en se frottant les mains.
Lasaulaie sortit de sa chambre, s'étendit sur le coussin du carré et ne dit rien à personne; mais l'expression de sa figure manifestait une assez vive préoccupation.
La mystification prenait une tournure sérieuse.
A midi, Barrot remit le quart à Kerpenic et vint retrouver ses complices.
Sylvain achevait sa toilette pour descendre à terre , au moment où il sortait de sa chambre, Barrot l'arrêta.
— Tu vas te promener?
— Je vais faire des visites, à quatre heures je serai de retour.
— Alors convenons de nos agissements, pour mener à bien la plaisanterie commencée ce malin, aux dépens de Lasaulaie.
— Pour le moment, veiller sur lui, afin de l'empêcher de commettre quelqu'e nouvelle sottise, est suffisant. Il serait capable de répondre insolemment à son partenaire supposé; si, par un hasard tout spécial, il existait dans Shanghaï un vrai Mackensie, le vaude-
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ville pourrait tourner au drame; il faut éviter ce ridicule.
— Tu as mille fois raison; aussi vais-je prévenir Kerpenic de donner la consigne à la timonerie de ne rien envoyer à terre, sans en rendre compte à Tofficier de quart.
— C'est convenu, c'est entendu, comme on chante dans les Huguenots.
Sur cette assurance, Sylvain embarqua dans le sampang de louage, toujours accosté à VAilée^ et partit enchanté.
A ce moment, un mousse disait à Lasaulaie : « Capitaine, le commandant vous prie de descendre chez lui. »
'Si l'on eût commis l'indiscrétion d'écouter aux portes, l'on eut pu entendre la plus belle réprimandé qu'officier débraillé eût jamais reçue de son chef.
« — Non seulement vous vous dégradez morale-
« ment, monsieur, — disait le commandant avec sa
« figure en vent debout — non seulement vous ruinez
« votre santé, vous épuisez votre bourse et vous
« déshonorez votre uniforme ; mais , ce qui est plus
<c grave, vous nous déconsidérez. Sous l'œil des étran-
« gers, rappelez-vous-le, monsieur, nous sommes tous
« solidaires les uns des autres. Votre conduite est
« scandaleuse ; vous méritez une punition exemplaire ,
<K allez attendre mes ordres ; et , provisoirement , gar-
« dez les arrêts dans votre chambre. »
Ainsi congédié, le malheureux garçon revint au carré ; il avait Tair si consterné, sa physionomie indi-
quait une peine si profonde que Barrot fut pris de pitié.
— Pauvre diable! se dit-il, être aux arrêts, ne pas connaître le sort qui l'attend et, en outre, perdre vingt mille piastres qu'il ne peut payer; c'est une situation à se faire sauter la cervelle ; il faut tout lui révéler.
Kerpenic consulté fut de l'avis du compatissant officier ; quant à moi , loin de m'opposer à la mise à exécution de cette pensée généreuse , j'offris de porter moi-même la bonne Jiouvelle , plus certain qu'un autre de n'être pas mal reçu.
— Eh bien, Lasaulaie, lui dis-je, que vous est-il arrivé ? Vous semblez sidéré. Un coin du ciel se sérailil tout à coup effondré sur votre tête }
— Mon cher camarade , vous avez tort de me plaisanter, car j'ai des ennuis sérieux.
— Quinze jours d'arrêt, peut-être moins; n'est-ce que cela ? Qui n'a pas eu quinze jours d'arrêt dans sa vie? Quelle bagatelle!
— Les arrêts ne sont point chose agréable ; mais ce n'est pas ce qui me chagrine le plus.
— Quoi donc alors }
— Une lettre que j'ai trouvée tantôt en rentrant. Tenez, lisez. . . Et tirant de sa poche le factum de Barrot, il me le présenta.
— C'est grave en effet, lui dis-je, mais il y aurait peut-être moyen d'arranger les choses.
— Je ne crois pas.
— Où aviez-vous la tête , quand vous avez tenu le parii^
— Ce qu'il y a xie plag fort, c'est que je n'ai aux:uiie
souvenance d'avoir parlé hier soir de ce malencontreux concours.
— Vous n'en avez aucune souvenance?.
— Non.
— Eh bien, je n'en suis que médiocrement étonné.
— Je n'étais pas gris.
— Ceci est à discuter; mais enfin j'ai des motifs sérieux pour penser que vous avez été mystifié ; je crois même connaître les mystificateurs ; pour peu que vous me poussiez , je vous avouerai que je les connais intimement et j'ajouterai que je suis leur ambassadeur -auprès de vous ; tenez, j'en vois un d'ici.
Barrot, assis à la table de sa chambre, suivait la scène du coin de l'œil en soulevant légèrement le rideau tiré devant sa porte; à mon dernier mot, il sortit.
— Excusez-nous, mon cher, dit-il à Lasaulaie; nous avons voulu nous venger innocemment des quarts que nous sommes obligés de faire un peu trop souvent pour vous. Mais vous êtes malheureux, nous ne voulons pas ajouter à vos préoccupations; Sylvain nous approuvera certainement en rentrant.
A peine Bàrrot avait-il cédé à ce bon mouvement, qu'une idée diabolique lui traversa tout à coup la cervelle. — Quel dommage, pensa-t-il, de n'avoir pu pousser plus loin la plaisanterie ! Puis, se frappant le front à la façon d'Archimède, s'écriant eupr,xa: Rien n'est perdu, dit-il, au contraire ; oh ! l'excellente idée !
Kerpenic, assis surl'hiloire de la claire- voie ouverte, avait assisté, sans mot dire, à toute l'explication. Ne comprenant rien à l'exclamation de Barrot, il se pencha dans l'intérieur du carré et , saisissant la cas-
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quette du jeune mathématicien , il fit mine de chercher quelque chose dans la doublure.
— Crois-tu mon couvre-chef hanté par des parasites, vicomte }
— Je cherche la mère de la couvée de cancrelas (i) qui se sont accommodé un logement dans les cases vides de ton vaste crâne.
— Le cancrelas est Tami du marin, laisse-le tranquille ; écoute plutôt comme les autres ; tu dois être du complot. Du reste, tu es pris dans l'engrenage, tu es déjà compromis. Il faut bien s'amuser à quelque cliose.
« Sylvain était le promoteur de la farce commencée rfux dépens de Lasaulaie ; retournons-la contre lui. A trompeur, trompeur et demi. D'ailleurs Saint-Cyra trop d'esprit pour s'en fâcher, il sera le premier à en rire et rira plus fort que nous. »
Les trois officiers acquiescèrent volontiers aux désirs de Galilée; Lasaulaie, surtout, parut enchanté; — Qu'allons-nous faire, lui dit-il, en riant.
— Fiez-vous à moi et suivez fidèlement mes instructions; vous verrez. Pour commencer, n'oubliez pas ce soir, à dîner, de dire de façon à ce que Sylvain vous entende: j'ai reçu, ce matin, une lettre d'un insolent; mais je lui ai répondu de bonne encre; il ne la trouvera pas sympathique, celle-là! Puis, n'insistez pas; je ferai le reste.
L'heure du dîner arriva; Saint-Cyr, en rentrant, questionna Barrot de l'œil : Rien , lui répondit ce der-
(i) Avoir un cancrelas^ est une expression très usitée parmi les officiers de marine ; cela veut dire : être un peu toqué. Le cancrelas maritime est devenu légendaire.
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nier; il n'a pas soufflé mot. Il est aux trois quarts abruti par sa nuit de débauche et semble fort affligé d'avoir été mis aux arrêts jusqu'à nouvel ordre.
— Ce n'est pas volé ! Au moins, pendant ce temps-là nous ne serons pas obligés de faire son service ; mais n'a-t-il rien écrit }
— Non, je l'ai surveillé; et Kerpenic m'a affirmé que pendant la durée de son quart il n'a pas été expédié le moindre pli du bord; à toi de veiller maintenant. Redonne la consigne à la timonerie, surtout pour le moment du dîner, où tu ne seras pas sur le pont.
Entre le rôti et la salade , au moment où personne n'y songeait, Lasaulaie vida d'un trait son verre, se passa la langue sur les lèvres et, d'un ton crânç, débita la phrase arrêtée d'avance par les conspirateurs.
Sylvain releva le nez et regarda Barrot à la dérobée; celui-ci haussa les épaules et sembla répondre : tu ne vois pas que c'est un fanfaron.
Aussitôt après le dîner, Barrot monta sur le pont; Sylvain l'y suivit de près.
— Qu'en penses-tu , dit-il à son compère }
— C'est un hâbleur, il n'a pas écrit.
— En es-tu sûr?
— Certainement, tu connais le personnage aussi bien que moi ; tu sais qu'il dit rarement la vérité ; qu'au surplus, quand il est en fête, il ne manque jamais de raconter des prouesses plus ou moins fantaisistes et sanguinaires ; mais au fond c'est un mouton.
— Tu as raison, conclut Saint-Cyr; et tout en riant de son rire si franc, si communicatif, il quitta Barrot
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pour aller s'enfermer dans sa chambre où, malgré toutes les observations de ses amis, il s'obstinait à travailler jusque bien avant dans la nuit, au grand préjudice de sa santé fortement éprouvée par le climat de la Cochinchine.
A neuf heures , Barrot prit le sampang et se fit conduire au club. Là il comptait trouver un aide indispensable. Suivant ses prévisions, il rencontra son homme au h^r, entre un shery-cobler et un glass of Champagne, au milieu d'un groupe animé d'Anglais et d'Américains.
Au club , contrairement à ce qui se passe en France, au cercle , on ne boit pas dans les salles de jeu et il n'y a pas de salle spéciale de consommation. Les buveurs, — et Dieu sait s'ils forment la majorité des abonnés, dans ces pays où l'on a toujours soif, — vont au bar.
Le bar-room est une sorte de long comptoir, derrière lequel circulent les boys, garçons préposés au service des clients. Ceux-ci, par groupes, ou souvent seuls , droits comme des I , raides comme des pieux , boivent sur le pouce et boivent sec.
Celui que Barrot cherchait était donc là; c'était un jeune glob-trotter, Français de nationalité, faisant escale à Sanghaï et qui, sous prétexte d'étudier les mœurs et les ressources commerciales inédites du pays , passait ses journées à dormir sous sa moustiquaire et ses nuits à boire au club, ou ailleurs, en joyeuse société, îl avait été présenté, en qualité de compatriote, à plusieurs officiers de VAilée et devait incessamment venir faire sa visite à bord du croiseur français. C'était
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un gai convive , un homme de bonne compagnie , plein de cet esprit prime-sautier qui est le propre du voyageur français; il se nommait de Ganneville. Rieur, bon ■enfant, il devait, à n'en pas douter, prêter volontiers son concours aux désœuvrés de V Ailée.
— Rendez-moi un service, lui dit Barrot , en l'abordant.
— Je suis entièrement à votre disposition ; de quoi s'agit-il }
— D'une plaisanterie , d'un tour à jouer à l'un de nos camarades.
— Ne serait-ce pas un peu léger de ma part , de m'en mêler? Que dirait ce monsieur que je ne connais pas? Il serait en droit de me remettre vertement à ma place.
— N'ayez pas cette crainte ; je réponds de Saint-Cyr comme de moi-même; d'ailleurs , j'endosse à l'avance la responsabilité de tout ce qui peut arriver.
— En ce cas , va pour la plaisanterie ! J'acquiesce volontiers à votre désir.
Barrot raconta, en quelques mots, le commencement de l'aventure au jeune gloh trotter; et, après l'avoir mis exactement au courant de la situation : — Voici ce que je réclame de vous, lui dit-il : écrivez à Saint-Cyr une lettre signée Mackenzie, dans laquelle vous lui direz. . .
— Dictez-la-moi, ce sera plus simple.
— Au fait I Boy ! Ce qu'il faut pour écrire. . . Ail right! Maintenant, écrivez, en anglais, bien entendu :
€ Sir, je reçois à l'instant une lettre fort inconve- € nante d'un officier de V Ailée. Ou ce gentleman a
« le cerveau détraqué, ou il est pris devin, assuré- « ment. Il me parle de match à la carabine , d'une lettre « que je lui aurais écrite pour lui rappeler ses engagent ments; et il termine par un défi que je ne laisserais « certainement pas tomber, si votre compatriote et « ami, le docteur X... qui se trouve en ce moment, « par hasard, chez moi, ne me laissait entrevoir que « j'ai affaire à un homme inconscient de ses actes et « ne me conseillait de m'adresser à vous, son cama- « rade , comme à un gentleman distingué et de grand « bon sens, pour avoir une explication sur cette mysti- « fication.
« Votre serviteur j
« Mackenzie. »
« Capitaine des Miolungs. »
— Écrivez maintenant l'adresse :