‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 30 sur 34 · L. S. Saint-Cyr Esq · texte numérisé non relu

L. S. Saint-Cyr Esq

Ailée ^ French mann of War.

Parfait ! Remettez cette lettre à l'un des boys du club, et recommandez-lui de la porter à bord, demain , entre neuf et dix heures du matin.

Le lendemain, au milieu du déjeuner, un mousse descendit au carré et remit à Saint-Cyr une grande enveloppe jaune clair, à son adresse. Il regarda la suscription d'un air un peu étonné, ouvrit le pli et lut la prose de Ganneville.

Barrot, qui n'avait pas jugé à propos de prévenir ses complices , de peur d'une indiscrétion, surveillait

son ami du coin de l'œil et suivait, en tapinois, sur sa figure , les diverses impressions produites par cette communication.

D*abord, profondément surpris, une ombre de mécontentement passa sur son front; mais le compliment de la fin vint rasséréner sa physionomie et relever gaiement les coins de sa bouche moqueuse. Il quitta la table , fit signe à Barrot, qui n'eut pas grand mérite à le comprendre à demi-mot, et sortit. Bientôt les deux officiers étaient réunis sur le pont.

— Que se passe-t-il, mon bon Sylvain? dit Galilée de son air le plus candide.

— Tiens, lis.

Barrot parcourut la lettre qu'il savait par cœur. — L'insensé , il avait donc écrit !

— Tu le vois bien. Quelle ennuyeuse aventure ! Aussi c'est notre faute; en nous confiant à Kerpenic, nous étions sûrs d'être trahis; le cher garçon, toujours dans la lune , est trop amoureux pour exécuter scrupuleusement une consigne. Et quelle fatalité! Je choisis un nom extraordinaire , un nom de fantaisie ; juste, il faut qu'il se trouve un Mackenzie à Shanghaï , un vrai, un Mackenzie pour tout de bon.

Pendant que ses collègues l'accusaient d'une négligence dont il était bien innocent, Kerpenic, serré dans son ceinturon, arpentait le pont de l'autre côté de la claire-voie, en pensant certainement à tout autre chose qu'à son quart.

— Il est indispensable de couper court à cette affaire, dit Barrot à Saint -Cyr; il ne faut pas que, pour une plaisanterie innocente commencée entre intimes, nous

devenions la risée de la ville. Heureusement le docteur X... s'est trouvé là, bien à point, pour calmer le Mackenzie ; va le trouver, explique-lui l'affaire et ce sera fini.

— Tu en parles à ton aise ; je suis de quart à midi. Impossible de m'absenter.

Barrot le savait; ce contretemps avait, du reste, été calculé et entrait dans ses plans.

— - Qu'à cela ne tienne, dit-il à son ami ; j'irai à ta place ; donne-moi une lettre pour Mackenzie ; je la lui porterai et, s'il est nécessaire, lui donnerai de plus amples explications.

Ce qui fut dit fut fait. Il fallut au digne Barrot un sang-froid surhumain pour résister à la prodigieuse envie de rire dont il fut saisi, quand Saint-Cyr vint gravement lui montrer un brouillon de lettre, en le priant de le lui corriger. A une heure et demie, il prenait pour la deuxième fois la route du club. De Ganneville l'attendait, étendu sur un des fauteuils-lits de la vérandah.

— Tout marche à souhait, lui dit Barrot ; la mystification promet de réussir au delà de nos espérances.

— Que faut-il faire à présenta

— Voici une lettre de Saint-Cyr, supposez que vous soyez Mackenzie lui même ; lisez et répondez en vous mettant dans la peau du personnage. Au bout de cinq minutes, de Ganneville avait composé l'aimable réponse suivante :

« Libre à vous de faire à votre bord des plaisante- « ries de mauvais goût ; mais vous n'avez pas le droit « d'y mêler le nom d'un homme honorable que vous

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« ne connaissez pas. Je croyais, d'après les renseigne- « ments du docteur X... avoir à m'expliquer avec un €f gentleman ; mais je vois que j'avais été grossière- € ment trompé.

« Mackenzie. »

— Un peu raide, mais très réussi. Remettez encoie cette missive à Tun des boys du club, avec recommandation de la porter demain matin, à la même heure, à bord du navire de guerre français.

Ce devoir rempli, Barrot quitta le club, passa la journée à faire des visites, rencontra dans une maison le docteur X... qui lui donna une terrible envie de rire; et à sept heures et demie il rentra à bord, enchanté de lui-même.

Saint-Cyr l'attendait à la coupée.

— Eh bien } dit ce dernier, avant même que son ami eût franchi toutes les marches de l'échelle, tant son impatience d'avoir des nouvelles était fébrile,

— Rien de nouveau, répondit Galilée sans se départir de son flegme ; Mackenzie n'était pas chez lui ; j'cii laissé ta lettre ; je suppose qu'il se contentera de tes explications ; demain tu iras le trouver ; ce sera, peutêtre, une heureuse et excellente occasion de faire la connaissance d'un homme fort aimable, m'a-t-on dit.

Le lendemain matin, à neuf heures un quart, Sylvain avalait la première bouchée de l'omelette traditionnelle ; un timonier vint lui remettre un pli semblable à celui de la veille ; il déchira l'enveloppe d'une main légèrement tremblante, et parcourut rapidement les qodques lignes qu'elle contenait.

En le voyant changer de figure, Barrot fut saisi d'une espèce de remords. Mais le sort en était jeté ; il se tut. Saint-Cyr posa sa serviette sur la table, entra dans sa chambre, sous prétexte d'y prendre quelque chose, et monta sur le pont. Barrot Ty suivit.

— Que t'a-t-il écrit? questionna le bon apôtre, d'un ton d'intérêt bénin et d'une voix pateline.

— Lis plutôt.

Barrot joua la consternation. Saint-Cyr branlait la tête et restait sans voix.

— Que me conseilles-tu ? dit-il enfin à son ami.

— Va chez Mackenzie ; dis-lui qu'il est un grossier personnage . Kerpenic et moi , nous serons tes témoins.

— Jamais, car c'est absurde, ridicule; et je ne crains rien tant au monde que le ridicule.

— Alors, j'irai et tâcherai d'arranger les choses à ton honneur. Seulement, comme je suis de quart, il faudra que tu me remplaces.

L'idée de passer sa corvée à celui-là même, qu'il bernait avec tant d'aplomb, fit monter le rouge au visage de l'honnête Galilée. Mais cet instant de scrupule ne fut pas long : Baste, se dit-il, c'est à charge de revanche ; la semaine prochaine je lui ferai un de ses quarts.

Sylvain accepta de grand cœur la proposition de Barrot ; et quand celui-ci vint lui serrer la main avant de partir, il lui dit d'un ton profond et convaincu, qui fit encore rentrer en lui-même le mauvais plaisant: « Tu vois où peut conduire un simple enfantillage. »

Cet accent de vérité faillit, pour la deuxième fois,

arrêter Barrot ; mais il n'eut pas le temps de prendre une détermination ; le commandant lui ayant offert une place dans sa baleinière, il dut descendre à terre immédiatement.

De Ganneville, croyant la farce terminée et sqn ministère désormais inutile, était allé faire une promenade à l'établissement des jésuites de Sikawai. Barrot laissa pour lui, au club, un mot ainsi conçu :

« Tout va bien; supposez, pour terminer, qu'en « allant porter des explications à Mackenzie, j'aie été « injurié de telle sorte que je sois obligé de me battre « avec lui ; Saint-Cyr me servira de témoin ; — il me « devra bien cela — je choisirai mon second témoin « parmi mes autres camarades ; soyez le témoin de « Mackenzie ; prenez comme second témoin un de nos « compatriotes ; il faut s'amuser entre soi, comme on <( lave son linge en famille ; et attendez ce soir , à neuf « heures, mes témoins au bar du club. N'acceptez « pas d'arrangement; demain matin, notez bien cela, « nous viderons le différend à l'hôtel français, entre « une bouteille de Chambertin et une fiole de Château- « Margot. Fixe^ le rendez-vous pour demain matin, où « vous voudrez, pas trop loin, de façon à ne pas être « obligés de partir trop tôt et à pouvoir être de retour « vers dix heures. La course matinale nous aura aiguisé « l'appétit , nous serons bien aise de déjeuner de « bonne heure. »

Après avoir composé ce grimoire, Barrot prit une autre feuille de papier ; et, contre-faisant le plus possible son écriture, il y traça quelques lignes et écrivit .sur l'adresse: Barrot Esq. Ailée, French man of var ;

puis, appelant un boy : c Porte, lui dit-il, ce pli à bord de la frégate française ; va et reviens vite, je t'attends ici. »

Ces différents exploits terminés, Barrot, heureux comme un général d'armée qui vient d'arrêter définitivement le plan d'une bataille imperdable, se plongea dans la lecture d'un livre fort intéressant, paraît-il; car, tiré tout à coup de son extase, par la sonnerie d'une horloge, il s'aperçut qu'il avait juste le temps, en se pressant beaucoup, d'aller commander le déjeuner du lendemain et de rentrer à bord, avant le dîner.

— Qu'y a-t-il de nouveau } sembla dire l'œil interrogateur du mystifié.

— Voilà, lui répondit Barrot du ton le plus délibéré ; veux-tu me servir de témoin ?

« C'est moi qui me bats demain ; je vais demander à Kerpenic de m'accompagner aussi.

— C'est impossible, c'est moi qui dois...

— Non ; Mackenzie a été d'une telle insolence que je ne puis me dispenser de passer le premier; après, tu verras si tu dois... tiens, voici une lettre des témoins, continua Barrot, en montrant à Saint-Cyr la lettre qu'il s'était adressée lui-même.

« Monsieur, — disait cette lettre écrite en français, — « les soussignés, témoins de M. Mackenzie, ont l'hon- « neur de vous faire savoir qu'ils attendront, ce soir, c vos témoins au har du club à neuf heures précises. »

« Vos serviteurs :

« De Ganneville. Clarteney. »

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— Connais-tu ces messieurs ?

— Non, répondit Barrot, pas particulièrement; mais je sais qui ils sont : l'un voyage pour son plaisir , et l'autre, est, je crois, un employé des douanes chinoises.

— Ils sont Français?

— Oui.

— Je ne comprends pas qu'ils se soient souciés d'être les témoins d'un étranger contre des compatriotes.

Barrot fut embarrassé, l'instant de la pensée : maisil se remit vite. — Je ne suis pas de ton avis, réponditil ; d'abord, c'est une marque de courtoisie dont je n'aurais jamais cru le Mackenzie capable; il faut lui être reconnaissant d'avoir choisi des Français. Quant à MM. de Ganneville et Clarteney, je ne doute pas qu'ils n'aient accepté cette corvée, dans une louable intention.

— Oh! la méchante histoire! soupira le petit Sylvain; et dire que nous la devons à cet écervelé de Lasaulaie !

— Avoue que nous avons notre bonne part de responsabilité.

— C'est nous qui avons commencé, je le sais ; moimême maudite velléité d'écolier! Mais il ne s'agit

pas, en ce moment, de récriminer ; il faut agir. Tu semblés trop décidé à te battre pour que j'essaie de t'en dissuader: mais tu ne m'empêcheras pas de te

dire mon opinion; c'est une absurdité Non, ce

n'est pas possible, c'est à moi

— Pardon ; toi après, si tu y tiens, affirma l'intrépide Galilée, mais moi, d'abord. Si tu ne veux pas me

ïOogle

servir de témoin, dis-le, je prierai un autre de me rendre ce service.

— Du tout, du tout, mon cher Barrot, je suis à tes ordres.

— • Alors il faut vous presser, toi et Kerpenic; caries témoins de Mackenzie vous attendent, à neuf heures, au bar du club ; vous demanderez au premier boy venu, M. de Ganneville, il vous l'indiquera; fixez les conditions du duel, rheure, le lieu, et surtout, pas une seule concession.

Sylvain était navré ; sa pauvre figure, si pâle d'habitude, avait tourné au vert. Barrot pouvait, d'un seul mot, rassurer ce pauvre garçon que tout le monde, à bord, aimait et dont la santé, ébranlée par un trop long séjour en Cochinchine, avait tant de fois donné des inquiétudes à ses amis. Son bel œil noir enfoncé sous son arcade sourcilière, errait tristement du bout de ses souliers à la lampe suspendue au-dessus de la table.

En voyant cette gaieté si expansive que rien n'avait pu abattre dans les plus mauvais jours, éteinte tout à coup, Barrot fut mordu au cœur, il craignit de porter une atteinte fatale à cette santé chancelante, en poussant plus loin la plaisanterie et il n'hésita plus. — J'ai à te parler, dit-il brusquement à son ami, en l'entraînant dans sa chambre ; pardonne-moi, mon bon camarade ; j'ai continué à tes dépens la farce commencée à ceux de Lasaulaie ; le Mackenzie est un être chimérique né de notre imagination ; ses lettres sont mes produits ; je les ai écrites moi-même ou je les ai dictées à un jeune Français, M. de Ganneville que je te présentera

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demain à Thôtel français, où tous les acteurs de cette bouffonnerie doivent se trouver réunis pour déjeuner. Si je t'ai pris pour objet de cette mystification, c'est parce que je te sais assez mon ami pour me pardonner et assez spirituel pour en rire. Maintenant, fais comme si tu ne savais rien; habille-toi, Kerpenic t'attend; allez ensemble rejoindre les témoins du pseudo-Mackenzie ; ils te croient tous mystifié ; tu riras dans ta barbe; sois terrible I Ils seront fièrement étonnés de te voir pousser à la roue, après tes démarches pacifiques ; de cette façon, tu te vengeras un peu et bien innocemment.

Au moment où Bafrot terminait ses instructions, un timonier venait avertir « M. Sylvain que M. de Kerpenic l'attendait sur le pont pour descendre à terre ».

Saint-Cyr s'habilla en un tour de main et partit en compagnie du vicomte.

Vers minuit, Galilée fut réveillé par une bougie qu'on lui promenait avec obstination devant la figure ; en ouvrant les yeux il reconnut Kerpenic.

— Tout est arrêté, dit l'homme-cheval à l'hommechiffre de très mauvaise humeur d'avoir été ainsi dérangé au milieu de ses rêves ; demain à sept heures du rtatin, il y aura deux voitures devant le club ; l'une pour toi, Saint-Cyr et moi ; l'autre pour les deux témoins du Mackenzie. Quant à ce dernier, il sera censé parti seul ; de Ganneville m'a averti ; il prendra les devants, nous le suivrons ; il embouchera la route nord de Sikawat; nous ferons le grand tour, et nous ne nous arrêterons que devant l'hôtel.

— Parfait.

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— A propos, sais-tu que le doux Sylvain a été féroce, à tel point que je crains fort qu'il n'accepte pas la plaisanterie et ne s'en prenne sérieusement aux deux étrangers que tu as introduits dans nos affaires. De Ganneville est très ennuyé de la façon dont Saint- Cyr a semblé prendre les choses ; sans moi , au risque de se faire dire, peut-être, des impertinences, il dévoilait tout.

Barrot , complètement réveillé , ne pouvait s'empêcher de sourire : — Calme-toi, dit-il à son témoin ; les ressentiments les plus tenaces ne résisteront pas aux charmes irrésistibles du Chambertin. L'honnête industriel, propriétaire de l'établissement où nous devons déjeuner, en a reçu ces jours-ci, je le sais, du vrai,, de l'authentique, venant directement des caves d'un négociant de ma connaissance , M . Ch . qui se fournit lui-même chez le propriétaire du meilleur cru.

— Ma foi, tant pis, le sort en est jeté ; que le projet s'accomplisse !

— Oui, il n'y a plus à reculer; à demain.

Là-dessus Kerpenic rentra dans ses appartements ;

et Barrot, se retournant sur l'autre oreille, s'empressa de reprendre son somme où il l'avait laissé. Quel que fût son empressement , Sylvain l'avait devancé ; un ronflement sonore apprit à Galilée que sa confidence avait produit un effet salutaire sur les nerfs de son ami et qu'il réparait, sans plus tarder, les fatigues causées par deux nuits d'insomnie.

Le lendemain, dès l'aube, Barrot se sentait tirer par les pieds ;* et un éclat de rire contenu le réveillait ea sursaut. C'était Sylvain qui, enchanté de son sort,.

n'avait pu résister au désir de venir faire une niche à son nouvel affilié.

— Un peu de dissimulation, dit Galilée; si les autres t'entendent rire, et te voient si joyeux, ils vont se douter que j'ai vendu la mèche et j'aurai perdu le fruit de mes laborieuses machinations. Sans avoir l'air trop affecté, tâche d'adopter le maintien qui sied à un témoin digne et convaincu de l'importance de ses fonctions.

Kerpenic, pendant ce colloque, s'était levé et habillé. Le maître d'hôtel , prévenu la veille au soir , servait le café. Lasaulaie, voulant jouir un peu, lui aussi, de la représentation , était venu , sous prétexte d'insomnie, se joindre aux combattants.

Sylvain rappelé à son rôle de mystifié , après avoir été un instant dans sa chambre , à l'effet de se composer une figure devant sa glace, rentra dans le carré. Barrot faillit éclater en voyant cette drôle de physionomie. Pour quelqu'un de prévenu, il y avait, sous ce masque solennel, un fou rire homérique, toujours prêt à s'échapper. Kerpenic et Lasaulaie n'y virent que du feu.

On partit. Un quart d'heure après, les trois officiers arrivaient au club, en même temps que les témoins de leur adversaire. On se salua gravement, puis, on monta en voiture ; et fouette cocher !

Un silence, parfaitement conforme aux circonstances, régnait dans le véhicule des marins.

— Au fait, dit Barrot à Kerpenic, où sont les armes ?

Kerpenic n'avait songé à rien moins qu'à ce détail ;

il n'était pas malaisé de s'en apercevoir à son air embarrassé. Pourtant, avec un jeu de physionomie capable de dérider un bonze: — M. de Ganneville z, pris des épées de combat, répondit-il.

Saint-Cyr faillit perdre définitivement son sérieux ; une grimace , heureusement dissimulée par un bâillement, sauva la situation.

Kerpenic avait assez à faire pour cacher son envie de rire ; il ne remarqua pas les contorsions de son camarade.

— Eh bien.> où sommes-nous, demanda Barrot à Saint-Cyr } Il me semble que nous allons bien loin ; nous voici presque à Sikawaï. Où diable avez-vous fixé le rendez-vous ?

— Demande cela à Kerpenic ; j'étais tellement furieux et surexcité, hier soir, que je n'ai point pris part d'une façon effective à la discussion.

— Nous suivons de Ganneville, reprit Kerpenic ; il nous conduit là où nous devons retrouver Mackenzie.

— Suivons donc, conclut Barrot sur un ton de résignation assez bien joué.

La conversation tomba; chacun semblait réfléchir aux choses les plus lugubres.

Sikawaï était dépassé; sans aucun doute, on retournait dans la direction de Shanghaï, par la route du sud. Personne ne fit mine de s'en douter.

Saint-Cyr, se laissant aller à son naturel, voyageait dans la lune. Kerpenic mâchait avec obstination un bout de cigare éteint. Quant à Barrot, le héros de l'aventure, il préparait son dénouement. Ce matin-là, il était, sans doute, contre son ordinaire, mal dis-

posé pour la composition ; car, depuis quelques instants, son sourcil froncé , son œil obstinément fixé sur un point invisible , indiquaient un enfantement difficile de Tesprit ; Tinspiration semblait lui faire défaut.

Le but extrême du petit voyage circulaire , inventé par de Ganneville et Kerpenic, pour attendre Theure du déjeuner, allait être atteint ; déjà l'on apercevait les premières maisons de la concession française ; encore quelques minutes, et il faudrait s'expliquer; et Barrot n'avait rien trouvé d'original. L'avisé garçon n'aimait pas à se livrer à l'imprévu ; pourtant il fallait s'y résigner , car à l'instant même où il faisait un violent et dernier effort pour rassembler ses idées, de Ganneville et Clarteney sautaient à terre devant la porte de l'hôtel. Dix secondes pluâ tard, l'autre voiture s'arrêtait.

Seul?, les témoins de Mackenzie se présentèrent; celui-ci était absent. Barrot crut avoir trouvé son épilogue , en crossant d'importance son adversaire assez mal éduqué pour se faire attendre dans une semblable occasion.

— Messieurs , dit Galilée , avec une désinvolture de fier-à-bras très réussie, où donc est M. Mackenzie? Je ne le vois nulle part; ce gentleman'si parfait aurail-il manqué de parole ?

— 11 en est bien capable, insinua sournoisement Sylvain.

— C'est un faquin, continua Galilée, en plein dans son rôle; c'est un fanfaron, le Mackenzie; je lui couperai les oreilles à la première

Une large main , se posant lourdement sur l'épaule

334 ^^ ^'^ ^^ Chine et au Japon.

de l'orateur, l'arrêta au beau milieu de son discours.

— Goddeiml dit le propriétaire de la main.

Barrot, se retournant, se trouva nez à nez avec un

Anglais d'un rouge superbe , un Anglais pur sang, dont Tœil sévère le toisait dédaigneusement.

— A qui en avez-vous ? dit l'étranger. Mesurez-donc vos paroles, monsieur ; sir Mackenzie n'est ni un faquin, ni un fanfaron ; c'est un gentleman, et je vais vous le prouver, car je suis J. L. H. Mackenzie, de la maison Mac-Hirton and Co , bien connue , de London , dont la succursale est sise à Shanghaï, men street, n® ....

En disant ces mots, l'honorable gentleman, qui dépassait bien d'un pied le pauvre Galilée , avait mis bas son habit, relevé ses manches de chemise jusqu'à la saignée et ramené ses deux bras en arrière. Dans cette attitude, il était splendide à voir; c'était bien le type de la majesté britannique offensée.

Barrot, d'abord interdit, n'avait pas tardé à se mettre bravement sur la défensive. Mais qu'eût-il pu faire contre ce colosse ?

De Ganneville, Clarteney et Kerpenic, non moins surpris que Barrot, au risque d'attraper des horions, se précipitèrent entre les deux champions , pour soustraire leur compatriote aux puissants abattis du terrible fils d'Albion.

— Goddeim ! vociféra ce dernier, pour la seconde fois.

Un bruyant éclat de rire répondit à ce juron.

Sylvain, renversé sur une chaise, se tordait dans les spasmes de la plus désopilante gaieté. — Arrêtez, criait-il , en se tapant des deux mains sur les flancs et

La vie eu Chine et au Japon. 335

en rejetant la tête en arrière ; arrêtez , sir Mackenzie I N'allez pas écraser mon ami Barrot, surnommé le nouveau Galilée, l'espoir de la' science maritime ; attendez donc, vous autres, les témoins; diable ne vous prenez pas aux cheveux. Là, là, nies petits agneaux, il semble que ce soit pour de bon ; faites-moi donc le plaisir de 'VOUS regarder un peu sans rire, seulement un quart de minute. Ah ! enfin !

Et Sylvain de se livrer de nouveau à son immense joie.

L'Anglais, calmé par les objurgations de Saint-Cyr,sans désarmer complètement, s'était retiré à l'écart ; et, rentré en son flegme, il semblait attendre les formalités d'une présentation en règle.

Les quatre . larrons se regardaient d'un air ahuri et ne savaient s'ils devaient rire ou se mettre en colère.

— Tout doux, mes amis, reprit Sylvain; il paraît qu'ici je ne suis pas le seul mystifié; chacun a sa petite part ; vous excuserez, n'est-ce pas, ma plaisanterie, comme je vous pardonne la vôtre ? Messieurs, je vous présente sir Mackenzie, un des gentlemen les plus distingués de Shanghaï, j'ai eu l'honneur de faire sa connaissance hier chez le docteur X... où j'ai été passer le reste de la soirée, après avoir réglé les conditions du duel formidable , auquel j'avais été convié comme témoin. Depuis une heure, à peine, je connaissais vos machinations ; — permettez-moi de ne pas vous révéler comment j'ai surpris vos petits secrets. J'amusais donc M. X..., en lui racontant comment son nom avait été mêlé, à son insu , à une farce d'écoliers

en vacances, quand un domestique vint annoncer une visite. Parbleu! me dit le maître de la maison, en voyant entrer le visiteur, quel nom aviez-vous donné à votre ogre ?

— Mackenzie.

— Quelle coïncidence I Voici justement sir Mackenzie, un des gentlemen les plus accomplis de la colonie anglaise ; je vais vous présenter !

« Vous devinez le reste. Sir Mackenzie a bien voulu se prêter à ma fantaisie, en acceptant mon invitation au déjeuner, que je savais commandé ici, pour ce matin ; il s'est donné la peine de venir au rendez-vous ; mais il ne s'attendait guère à s'entendre traiter d'aussi belle sorte par mon ami Galilée, deuxième du nom; et il s'en est peu fallu que notre déjeuner ne soit remplacé par une rixe, une scène de pugilat et des horions.

« Maintenant, messieurs, Técheveau tout entier est dévidé, les cartes sont débrouillées. Trêve de Dieu et, à table ! S'il ne manque personne !

— Tout le monde y est , dis-je en entrant ; car, sans avoir pris part à l'action comme acteur, j'avais été tenu au courant de ses moindres détails et je n'eusse pas voulu, pour un empire, manquer l'apothéose. A table !

Comment l'aventure finit-elle ? Il est superflu de le dire ; on déjeuna longuement ; on trinqua vingt fois ; le Chambertin de M. Ch... eut un véritable succès ; le temps se passa le plus joyeusement du monde, et l'étatmajor de V Ailée compta, depuis ce jour, un ami de plus dans la colonie.

La vie en Chine et au Japon, 33y

N'est-ce pas le cas de terminer ce chapitre, en disant dvec Shakespeare :

« Tout est bien qui finit bien. »

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