‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Saïgon {suite), — Une soirée au théâtre chinois. — Une partie de chasse dans la plaine des tombeaux. ~ Une journée à l'inspection de Cholen. — Diner chez le Doc-fou. — Bal au gouvernement. — Départ.

Quelques jours après cette escapade, suivant sa promesse, Joseph nous conduisit au théâtre.

Lorsqu'on a assisté à une représentation chinoise, on ne sait vraiment ce qui cause le plus de satisfaction , ou d'avoir vu une chose réellement curieuse , ou de se dire qu'on ne sera certainement pas tenté de la voir encore. Le théâtre chinois n'a que bien peu d'analogie avec le théâtre européen; les représentations commencées dès le matin , comme dans nos baraques de foire, continuent, sans interruption, jusqu'à une heure avancée de la nuit; c'est un mélange de gros drame et de farces d'un goût très équivoque, entremêlées de pantalonnades grossières ; le tout avec accompagnement d'une musique dont on peut difficilement se faire une idée. Tam-tam, tambourin, gong, cymbales d'une espèce particulière, flûte suraigué, psalmodies, hurlées sur un ton nasillard; tels sont les éléments dont se compose l'orchestre; c'est à fendre un crâne germanique.

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Le théâtre chinois de Saigon , construit comme tous les théâtres chinois, est assez bien monté. Il possède de nombreux acteurs parmi lesquels se trouvent des acrobates d'une force surprenante; en voyant ces malheureux bondir et retomber à plat ventre ou à plat dos sur la planche dure, on se demande comment ils ne se brisent pas. Mais si leurs tours ont un cachet tout particulier d'originalité, ils sont ordinairement peu variés, et arrivent vite à fatiguer le spectateur européen. L'organisation de la salle est des plus primitives; de chaque côté d'un vaste parallélogramme, des galeries sans séparations; en face de la scène, une tribune en gradins; enfin, dans le bas, un vaste parterre , avec des tables , sur lesquelles les spectateurs indigènes consomment quantité de victuailles, d'un aspect plus ou moins repoussant, en s'humectant , de temps à autre , la tête , avec un linge trempé dans l'eau bouillante , pour se rafraîchir. L'éclairage est non moins dans l'enfance que le reste ; des bougies de cire jaune ou de résine, quelques lanternes de papier; bref, c'est à peine si l'on y voit assez clair pour reconnaître son voisin.

Les rôles des deux sexes sont tenus par des hommes ; pas l'ombre de naturel;. une raideur ,de convention, des intonations fausses et des costumes représentant des personnages fantastiques. Il est évident que l'art scénique, comme tout, du reste, en Chine, est resté stationnaire et comme empaillé depuis des siècles.

Durant cette soirée, Joseph essaya de nous intéresser à l'action, en nous traduisant les parties sail-

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lantes des tirades débitées par les acteurs, et en nous initiant autant que possible à la suite de Tintrigue. Mais, soit inhabileté du traducteur, soit pour tout autre motif, nous n'éprouvâmes , à écouter notre complaisant interprète, qu'une grande lassitude et un ennui difficiles à dissimuler.

La salle entière donnait, par intervalles , des signes non équivoques de son assentiment; alors, Joseph s'arrêtait court; c'est inconvenant, disait-il souvent, je ne puis pas traduire cela. D'où je conclus, tant étaient nombreuses les marques de joie de l'auditoire, que la pièce était émaillée d'une infinité de malpropretés.

La semaine de relâche annoncée venait de s'écouler; nos préparatifs étaient terminés; nous avions reçu des invitations pour un bal d'adieux donné en notre honneur au gouvernement. L'instant du départ était donc proche. Si nous voulions faire une partie de chasse dans la plaine des tombeaux et passer une journée à l'inspection de Cholen, ainsi que nous y avait conviés un de mes bons camarades, administrateur des affaires indigènes, il fallait se hâter.

Le lendemain de la soirée au théâtre chinois, avant l'aube, je quittais le bord, armé de pied en cap, en compagnie d'un des Nemrods de l'état-major.

Au moment où nous accostions le débarcadère, un boy muni d'un grand panier de bambou, se présente :

— Moi, ça, capitaine; ton boy pour porter gibier, nous dit-il, dans le petit sabire propre aux Annamites.

— Toi, bon boy?

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— Oui , capitaine^. •

— Eh bien , viens et conduis-nous, là où il y a beaucoup bécassines.

L'enfant enchanté, part et trotte devant, avec assurance, comme s'il eût été habitué, dès longtemps, à ce métier de chien de chasse.

Notre intention était de gagner la route stratégique et de nous rendre à Cholen , en tirant des bécassines le long du chemin. Nous connaissions, à peu près, la direction à suivre pour arriver à la plaine des tombeaux; pourtant, une fois rendus au palais du gouvernement, nous eûmes une minute d'hésitation ; notre boy semblait attendre nos ordres; ne pouvant obtenir de lui une explication sérieuse , nous avisâmes un gendarme de faction à la grille du palais :

— Gendarme, s'il vous plaît, où se trouve la plaine des tombeaux?

Ce gendarme était un penseur ou un mauvais plaisant.

— Vous me demandez, nous répondit-il, d'un ton sentencieux , où se trouve la plaine des tombeaux ; hélas! messieurs, il n'est pas difficile delà trouver; ici, elle est partout; la Cochinchine n'est-elle pas le tombeau de tous les Européens qui ont le malheur d'aborder ses rives?

Sur ce gai renseignement, nous nous remettons en route, non sans avoir remercié le bon gendarme; et toujours guidés par notre boy qui, enfin, a fini par s'orienter , nous arrivons bientôt sur le terrain de chasse.

A peine engagés dans les herbages qui bordent la grande route , les bécassines nous partent sous les

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pieds. Tous les chasseurs connaissent Tallure indécise de cette habitante des marais et sa réputation bien méritée de difficile à tirer. Après deux essais infructueux , ma troisième cartouche arrête au milieu de ses crochets capricieux une pauvre bestiole qui va, en tournoyant, se précipiter la tête la première dans une touffe verte et drue. Courir, atteindre le but que je n'ai pas quitté de Tœil, est Taffaire de dix secondes; mais en arrivant à la touffe, une bouffée d'air empesté m'arrête court; une odeur cadavérique me monte au nez et me secoue l'estomac ; je n'ose avancer; et pourtant, je ne voudrais pas laisser là ma première victime. L'instinct du chasseur l'emportant, j'écarte résolument les herbes, mais, horreur! j'aperçois ma bécassine à côté d'un fragment de crâne' humain encore mal dégarni de chair. Il s'en faut peu, à cette vue, que je ne laisse choir mon arme, et que je ne pie sauve à toutes jambes.

Comment se fait-il , dira-t-on , qu'aux portes mêmes de Saïgon , le service de la voirie soit aussi mal organisé ? A cela rien d'étonnant ; malgré toutes les précautions prises dans le but d'assurer la salubrité publique, on ne peut parvenir à empêcher les Annamites pauvres d'enterrer, subrepticement pendant la nuit, leurs morts à leur façon, c'est-à-dire en les recouvrant à peine de quelques pelletées de terre; de telle sorte, qu'un beau jour, les corps sont facilement retrouvés par les fauves amateurs de pourriture qui hantent ces parages et laissent traîner après eux les horribles reliefs de leurs festins.

Cet incident m'avait totalement enlevé l'envie de

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continuer ma chasse; nous circulions au milieu de tumuli, pour la plupart très anciens; et soit effet de rimagination , soit réalité , j'étais poursuivi par Todeur qui m'avait tant bouleversé.. Durant plus d'un quUrt d'heure, je laissai filer les bécassines, sans avoir le courage de les saluer d'un coup de fusil.

Pendant ce temps-là , mon compagnon emporté par une ardeur juvénile barbotait dans les rizières et se livrait à une fusillade des plus heureuses, à en juger par ses courses, après chaque décharge, pour aller, sans doute , ramasser son gibier.

Cet exemple excitant mon émulation, j'essayai de mettre en pratique les conseils des chasseurs expérimentés: à savoir: ne jamais se presser, et attendre, pour tirer, le troisième crochet du volatile. Je ne tardai pas à être récompensé de mes efforts ; en moins d'une heure, j'abattis une quinzaine de bécassines superbes, grasses et appétissantes. Ma cartouchière était vide; le soleil, à peine levé, dardait déjà ses rayons de feu. Je rejoignis mon camarade qui me montra, avec un certain orgueil, le produit de sa chasse s'élevant à environ vingt bécassines.

Après avoir vidé nos carniers dans le panier du boy, nous jugeâmes prudent d'aller nous mettre à l'abri et de nous diriger, par le plus court chemin, vers l'inspection de Cholen , dont les toits émergeaient au milieu d'un fouillis de verdure.

Tout en cheminant à travers les tombeaux, nous distinguions, au loin, devant nous, une certaine quantité d'animaux assez gros, dont nous ne pouvions préciser l'espèce. En avançant d'une centaine de mètres, nous

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reconnûmes à qui nous avions à faire ; c'était une bande d'énormes vautours. J'avais en réserve, dans une des nombreuses poches de ma blouse , deux cartouches chargées à gros plomb ; j'en glissai une dans l'un des canons de mon fusil, et faisant signe au boy de se i tenir à l'écart, j'avançai avec précaution, en me dissi- ! mulant le plus possible derrière les tumuli. Le boy comprenant mon intention, manifesta d'abord un vif étonnement, puis, protesta autant qu'il put, par des gestes et des paroles dont je ne compris pas un mot, mais dont, pourtant, je devinai très bien le seflB. Dans ces pays de choléra et de fièvres pestilentielles, le vautour est considéré comme un bienfait de la nature, comme un balayeur public patenté qu'il faut respecter. Les chasseurs sont terribles; j'étais parvenu, non sans peine, à environ trente mètres du groupe des oiseaux voraces, je distinguais leurs cous pelés, leurs têtes chauves, leurs pattes énormes; je voyais tous leurs mouvements, ils s'acharnaient à terminer quelque lugubre repas, et s'arrachaient les dernières miettes d'un déjeuner matinal. Je ne pus résister au plaisir de faire passer de vie à trépas une de ces vilaines créatures; malgré l'ahurissement du boy, je visai le mieux placé des carnassiers et l'un des plus gros; mon coup partit; la bande s'enleva avec un bruit d'ailes d'enfer; un des leurs râlait dans la poussière; à cette vue, l'instinct de la férocité l'emportant sur la peur, ils s'abattirent autour du mourant et, sans nul doute, ils allaient se repaître de la chair d'un frère, si nous n'étions arrivés à ■ temps auprès du moribond.

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— Qu'allez-vous faire de cette puante bête ? me dit mon compagnon de chasse.

— La laisser ici, lui répondis-je; j'en serais vraiment fort embarrassé et serais désolé, au surplus, de priver ses camarades d'un excellent dîner.

Je coupai néanmoins et emportai, comme preuve et souvenir de mon exploit, une des pattes aux serres effrayantes du monstre ailé.

Un quart d'heure plus tard , nous entrions dans les dépendances de l'inspection de Cholen , où mon ami , prévenu de notre arrivée par ses Mata (i), était en train de nous faire préparer une collation. — D'ici à cinq heures du soir, nous dit-il, nous ne sortirons pas; jusqu'au déjeuner, je serai occupé par le service de l'inspection. Je vais vous indiquer vos chambres et la salle de bain, allez vous reposer; vers midi, je viendrai vous réveiller. Il était huit heures à peine, et déjà, la chaleur était extrême; après avoir pris un bain et nous être administré une douche glacée , nous nous faufilâmes chacun sous notre moustiquaire et nous nous endormîmes profondément sur une fraîche natte du Cambodge.

Vers midi , un joyeux brouhaha nous fit ouvrir les yeux; on riait; on causait dans l'antichambre. Où sont-ils, ces dormeurs, disait une voix de connaissance? C'était un de nos camarades du bord qui, ayant appris de notre domestique, qu'il devait, à dix heures , nous envoyer des effets de rechange , par un Malabar {2), s'était chargé de la commission.

(i) Soldats indigènes.

(2) Nom donné par les Européens , aux fiacres , parce qu'ils

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Bientôt, nous fûmes sur pieds et, sans tarder, Ton se mit à table.

L'inspection de Cholen se composait alors, d'un inspecteur habitant, avec sa famille, dans un corps de logis complètement indépendant , et de deux administrateurs vivant sous le même toit, mangeant à une table commune , mais ayant chacun leur appartement séparé. C'étaient ces messieurs qui nous donnaient l'hospitalité .

En arrivant à la salle à manger, mon ami nous présenta à son collègue, officier d'infanterie de marine comme lui , et au Doc-fou , préfet annamite de Cholen. Ce fonctionnaire, dont j'eus, plus tard, l'occasion d'apprécier la noblesse de caractère et la franchise

— qualités extrêmement rares chez les gens de sa race

— a rendu à la France de grands services. Chevalier de la Légion d'honneur, il porte fièrement le ruban rouge sur son costume national. Possesseur d'une fortune personnelle arrondie par d'assez beaux appointements, il s'est créé un intérieur très confortable, où il est enchanté de recevoir, et oii l'on est toujours sûr de trouver l'accueil le plus cordial et le plus empressé. La journée devait se terminer chez lui, par un dîner improvisé à notre intention. — Doc-fou , lui répétait mon ami , faites vos recommandations à votre cuisinier, dites-lui bien que nous n'aimons pas la cuisine annamite , et qu'il mette les petits plats dans ^^ grands.

sont à peu près tous conduits par des Indiens de la côte de Malabar.

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Ne comprenant pas cet idiotisme , le Doc-fou ouvrait de grands yeux : — Non, />as petits plats, répondaitil, grands plats , soyez tranquilles, bon cuisine.

L'intelligent Annamite ne nous trompait pas ; après nous avoir montré sa maison de fond en comble, après nous avoir exhibé les tigres de sa ménagerie et fait admirer les curiosités de son musée, il nous offrit un excellent dîner servi à l'européenne. Chaque convive était flanqué de deux boys, dont l'un veillait à ce que les verres fussent toujours pleins, et l'autre, muni d'un éventail, ne cessait d'agiter l'air, afin de rendre la température supportable. Au dessert, contrairement aux usages annamites , la maîtresse de maison entourée de sa couvée y vint nous faire ses laî(i). Parmi les enfants, je remarquai une petite fille de huit à dix ans d'une beauté remarquable : des yeux noirs splendides, un teint brun, mais éclairé par un sang vif et généreux.

Comme je paraissais étonné de trouver ce type dans une maison indigène, notre amphitryon me regarda en riant: — Vous pensez, me dit-il, que je ne suis pas le père de cette enfant , et vous avez raison ; les Annamites sont trop laids pour produire quelque chose d'aussi joli ; vos camarades connaissent l'origine de cette fillette , ils vous la diront.

Nous apprîmes alors que cette pauvre petite était née des amours d'un officier français avec une Annamite. Le père était parti, abandonnant comme tant d'autres, à l'aventure , le sang de son sang, la chair

(i] Salutations, hommages.

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de sa chair ; laissant au hasard le soin de lui venir en aide, et de lui rendre une famille. Le brave Docfou avait, dans cette occasion, rempli le rôle du hasard.

— Ce que vous avez fait là est bien , dis-je àTexcellent homme en lui tendant la main ; il me la pressa fortement, une larme vint briller au bord de ses cils, il toussa pour s*éclaircir la voix, et ajouta : — Je suis bien heureux d'avoir chez moi la petite Française, je Taime autant, peut-être plus que mes autres enfants ; j'en suis fier et je dois presque de la reconnaissance à son père de l'avoir laissée ici ; du reste , ce n'est point sa faute , à ce pauvre garçon , s'il est parti sans elle ; il ne pouvait pas l'emmener avec lui.

Eh non, il ne le pouvait pas! Le Doc-fou avait raison ; pourquoi ? Demandez- le à ce barbare qu'on appelle le monde, à ce tyran auquel il faut, dans cette courte vie, tout sacrifier : saintes amours, joies, bonheurs et, souvent, devoirs sacrés; demandez-le à ce maître rapace qui vous prend tout et ne vous rend rien ; qui use votre existence et qui , pour prix de tant de sacrifices , vous paie , quand il est de bonne humeur, en vent et en gloriole.

Pardonne donc à celui qui t^a donné le jour, mignonne créature , il n'est pas plus mauvais qu'un autre et n'est pas le plus coupable ; remercie Dieu qui t'a trouvé un autre père et maudis l'esprit fatal qui tient les hommes civilisés sous sa dépendance, et transforme souvent leur cœur en un dur caillou.

La soirée se continua très gaiement. Après le café, on congédia la petite famille et tandis que les boys y^

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toujours armés de leurs grands éventails en plume, nous donnaient de l'air à tour de bras , des danseuses ou plutôt des poseuses, commandées par le Doc-fou pour nous faire une surprise, nous donnèrent une idée de Fart chorégraphique annamite.

Enfin, vers minuit et demi, ayant épuisé tous les genres de divertissements mis à notre disposition par notre hôte , nous rentrâmes à l'inspection où , pour la première fois depuis mon arrivée en Cochinchine , je pus goûter un sommeil paisible et réparateur, sur un lit large de deux mètres , à Tabri des moustiques et dans un lieu suffisamment aéré.

Cette nuit de repos était d'autant plus appréciable , que nous devions passer la suivante au bal.

Un bal au gouvernement I Se fait-on bien une idée en France de ce que peut être un bal à Saigon par trente à trente-cinq degrés de chaleur ; dans un pays où l'on ne peut pas supposer qu'une femme, qui n'a pas, au moins, tué père et mère, ose s'aventurer ; car enfin qui dit bal, dit femme ; si, pour faire un civet, on peut , à langueur, prendre un chat , pour donner un bal, il faut absolument des femmes ; on ne danse pas entre hommes , à moins que ce ne soit à bord , sur le gaillard d'avant. Eh bien ! des fenmies on en a ; on en a même plus qu'il n'en faut; aussi un gouverneur n'est-il jamais embarrassé pour trouver le personnel féminin nécessaire à la formation de six ou huit quadrilles.

Dire que les danseuses sont florissantes de santé, serait beaucoup s'avancer ; plus d'une semble verdir sous le rose de la poudre à la maréchale et il est rare

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qu'une soirée se passe sans deux ou trois défections inopinées, pour des raisons qu'on ne donne pas, mais que tout le monde devine et qui n'ont absolument rien de poétique.

Quoi qu'il en soit, le groupe des danseuses formait ce soir-là un ensemble des plus chatoyants. Un paquebot et un transport avaient apporté dans la même semaine un contingent inaccoutumé de recrues ; bon nombre de nouvelles débarquées n'avaient pas encore payé leur tribut à la terre de feu ; et fraîches toilettes comme frais minois abondaient dans les splendides salon^ du gouvernement.

Pouf un invité désintéressé de la danse et bien décidé à demeurer, nonobstant toute sollicitation, simple spectateur , cette exhibition était pleine d'attraits. La soirée, commencée par une représentation théâtrale d'une troupe chinoise exclusivement composée de femmes , se continua par lé bal.

Des vastes balcons qui font le tour du palais et où sont installées de longues files de fauteuils et de lits en bambou, on pouvait jouir délicieusement du spectacle de l'intérieur, tout en écoutant les morceaux exécutés par la musique de l'infanterie de marine.

On a décrit mille fois les enivrements d'une fête de nuit ; il n'est pas un romancier qui n'ait fait assister son lecteur à quelque raoutplus ou moins princier, sous un climat plus ou moins oriental , et dans des appartements féeriques. Je ne marcherai pas sur leurs traces; ici rien de princier, d'oriental, ni de féerique ; tout ce qu'il y a de plus naturel , de plus classi-

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que; et c'est justement ce classique, ce naturel qui deviennent extraordinaires et remarquables dans leur cadre exotique.

puissance de la civilisation qui arrives, en moins d'un quart de siècle, à transformer un marécage en une cité; qui peux transporter à des milliers de lieues du continent européen , toutes les élégances , toutes les recherches de notre vieille société , c'est toi qui es la merveille! Que dirait l'ombre de Phang-tan-gian(i), si, revenant un soir, sombre et pleine de remords, errer sur cette terre livrée aux Barbares par sa trahison, elle entendait les échos de sa citadelle renversée, redire les valses de Strauss et de Métra , ou les quadrilles d'Offenbach II

A trois heures du matin , l'amiral s'était retiré depuis longtemps, mais l'on dansait encore, les aides de camp ayant reçu l'ordre de chauffer l'entrain le plus longtemps possible. Nous jugeâmes bon, toutefois, de nous esquiver et de rentrer à bord.

Le lendemain dans la matinée, après avoir embar^ que une compagnie d'infanterie de marine et divers officiers destinés à faire l'expédition du Tonquin ; après avoir pris une canonnière à la remorque, nous quittions Saïgon, en faisant des vœux pour ses aimables habitants, mais en espérant, du fond du cœur, ne les revoir que sous un ciel plus clément. C'était une

(i) Mandarin qui, par sa trahison, a facilité la victoire des Français et, assuré leur triomphe en Cochinchine. Phang-tangian, saisi par le remords, s'est suicidé peu de temps après la conquête et ses fils ont juré une haine éternelle à la France.

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illusion ; notre mauvaise étoile devait nous ramener à Saigon, encore bien des fois ; mais le lecteur peut, sans crainte, dire un adieu définitif à cette ville ; je ne Vy conduirai plus.

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