‹ La vie en Chine et au JaponChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Tonquin. — Quelques mots sur l'histoire, la géographie, l'ethnologie et les ressources du pays. — Départ pour Hanoï. — Heureux coup de main.

Qu'est-ce que le Tonquin ?

Bien que la France ait porté naguère, en ce pays, ses armes victorieuses et qu'elle y ait accompli ce que Ton pourrait appeler une fantaisie guerrière en sept ou huit tableaux, sorte de féerie tragique couronnée par une sanglante apothéose, beaucoup de gens Tigno^ rent complètement.

Chez les uns, ce nom n'éveille qu'un vague souvenir de missionnaires martyrisés et de petits enfants livrés aux pourceaux : réminiscence classique de la littérature sacrée des Annales de la propagation de la foi. Chez d'autres, le mot de Tonquin ne rappelle absolument rien et n'éveille aucune idée.

Est-ce une contrée d'outre-mer ou un haut personnage étrangerMl n'est pas nécessaire d'être fixé sur cette grave question pour faire fortune en vendant des bonnets de coton à la porte Saint-Denis , ou pour obtenir un brevet de gommeux de première classe , sur n'importe quel boulevard.

D'aucuns, plus versés dans la géographie ,- mais en

Une expédition au Tonquin. 6i

retard de plusieurs siècles, sont tentés de vous traiter d'ignorant si vous leur affirmez que le Tonquin n'est pas une province de la Chine , mais qu'il fait bel et bien partie intégrante de l'empire d'Annam.

Quand on voit, du reste , à chaque instant, confondre, avec une bonhomie réjouissante, la Cochinchine avec la Chine et la Chine avec le Japon , il n'y a plus Heu de s'étonner de rien. Au surplus, en cette matière, comme en bien d'autres , les opinions sont libres ; témoin cette anecdote historique :

On plaidait au civil devant la cour d'appel de Besançon; la cause était claire comme le jour; l'une des parties soutenait une doctrine contraire au plus / simple bon sens. Chacun a son avis, répétait à tout; instant l'avocat défendeur. — Parbleu , cher confrère , ] dit l'avocat demandeur à bout d'arguments, vous avez\ parfaitement raison, chacun a son avis, M. X... pré- ! tendait bien, hier soir, au cercle, que Chandernagor est une île; comme vous le voyez, chacun a son avis.;

Sur ce mot, la cour, ne pouvant plus tenir son sérieux , déclara la cause entendue et se retira pour délibérer.

Donc , chacun a son avis. Dieu sait pourtant si les livres de voyage manquent dans nos bibliothèques I II n'est pas un glob-trotter qui n'éprouve, en rentrant au bercail , le besoin de faire paraître le journal de ses impressions particulières. J'ai déjà cédé moi-même à cet entraînement et je m'y laisse aller encore aujourd'hui. Depuis quelque temps aussi, certaines femmes n'ont point su résister au plaisir de profaner leur cahier bleu ou de livrer à la curiosité publique le secret

02 Une expédition au Tonquin.

des lettres adressées à leur famillç durant le cours de leurs lointaines pérégrinations. C'est un salutaire engouement dont le résultat est de permettre à bien des amateurs effrénés d'aventures et de navigation , de faire agréablement le tour du monde , en pantoufles et enrobe de chambre, entre le déjeuner et le dîner, sans quitter le confortable de leur home.

Quoi qu'il en soit, le Tonquin est encore peu ou mal connu. Avant ces dernières années, il n'avait guère été exploré que par les pères de la compagnie de Jésus, ou les prêtres des missions étrangères, dont les écrits, tout en ayant une valeur incontestable, n'offrent qu'un médiocre intérêt au lecteur profane qui veut bien se laisser instruire, mais qui désire surtout être amusé.

Le nom de Tonquin , qu'il s'écrive ainsi , d'après la dernière orthographe officiellement adoptée en France, ou qu'il prenne plus ou moins de G, ou de K, vient de deux mots chinois : Tun et quin ou ton g et kin; quartier du côté de VOrient^ autrement dit : Cour Orien» taie.

Pour mériter cette épithète, le pays ainsi baptisé, pensera-t-on naturellement, doit se trouver sans aucun doute, à l'orient de l'Annam. Eh bien! pas le moins du monde ; il est au nord de cet empire. Alors pourquoi cette figure de rhétorique, véritable non-sens géographique? Il faut, pour répondre à cette question, se reporter bien loin en arrière, au temps où la Chine, comme une pieuvre immense, étendait ses tentacules administratives dans le Sud-Est, au delà du royaume de Siam. A cette époque, les maîtres fastueux du Céleste-Empire, après avoir passé la saison chaude à

Une expédition au Tonquin. 63

leur Cour du Nord, Pékin, allaient au-devant du soleil et venaient, pendant l'hiver, s'établir sur les rives tempérées du fleuve Rouge , dans leur Cour d'Orient, Tonquin.

Il en est de ce nom de pays comme de tout ce qui a été emprunté à la Chine par TAnnam, ou plutôt, comme de tout ce que la Chine a laissé derrière elle , en se retirant au nord. L'épi thète de Cour Orientale ne convient pas plus à la partie de la Cochinchine à laquelle elle est dévolue que la plupart des usages d'origine chinoise , adoptés sans discernement et conservés , avec un respect sans bornes du statu quo , par les Annamites.

Le Tonquin, proprement dit, a pour confins: au sud, la Cochinchine et le Laos ; au nord, la Chine, par la province de Canton; à l'est, cette même province et le golfe de la mer de Chine, appelé de son nom, golfe du Tonquin; enfin, à l'ouest, le Laos, le , Lac-tho et encore la Chine, par les provinces du ' Yunan et de Kuan-si.

Après son divorce avec la Chine, le Tonquin a passé par de nombreuses péripéties politiques ; tantôt dépendant, tantôt indépendant de l'Annam, il est retombé . depuis longtemps sous sa domination; et maintenant, s'il change de maître , ce qui ne saurait beaucoup tar- . der , ce sera pour passer aux mains des Barbares ' d* Occident qu'on appelle les Français.

Malgré plusieurs siècles d'annexion à l'Annam, le Tonquin ne s'est pas entièrement assimilé à son vainqueur et il semble régner dans ce pays un esprit d'indépendance qui, le cas échéant, pourrait bien

64 Une expédition au Tonquin.

encore susciter de graves ennuis à la Cour de Hué. Le Tonquinois est un Annamite , mais il est moins efféminé, moins abâtardi que son compatriote du sud. A quoi cela tient-il ? Est-ce au climat, ou à son origine et à certaines tendances naturelles dont il aurait hérité de ses pères ?

Au point de vue physique, le Tonquinois est moins laid que l'Annamite des provinces chaudes ; il est plus grand, plus fort et moins jaune. Parmi les femmes, on rencontre assez souvent de jolis types, ce qui est excessivement rare en basse Cochinchine. On comprend que le mélange avec le sang mongol et chinois a été plus direct que dans le sud , où l'élément indigène — assurément fort laid, si les Mois actuels sont bien les derniers spécimens de la race primitive, — ne s'est marié qu'aux Siamois, race déjà moins pure et moins vigoureuse que la race tartare.

Sous une autre administration que celle de ses mandarins, le Tonquin pourrait devenir un pays prospère; son sol d'une grande fertilité produirait à volonté, outre le riz , toutes les céréales de l'Europe ; il recèle des richesses considérables : mines de fer, de cuivre, d'étain , d'argent et d'or ; mines de charbon très abondantes ; mais de tous ces trésors , aucun n'est exploité d'une façon sérieuse.

Un négociant, un Français qui, depuis de longues années trafiquait en Chine, où il avait réalisé une fortune évaluée à près d'un million et demi, ayant souvent entendu parler des ressources du Tonquin , se décida à explorer cette terre promise, et à s'y rendre en cherchant un chemin à travers le pays des Fils du Ciel.

Une expédition au Tonquin. 65

Ce négociant avait une maison de commerce à Ankow, sur les bords du Yang-tse-Kiang ; il résolut de partir delà, de remonter autant que possible le fleuve Bleu et de rejoindre, par cette voie , le fleuve Rouge.

C'était une entreprise digne de nos aventuriers des XVIP et XVIII' siècles ; il la mena à bonne fin , non sans peine , après avoir franchi des rapides sans nombre, après avoir couru les plus grands dangers ; et un beau jour, les indigènes d'Hanoï virent, avec un certain effroi mêlé de curiosité , notre infatigable compa- ^ triote débarquer dans leur cité.

Hanoï ou Ké-che — foire, marché, — capitale du Tonquin, est une grande ville située sur la rive droite du fleuve Rouge , à environ quarante-huit heures de son embouèhure.

Dupuis, — on a sans doute deviné que c'est de lui dont il s'agit — ayant reconnu la possibilité d'exploiter avec succès les nombreuses mines d'étain et d'autres métaux du Yunan , avait signé des traités de commerce très avantageux avec les autorités de ce pays et résolu d'établir le centre de ses opérations à Hanoï, cette ville, à peu près également distante de la mer et de la frontière chinoise, étant, par sa situation géographique, le point du fleuve Rouge le plus propice à son installation.

En attendant que l'autorisation de résidence lui fût accordée par le gouvernement annamite , en prévision aussi des résistances systématiques des mandarins et afin de vivre, autant que possible, en sécurité, à l'abri des coups de main dont il est toujours bon de se méfier, soit de la part des indigènes, soit de celle des

66 Une expédition au Tonquin.

pillards chinois dont les bandes infestent la contrée , Dupuis avait armé de chassepots une milice composée de superbes volontaires chinois, avait acheté des canonnières, de belles jonques de guerre , et s'était retranché dans une maison arrangée ad hoc, comme dans une véritable forteresse.

Que serait devenu ce hardi pionnier? Aurait-il réussi dans ses desseins colossaux? Ou aurait-il péri misérablement de la main de ces rebelles chinois qui déso- • lent le pays et viennent, de temps en temps, à la faveur de Tincurie des mandarins annamites, lever des contributions sur le bon peuple impuissant ? Dieu seul le sait.

Or, il advint qu'un jour des navires de guerre français relâchèrent à l'embouchure du Cam; l'un d'eux avait une canonnière à la remorque; on chargea sur ce petit bateau, des canons, des munitions, des vivres, on y embarqua une poignée de soldats et de matelots et , bientôt , la petite expédition prit la route d'Hanoï. Le voyage dura près de quarante-huit heures; il fallut d'abord remonter le Cam jusqu'au canal de Sonchi^ pour entrer de là, dans le Song-Koî on grand fleuve Rouge, sur les rives duquel s'élève la vieille capitale du Tonquin.

Cette traversée fut des plus curieuses ; le Cam semble , à son embouchure , se confondre avec la mer ; durant quelques heures, ses rives sont basses et marécageuses ; puis, progressivement, s'élevant au-dessus du niveau des eaux, elles finissent par former de véritables digues servant de chemin de halage. De chaque

Une expédition au Tonquin. ôj

côté, s'étendent, à perte de vue, des rizières, superbes, alors en pleine moisson.

De loin en loin, des fortins en terre, armés de canons et ornés de banderolles aux couleurs voyantes, se dressent, menaçants, sur le chemin des explorateurs ; on ralentit la marche de la canonnière, on fait branle-bas de combat; et Ton avance prudemmeiit, prêt à toute éventualité. Mais les canons sont muets , la garnison est absente, les étendards s'effilent sous l'effort de la brise, et la canonnière passe fièrement en lançant un coup de sifflet railleur, répercuté par les' échos de la place forte abandonnée. A chaque bouquet d'arbres, ,un village coquet, blotti sous la ramée, laisse voir ses cases en nattes de bambou dorées par le soleil. Les habitants sont rares ; prévenus depuis le matin de l'arrivée d'une machine infernale pleine de Barbares, ils fuient dans l'intérieur, ou se tiennent cachés dans leurs masures. Seuls, les chrétiens accourent et se font reconnaître par leurs signes de croix et mille démonstrations amicales. Il est plaisant de voir les pauvres diables pris d'une terreur folle, en entendant le sifflet de la machine, se sauver à toutes jambes, pour revenir ensuite, en riant, se précipiter sur les morceaux de biscuit que leur jette l'équipage.

A mesure que l'on avance, la marche devient de plus en plus difficile; le chenal est très irrégulier; tantôt, il donnerait passage à un cuirassé de premier rang, tantôt, il manque de fond, au point que la canonnière est obligée de stopper, pour chercher une issue en tâtonnant ; sans cesse il faut sonder et se tenir sur ses gardes. Le courant aussi est parfois terrible ; heureu-

68 Une expédition au Tonquin,

sèment les rives. sont vaseuses et inoffensives, et Ton peut, sans danger, s'y échouer, lorsque les coudes trop brusques ne permettent pas de prendre un tour suffisant.

Enfin Ton arriva. La nuit était tombée depuis deux heures , lorsque les Français débarquèrent pour se rendre au logement qui leur avait été octroyé par le gouvernement annamite.

Que venaient chercher ces hommes , dans Tancienne Cour Orientale des maîtres tout-puissants de l'Empire du Milieu?

— Je viens, disait leur chef, dans une proclamation qui fut publiée et affichée aux quatre coins de la ville, — «je viens ouvrir le fleuve Rouge au commerce fran- « çais, espagnol et chinois, ainsi qu'à celui des ce autres puissances, après entente préalable. Je prends « les Chinois sous ma protection et ceux-ci devront « désormais m'adresser leurs réclamations, au lieu « d'en référer, comme par le passé, aux mandarins « annamites. »

Ce fier langage excita Thilarité du gouverneur de la province, commandant en chef la citadelle; le vieux maréchal N-Huyen-tri-fu rit beaucoup, paraît-il, de cette outrecuidance ; toutefois , avec la politesse orientale toujours mêlée de fourberie, dont les Annamites, plus que d'autres peuples sont si prodigues, il accueillit courtoisement l'officier français et ses compagnons ; il donna des ordres pour qu'on accommodât, le mieux possible, la demeure qu'il leur avait assignée dans sa bonne ville, il leur fit mille et une grimaces de

Une expédition au Tonquin* 6g

convention, mais en définitive ne voulut rien conclure sans prendre les ordres de son souverain.

C'était justice. On calcula le temps nécessaire pour faire, aller et retour, le voyage de Hué ; on accorda le répit indispensable à la lenjteur annamite pour prendre une détermination ; et ne voyant rien venir , au bout du compte, oii signifia à son excellence N-Huyen-tri-fu , l'ultimatum suivant :

t Si dans quarante-huit heures, son altesse séré- I nissime n'a pas donné au chef de l'expédition franfçaise, une réponse favorable à sa demande, ou au f moins fourni des explications plausibles sur un € retard aussi inexplicable, la citadelle sera attaquée f de vive force. »

Cette déclaration redoubla la gaieté du brave maréchal qui faillit mourir de rire en entendant la lecture de cette épître aussi courte que bien sentie.

~ Les malheureux! Combien sont-ils?

— Une trentaine , excellence , répondit le secrétaire. *- Ils sont plus nombreux que cela, reprit, en

fronçant le sourcil, le grand mandarin.

Le secrétaire croyant s'être mépris sur la fantaisie de son maître , continua :

— Pardon, excellence, je veux dire une trentaine de mille

— Trente mille coups de rotin, sur ton échine de gueux; va-t'en au diable.

Le courtisan ne se le fit pas répéter deux fois, trop heureux d'en être quitte à si bon marché.

Le grand mandarin était du reste très bien fixé sur le compte des Français; il était parfaitement renseigné

TO Une expédition au Tonquin.

et savait qu'ils dépassaient à peine le nombre de cent.

— Les malheureux I répéta-t-il, en aparté; venir attaquer une citadelle de plus de quarante li (i) de tour, une citadelle construite en belles et bonnes pierres , sur les plans d'un nommé Vauban (2), un barbare, il est vrai, mais un barbare très fort en constructions de ce genre; une citadelle munie de portes en bois dur, entourée de fossés pleins d'eau, avec escarpes, contre-escarpes, cavaliers, palissades et chevaux de frise ; une citadelle bien armée de canons et autres engins destructeurs, défendue par plus de dix mille combattants, et contenant des vivres pour plusieurs années I Décidément ces barbares ont perdu le peu^ de cervelle dont les a gratifiés la parcimonieuse nature.

Sur cette réflexion, l'honnête mandarin avala une tasse de thé, se passa la main sur la bouche , prit une lampée de cAottw-cA(wm(3), se gratta la plante du pied et pensa à autre chose. Il n'était peut-être pas aussi tranquille au fond qu'il en avait l'air ; car après s'être regratté la plante du pied, ce qui est très naturel de la part d'un Annamite, il se gratta la tête, ce qui est tout aussi naturel, et resta songeur.

Combien de temps songea-t-il> Personne ne saurait le dire ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment où la bonne montre du chef des barbares marquait l'heure à laquelle expirait le temps fixé par l'ultimatum, N-Huyen-tri-fu n'y songeait plus du tout.

(i) Le li vaut 100 mètres.

(2) La citadelle d'Hanoï a été construite par les Portugais.

(3) Eau-de-vic de riz.

Page 1