‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ de Saïgon. — Xuandaï.— Culao-Cam.— Un cyclone au mouillage. — Réflexions sur le singe. — Une opération chirurgicale. — Fo-ya. — Promenade à l'aventure. — Quinze minutes d'anxiété. — Arrivée dans le golfe du Tonquin.

La traversée de Saigon au golfe du Tonquin, où nous devions débarquer nos passagers et larguer les remorques de notre canonnière, fut des plus accidentées. Partis le 23 octobre, à dix heures du matin, nous n'arrivions à l'embouchure du Cam (i) que dans l'après-midi du 7 novembre.

Nous mîmes donc à effectuer ce voyage , le double , environ, du temps employé d'habitude, dans les conditions normales , par les navires à vapeur de marche moyenne.

La première journée fut assez belle, et malgré l'entrave apportée à notre vitesse par la canonnière remorquée, nous ne cessâmes guère de filer huit nœuds. Mais en arrivant par le travers de Padaran (2) , nous trouvâmes une forte houle et des courants contraires qui réduisirent notre allure de la façon la plus sensible. Tandis que le loch accusait six nœuds de vitesse, nous

Ci) Grand cours d'eau affluent du fleuve Rouge. (2) Nom d'un cap de la côte d'Annam.

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n'avancions pas en réalité de plus de trois milles à l'heure.

Les remorques fatigxiaient beaucoup ; une lame courte et dure imprimait à la canonnière des secous^ ses effrayantes ; on l'avait allégée de tous ses gros poids: canons, embarcations, vivres, projectiles; et pourtant on pouvait craindre à diaque minute de la voir sombrer et couler à pic ; un homme de garde à Tarrière avait pour, consigne de veiller sans cesse et de trancher Taussière d'un coup de hache en cas de danger.

Enfin , la mer devint si mauvaise que le commaa^dant n'hésita pas à rallier la terre pour chercher un abri dans le premier havre placé sur notre route*

Nous relâchâmes d'abord dans la baie de Xuandaî où, durant quarante-huit heures de repos forcé, noife eûmes le temps d'explorer la côte, le fusil sur l'épaule, et de faire, à la grande joie de notre chef de gamelle aux abois , des hécatombes de petites cailles rondelettes, d'une espèce particulière, qui abondent dans ces parages.

Ne pouvant rester indéfiniment à Xuandaî et le vent s'étant légèrement calmé, nous reprîmes le large^ maë ce fut pour être obligés de chercher bientôt un nouveau refuge.

Un matin, nous avions dépassé la baie deTourane, le temps semblait s'être mis au beau. Notre commandant, marin consommé, ne paraissait pourtant pas satisfait ; il arpentait le pont à grands pas , d'un air soucieux et flairant, pour ainsi dire, la tempête. Vers dix heures, après avoir conféré avec son second, il

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donna Tordre de mettre le cap sur la terre et d'allumer les feux de la canonnière. Rien ne motivait,' en apparence , cette détermination ; il faisait calme plat ; mais le baromètre avait, paraît-il, des soubresauts inquiétants.

A onze heures, nous étions à l'abri derrière la petite île de Culao-Cam. Le calme continuait, le baromètre avait repris son aplomb. Le commandant, très perplexe d'abord, puis, enfin, pensant s'être tout à fait trompé, venait de faire appeler au poste d'appareillage; on était sur le point de virer au cabestan, quand, tout à coup , une rafale terrible passant par-dessus rîle, vint s'abattre sur nous, avec une violence, une impétuosité inouïes.

Au lieu de relever l'ancre, on s'empressa de mouiller la seconde et d'affourcher (i); on cala les mâts de hune et l'on rentra les embarcations. L'enseigne de vaisseau capitaine de la canonnière fit embarquer son équipage à la hâte, fila ses remorques et gagna la terre en pagaye (2), oubliant même d'emporter des vivres , ce qui le força, lui et ses hommes, à manger, pendant quarante-huit heures , du riz , seul approvisionnement laissé à bord pour le temps de la traversée.

Durant toutes ces opérations, la tempête n'avait pas cessé de redoubler de fureur. Bientôt la pluie était venue se mettre de la partie. Nous étions mouillés près de terre , dans des eaux presque calmes ; nous

(i) Expression maritime qui signifie mouiller ses deux ancres de façon à ce que le vent à craindre soit la bissectrice de Tangle formé par les deux chaînes.

(2) Argot maritime, synonyme de désordre.

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pouvions donc assister, avec une tranquillité relative et sans courir de graves dangers, au spectacle grandiose de ce phénomène qu'on nomme cyclone ou typhon; c'était horrible et superbe à voir. Rien ne peut donner une idée de la violence du vent : tout sur le pont était sai,si (i), comme si nous eussions été en pleine mer. L'officier de quart, sur la passerelle, avait grand'peine à se tenir debout, tant l'effort des rafales était puissant. Nous voyions incessamment passer au-dessus de nos têtes des bandes immenses d'oiseaux voyageurs entraînés dans le tourbillon. A terre, tout était .bouleversé ; les misérables cases des indigènes renversées, les arbres déracinés, étaient soulevés et -emportés comme autant de fétus de paille.

Le commandant, enchanté de son inspiration, avait repris toute sa bonne humeur, il n'était pas absolument exempt de craintes sur l'issue de ce coup de tabac (2), mais il avait conscience d'avoir sagement agi, d'avoir sauvé la canonnière d'une perte certaine et somiavire d'une aventure dont les suites pouvaient tourner au tragique.

O brave commandant, combien mon cœur se gonfle de tristesse , en pensant que vous n'êtes plus; vous qui m'aviez manifesté tant de bonté ; vous qui saviez si bien reconnaître les efforts de vos subordonnés pour vous seconder dans votre mission! Pourquoi l'implacable maladie vous a-t-elle ravi si prématurément à l'amour des vôtres , à l'estime et à l'amitié de tous ?

(i) Expression maritime, signifiant arrêté, attaché, retenu. (2) Argot maritime , synonyme de tempête.

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S'il fallait à l'aveugle fléau , une victime de votre rang, ne i^ouvait-il frapper ailleurs ? Faut-il donc que les bons sur cette terre soient les premiers rappelés dans une autre vie? Hélas I récriminations inutiles, vains regrets ! Le froid tombeau où vous reposez, dans votre cher pays de Bretagne, ne vous rendra pas à ceux qui vous pleurent. Mais si la mort a tué votre corps, le temps ne saurait effacer votre souvenir du cœur de vos amis.

Pendant trente heures environ , la tempête fit rage ; vers le milieu du second jour, subitement le calme survint, calme plat, sans un souffle de brise. Vite, alors , on se mit à l'ouvrage ; les chaînes des ancres étaient emmêlées, tiraient l'une sur l'autre; cette situation pouvait devenir dangereuse; il fallait les relever, les démêler et terminer ce périlleux travail avant la renverse.

Un cyclone n'est absolument qu'un immense tourbillon courant sur la mer, avec une rapidité plus ou moins grande. Comme tous les tourbillons, le cyclone a donc une partie centrale où règne le calme. Malheur au navire pris en mer dans cette zone perfide , rien ne peut le faire sortir du cercle fatal au milieu duquel il est entraîné et l'on peut dire qu'il est irrévocablement perdu.

L'art du marin consiste d'abord à prévoir le phénomène, et à manœuvrer, soit pour l'éviter, s'il en est temps encore, soit pour chercher un abri, soit enfin, en dernière analyse , pour se tenir en dehors du centre. Il existe, pour arriver à ce dernier but, des règles fixes absolument certaines; mais mieux vaut

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mille fois ne pas être obligé d'y avoir recours. Notre commandant avait adopté la seconde de ces trois solutions.

Lorsqu'un navire subit un cyclone au mouillage et qu'il peut résister, grâce à un abri quelconque, à la fureur des vagues , il se trouve , à un certain moment , au centre du phénomène qui passe sur lui , sans pouvoir l'entraîner. Il éprouve alors un calme parfait d'une durée plus ou moins longue; puis, la tempête recommence jusqu'à ce que le géant des mers aille porter dans d'autres contrées la mort et la dévastation.

Nous étions au centre du cyclone. Sachant que la tranquillité dont nous jouissions ne durerait pas longtemps , on travaillait avec une sorte de frénésie ; mais les ancres étaient à peine relevées que le vent reprit avec fureur ; il nous assaillit de nouveau , brusquement, brutalement, sans préambule, comme un coup de canon. On laissa retomber précipitamment les ancres à l'eau, avec le paquet de chaînes embrouillées; il était temps, cinq minutes de retard, et nous étions à la côte.

Le second acte de cette pièce à grand orchestre dura moins que le premier. Vers minuit, le vent commença à mollir et, au petit jour, il tomba complètement.

Durant la journée suivante, l'équipage travailla à remettre tout en ordre à bord ; la canonnière revint à son poste, et son capitaine affamé nous raconta, entre deux beef-$teaks , que peu s'en était fallu qu'il ne fût obligé de renouveler la scène du petit navire et de tirer à la courte paille, pour savoir qui y qui serait

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mangé. Mais avant d'en arriver à cette dure extrémité , tf ayant même pas la consolation de pouvoir, le cas échéant, dévorer un mousse, on avait résolu, en conseil suprême, d'épuiser d'abord la provision de riz, ce qui donnait bien au moins quinze jours de marge.

L'intention du commandant étant de ne pas partir avant le lendemain , dans la matinée , ceux des officiers <lont la présence n'était pas nécessaire à bord , purent descendre à terre et constater les dégâts causés par l'ouragan , sur la petite île de Culao-Cam.

Les indigènes, à peine revenus de leur terreur, sortaient petit à petit de je ne sais quelles cachettes où ils s'étaient blottis pendant la tourmente. On se serait cru au milieu du chaos ; tout était renversé , brisé , saccagé ; les paillettes étaient défoncées , les toits emportés ; le vent , la pluie avaient entraîné, pêle-mêle, les arbres déracinés, les clôtures, les instruments aratoires et le pauvre mobilier des cases; c'était un spectacle navrant.

Nous cherchâmes en vain , pendant deux heures , quelques pièces de gibier; nous ne rencontrâmes pas un oiseau ; tous avaient été noyés par l'eau du ciel ou jetés à la mer par la violence de la tempête. Seuls, quelques singes gambadant sur le bord d'un bois enchevêtré de lianes impénétrables se présentèrent à. nos coups, mais aux premiers grains de plomb sifflant à leurs oreilles , ils détalèrent en faisant des grimaces et en poussant des cris aigus et discordants.

Plusieurs de mes compagnons étaient désolés de ne pas pouvoir atteindre ces malheureuses créatures;

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pour mon compte, j'étais enchanté qu'il ne se fût commis aucun meurtre de cette espèce. Il est toujours triste, à mon avis, de tuer une bête innocente, dont on ne peut tirer parti ; l'utilité, après la nécessité, est la seule excuse de la cruauté du chasseur.

Chasseur moi-même et chasseur infatigable, à l'occasion, je n'ai jamais tué un chevreuil sans éprouver une sorte de remords , et sans me sentir la paupière humide en entendant ses plaintes presque humaines.

Quant aux singes , je suis loin de tenir le gorille pour un de nos ancêtres et n'ai pas , sur leur parenté plus ou moins authentique et officielle avec nous , des idées aussi savamment et nettement arrêtées que celles du docteur Cari Vogt et de l'illustre Darwin. Certes, je suis le premier à reconnaître que ces malicieux quadrumanes sont, moralement et intellectuellement parlant, fort éloignés de l'homme qui, au dire de Pascal, n'est ni ange ni bête et, d'après Lamartine, se trouve être un Dieu tombé qui se souvient des deux. Toutefois il me sera permis d'avouer qu'il existe — physiquement — de tels points de ressemblance entre les singes et nous , qu'il est impossible , après leur avoir envoyé du plomb dans le corps, d'assister à leur agonie, sans se demander, avec une certaine angoisse, si l'on ne vient pas d'assassiner un de ses semblables. Aussi , après plusieurs expériences de ce genre, me suis-je juré de respecter ces animaux qui , s'ils ne sont pas de notre race , sont, pour la plupart, des êtres inoffensifs , dont la chair et la peau ne peuvent, le plus souvent, servir à quoi que ce soit.

La dernière fois que j'eus la malencontreuse idée de

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tirer sur un singe, c'était pendant notre séjour au Tonquin. Une après-midi, je longeais en baleinière la côte est du golfe, faisant une abondante récolte de merles bleus dont la chair délicate et parfumée nous fournissait des rôtis succulents. Plusieurs fois déjà, depuis une heure, les matelots m'avaient indiqué des singes se balançant dans les arbres, ou nous faisant des grimaces du haut des rochers ; je les avais mis en joue, puis, retenu par une sorte de sentiment dTiumanité , j'avais abaissé le canon de mon fusil ; c'eût été un crime de bombarber ainsi , au repos , ces pauvres diables sans méfiance. Mon embarcation côtoyait la terre de très près ; tout à coup, je vis bondir, entre deux rochers , une masse grise ; Tinstinct du chasseur se réveilla; Tanimal se dérobait; sans réfléchir, je lançai mon coup dans la direction du fuyard. Le patron , sans attendre mes ordres , accosta la plage , deux hommes sautèrent sur le sable ; je les suivis, le fusil à la main. A ce moment , une plainte lugubre vint frapper mon oreille; une seconde, j'eus le frisson; si ce n'était pas un singe?... si c'était un enfant indigène I... Cette horrible pensée ne fit que traverser mon esprit, car aussitôt, l'un des matelots qui m'avait devancé , s'écria , en escaladant une grosse pierre : Le voilà, le voilà, il n'est pas mort, c'est un singe superbe; il est blessé à la tête. C'était en effet un singe gris, de la famille des chimpanzés, d'une assez belle taille. La pauvre bête, accroupie contre la pierre, dans une posture toute humaine , se tenait la tête à deux mains, et poussait des gémissements à fendre l'âme. Mon premier mouvement, à cette vue, fut

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d'achever ma victime , en lui envoyant , à deux pas , une charge de plomb à sanglier. L'aide* médecin qui m'accompagnait détourna mon arme.

— Laissez-moi, maintenant, me dit-il, faire mon métier.

— Quelle est votre intention ? répartis-je.

— Essayer de panser la blessure de cet animal, l'emporter à bord , et le sauver si c'est possible.

— Ne croyez-vous pas qu'il serait plus humain d'abréger ses souffrances ?

— Ce n'est pas mon avis; j'ai, à cet égard, des idées particulières ; au surplus, si je ne parviens pas à guérir mon malade, son cadavre me fournira un sujet d'études anatomiques fort intéressantes ; je tiens à l'avoir en bon état ; réservez donc votre poudre pour une meilleure occasion.

Ne pouvant m'opposer à la fantaisie du docteur, je n'objectai rien. Les matelots jetèrent une vareuse sur le blessé et l'empaquetèrent avec des précautions presque inutiles, car la malheureuse bête était dans un état d'ahurissement qui lui avait enlevé toute envie de se défendre.

Malgré une indifférence affectée , cet incident nous avait tous plongés dans la mélancolie; j'étais, pour mon compte, fort mécontent de moi-même. A bord! dis-je un peu brusquement au patron. Les baleiniers, habitués à me voir continuer mes chasses aux merles bleus, souvent jusqu'au coucher du soleil , se regardèrent étonnés ; l'un. d'eux, un Breton de Port-Louis, avec lequel j'avais, autrefois, poursuivi les canards dans les coraux de Croix et sur les plages de Larmor

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et du Kernevel, essaya de rallumer mon ardeur en m'indiquant des merles occupés à picorer à dix mètres de nous. Je secouai la tête négativement et, vingt minutes plus tard , nous rentrions dans notre maison flottante.

L'aide-médecin fit transporter son nouveau client à la pharmacie.

— Qu'allez-vous faire? lui demandai-je, pour la seconde fois , en descendant l'échelle du carré. Il prit un air mystérieux, mais ne répondit pas. Un gémissement du singe que l'on déficelait en ce moment m'empêcha d'insister.

En entrant au carré, j'avais, paraît-il, une figure tellement à l'envers qu'un de mes camarades me demanda s'il m'était arrivé un accident. Je racontai ma mésaventure. Bah I me dit le joyeux compagnon, pour une bête, pour un singe, ce n'est pas la peine de se monter ainsi la tête. — Pour un singe, ripostai-je, vous en parlez à votre aise ; et si le singe n'était par hasard qu'un homme déchu ou en train de se perfectionner ? Cette réflexion faite d'un ton solennel et sentencieux excita la joie de mes auditeurs qui m'assaillirent de plaisanteries et se livrèrent , en quelques minutes , à toutes les divagations , connues ou inédites , sur ce thème, spirituelle boutade, présentée d'une façon si originale par Edmond About : « L'homme est un sousofficier d'avenir dans la grande armée des singes. »

Pendant ce temps-là, le jeune médecin, flanqué d'un infirmier, s'était enfermé dans la pharmacie avec son sujet et, après s'être convaincu que celui-ci ayant à la tête une blessure sans remède, rendrait probable-

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ment le dernier soupir, avant peu, il se préparait à mettre à exécution ce qu'il entendait par ses idées particulières.

Du premier coup d'œil, monsieur le carabin, comme rappelaient , à bord , les matelots , avait reconnu d'abord, que mon singe était une guenon et que, de plus, la pauvrette était dans une situation intéressante.

Quelle belle occasion, s'était dit le disciple d*Hîppocrate, de tenter une opération césarienne!

C'était en effet une occasion unique ; mais il fallait agir en secret.

Donc , pendant qu'on dissertait, au carré , sur notre parenté plus ou moins éloignée avec le clown des forêts, le copiste de l'homme comme dit Voltaire, monsieur le carabin procédait à la plus terrible des opérations chirurgicales connues. Après avoir préalablement endormi sa patiente à l'aide du chloroforme , il l'avait étendue sur la table à pansements, et s'était prestement mis à la besogne ; aussi , un quart d'heure s'était à peine écoulé qu'il nous apportait enveloppé dans un vieux gilet de flanelle, un petit être tout rouge, sans poil, ressemblant d'une façon désespérante à un nouveau-né avant terme. C'était le fruit de la malheureuse guenon.

L'enfant n'était pas vigoureux, il ne vécut guère plus d'une heure; d'aucuns même prétendirent qu'il était mort-né ; mais le jeune Esculape soutint énergiquement le contraire. Quant à la mère, grâce à une seconde et forte dose de chloroforme , elle ne reprit pas ses sens; et l'on put ainsi, en la jetant à l'eau

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dans cet état comateux, la faire passer de vie à trépas sans nouvelles souffrances.

Nous étions tout à Theure , sur Tîle de Culao-Cam, occupés à constater les effets du cyclone ; ma digression au sujet des singes nous a entraînés loin de là ; revenons au point de départ ; nous y resterons peu de temps, car le lendemain, dès huit heures du matin , nous nous remettions en route , le cap sur l'embouchure du fleuve Rouge. Mais il était écrit que nous ne ferions la route de Saigon au Tonquin que par courtes étapes et à petites journées ; en effet, vers deux heures de Taprès-midi , nous fûmes encore obligés de relâcher, tant était mauvais, au large, l'état de la mer encore suffoquée de la colère de Tavant- veille.

Le nouvel abri choisi par le commandant était un lieu ravissant, la lagune de Fo-ya, véritable lac aux ondes transparentes.

Malgré l'heure assez avancée du jour, nous ne pûmes résister à la tentation de descendre à terre. Le commandant se souciait médiocrement de nous y autoriser; la côte était inhabitée, très sauvage et couverte de bois ; il n'était pas prudent de s'y aventurer. Nous partîmes néanmoins, après avoir promis à notre excellent chef de nous conformer aux recommandations suivantes: ne pas nous éloigner du rivage de la mer; tirer de loin en loin des coups de fusil afin d'effrayer les fauves ; enfin rallier le bord , dès que nous verrions apparaître, en tête du grand mât, le pavillon de rappel.

Cette côte déserte m'attirait d'une façon toute particulière ; dans l'ardeur de mon imagination, je me figurais faire un voyage de découvertes ; aussi , à peine à

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terre, laissant les canotiers et quelques officiers passagers, je m'élançai avec un de mes bons amis en plein fourré.

Nous entendions chanter des coqs sauvages, à deux pas de nous, dans les halliers; nous les écoutions prendre bruyamment leur vol , et nous croyions à chaque instant pouvoir les atteindre ; mais les maudites bêtes, toujours chantant de leur petite voix claire de trompette, toujours voletant, fuyaient devant nous comme des esprits moqueurs. Fatigués de cette course improductive, à travers une véritable forêt vierge, nous allions rebrousser chemin et revenir sur nos pas quand nous nous trouvâmes, tout à coup, dans une vaste clairière couverte de hautes herbes sèches. Ce terrain facile à arpenter était trop engageant. Allons jusqu'à l'autre bout, me dit mon compagnon, nous reviendrons ensuite. Affaire conclue. Dès nos premiers pas à travers les herbes, des cailles nous partent dans les jambes, et la fusillade commence. Bon, pensai-je, ce n*est pas trop tôt, le commandant sera satisfait s'il entend notre petite guerre. Au moment où, à part moi, je faisais cette réflexion, mon compagnon lâche un énorme juron : — A vous ! me crie-t-il, des paons! Mille tonnerres, j'ai du plomb d'alouettes dans mon fusil 1

Je vis les herbes s'agiter, dans la direction d'où venait la voix; je distinguai vaguement du noir, du gris, du bleu, passer comme le vent, à dix pas de moi ; j'envoyai mes deux coups, à tout hasard, au jugé ; mais hélas I moi aussi je n'avais que de 1^ cendrée dans mes cartouches ; les superbes animaux ne daignèrent même

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pas s'envoler au bruit inofifensif de ma poudre. C'était à s'arracher les cheveux de désespoir. Courons , dis-je à mon copain , peut-être pourrons-nous les rejoindre et les forcer à se lever. Vaine et naïve espérance ; de l'autre côté de la clairière, le bois recommençait, plus impénétrable , plus inextricable que sur la côte ; il fallait absolument borner là notre excursion; du reste l'heure de rentrer à bord devait être sonnée. Nous nous mîmes donc en route; mais au lieu de prendre le chemin que nous venions de tracer dans les herbes, nous suivîmes la lisière du bois, dans l'espoir de retrouver, peut-être, nos paons. Nous n'avions pas marché pendant cinq minutes, que mon ami s'arrêta court. — Regardez, me dit-il en me mettant la main sur le bras.

— Quoi ? Je suivis la direction de sa main étendue : à un mètre de nous, près d'une petite flaque d'eau, gisaient des restes sanglants, nous avançâmes et reconnûmes deux têtes , tout un arrière-train , et trois ou quatre pieds de chevreuil. Il était facile de deviner d'où provenaient ces dépouilles. Les dîneurs étaient partis sans régler l'addition ; mais le sol humide portait des marques non équivoques de leur passage, pouvant tenir lieu de cartes de visite. — Filons, conclut mon complice , il est temps ; en voyant les paons , j'aurais dû me douter que ces parages étaient mal

, habités ; le paon et le tigre vivent toujours côte à .' côte.

— Eh bien filons ! répondis-je , mais emportons au moins un souvenir de notre expédition ; et je ramassai les deux têtes de chevreuil ; singulières petites têtes

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ornées de cornes à moitié recouvertes de poil et garnies de deux grandes dents semblables à des défenses de sanglier. Nous reconnûmes plus tard que ces têtes appartenaient à des individus de l'espèce des chevrotins porte-musc; mais pour le quart d'heure nous ne songions guère à faire de l'histoire naturelle.

Le plus pressé était de regagner la côte et de rejoindre notre canot.

Le soleil était très bas ; évidemment nous étions en retard et nous commencions à craindre d'être pris par la nuit qui, dans les pays intertropicaux, succède, presque sans transition, au coucher de l'astre radieux. Déjà les mille bourdonnements, les grincements de tout genre, produits par l'innombrable tribu des insectes nocturnes, commençaient à se faire entendre. Nous marchions aussi vite que possible, mais avec une sorte de crainte d'être mal orientés. Le jour baissait à vue d'œil; c'est tout au plus si nous distinguions les objets à dix pas de nous; encore quelques instants et nous allions être entourés de ténèbres. Nous devions, suivant notre estime, avoir fait au moins le double du chemin nécessaire pour rallier la côte; nous étions sans doute égarés.

Pendant que, sans nous les communiquer, nous faisions, chacun de notre côté, les mêmes réflexions, nos camarades étaient fort inquiets des deux chasseurs écervelés. Depuis plus d'une demi-heure, le pavillon de rappel flottait en tête du grand mât ; une embarcation envoyée aux renseignements par le commandant avait porté à bord la nouvelle que deux officiers manquaient à l'appel. Tout à coup je crus entendre dans

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le lointain, une détonation d'arme à feu, aussitôt nous lâchâmes nos quatre coups,.à une seconde d'intervalle. On répondit immédiatement à notre appel, par quatre coups tirés dans les mêmes conditions.

Il était clair que nous avions dépassé le point du rendez-vous, de plus d'un demi-kilomètre, mais nous avions dû marcher presque parallèlement à la côte et ne pas en être bien éloignés. En effet, en obliquant brusquement sur notre droite et en marchant perpendiculairement à la route parcourue jusqu'alors, nous ne tardâmes pas à entendre le bruit du flot se brisant sur la plage et bientôt nous arrivâmes à la mer.

Il faisait nuit noire, notre navire avait ses feux de . position ; nous n'apercevions pas le canot ; mais, au bruit de ses avirons, nous reconnûmes qu'il venait à notre rencontre.

Moins d'un quart d'heure après, nous escaladions l'échelle du bord, assez penauds de notre escapade et préparés à recevoir une verte admonestation du commandant.

Nous l'attendons encore. A notre grande surprise on ne nous adressa pas le moindre reproche. Je compris plus tard l'indulgence du commandant en cette occasion ; très ardent lui-même pour la chasse, il pardonnait tous les entraînements qui résultent de cette passion.

Quarante-huit heures plus tard, nous arrivions enfin au terme de notre voyage à l'embouchure du Cam, un des affluents du fleuve Rouge. Le peu de profondeur des eaux nous empêchant d'approcher de terre, nous mouillâmes à environ deux milles dç la côte, par le

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travers du morne Daou-tchoun. En moins d'une demijournée, la canonnière fut réarmée ; on lui rendit sa pièce de dix-neuf, ses embarcations, ses vivres, son matériel, ses munitions ; et livrée à ses propres moyens, elle partit, allant rejoindre dans l'intérieur le chef de l'expédition, arrivé quelques jours avant sur un autre bateau.

Pour nous, conformément aux ordres i:eçus, nous attendîmes les événements. Ils ne se firent pas longtemps désirer ; bientôt, effectivement, nous entrâmes dans la longue série d'aventures qui constituent l'expédition du Tonquin.

Retracer une à une les nombreuses péripéties auxquelles a donné lieu cette entreprise guerrière, n'entre pas dans mon plan. Il faudrait citer trop de noms propres, et en mettant en scène des personnages vivants, alarmer leur modestie, sans aucun doute ; tel n'est pas mon but. D'autres avant moi, du reste, sont parvenus, à Taide de renseignements recueillis de droite et de gauche, à écrire sur ce sujet des choses fort intéressantes.

Je me bornerai donc, dans les chapitres suivants, à traiter la question à un point de vue simplement humoristique, laissant à des plumes plus autorisées le soin d'apprécier les faits et d'en déduire les conséquences.

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