CHAPITRE IF
plus entièrement adonné au vol, qui soit meilleur voleur que le kleptomane. Tant qu'il n'est pas devenu kleptomane, et capable de voler un cheval comme par un simple mouvement réflexe, un voleur n'est qu’à demi voleur, et il est encore entravé par bien des. notions contraires au vol. Et pourtant le kleptomane ne sait probablement pas qu'il est capable de voler, et encore moins. qu'il est capable de voler si bien. Il serait scandalisé s'il apprenaït la vérité. De même encore, pour être un grand hypocrite 1] faut avoir cessé de savoir qu'on l’est. Les plus grands hypocrites du monde sont presque constamment persuadés qu'ils sont du très. petit nombre de gens. vraiment sincères qu'on puisse trouver. Et, comme nous l'avons certainement tous observé, il est rare que nous trouvions un de ces hommes-là sans que gous ayons. bientôt de sérieux motifs d’être d'une opinion tout opposée à la sienne.
Notre propre existence nous fournit un autre exemple à l'appui de notre thèse. Une fois. que nous sommes devenus assez conscients de notre existence pour en pouvoir parler, nous em venons aisément à la mettre en doute. Tant que nous étions encore trop peu enclins à à la réflexion. pour exprimer avec des mots. notre conscience d' exister, nous savions. très. bien. que nous existions, mals nous. ne savions pas. que nous le savions. Avec l'introspection, et la. perception, enfin reconnue (pour notre bonheur ow pour notre malheur), que nous existions,, vint aussi la perception du fait que nous. n'avions pas de raisons inébranlables: sur lesquelles appuyer notre croyance en. notre existence. On s'explique assez bien pourquoi les. gens aimables, de bon sens et pew: portés à l'introspection, qui étaient trop. occupés à tâcher d'exister agréablement pour se mettre en peine de savoir s'ils. existaient aw non, — on s'explique, dis-je, que ces. gens-là, qui sont l'aristo-. cratie de l'espèce humaine, aient saisi, avec empressement um fétu. de paille tel que le « cogito, ergo sum». Ils sentaient toute: la futiité de cette question, et ils furent reconnaissants à l’homme: qui semblait la résoudre définitivement à l’aide d’une: formule: philosophique frappante et facile à retenir, et d'autant plus indiscutable qu'elle était en. latin. Mais ce qui ne peut pas s'expliquer
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du tout — à moins que par l'épuisement total des forces du penseur — c'est qu un homme qui était dans un état assez lamentable pour reconnaître qu'il ne pouvait pas prouver sa propre existence, ait pu trouver quelque réconfort dans une pareille pétition de principe.
Au risque de paraître m'écarter un peu trop du sujet que nous examinons, je voudrais donner quelques exemples de cette
ironie de la Nature qui fait que si souvent nous savons le mieux
ce que nous croyons le moins savoir, et sommes le plus ce que nous croyons le moins être : et qui fait aussi, d'autre part, que nous sommes le plus certains de ce que nous sommes le moins capables de prouver.
Prenez l'existence d’un Dieu Pond une des idées les plus profondément enracinées et les plus universellement admises qui aient jamais régné chez l’homme. A-t-on jamais donné une démonstration de l'existence d’un tel Dieu qui ait pu satisfaire pendant un espace de temps un peu long un nombre quelque peu considérable de penseurs ? À peine une formule qui a été regardée comme une démonstration a-t-elle fait son apparition et a-t-elle été acceptée par beaucoup de gens comme si elle eût été une véritable preuve, qu'elle a été attaquée avec assez de succès pour faire voir que, si vrai que soit le fait lui-même, sa démonstration ne vaut rien. Ce que j'avance là n'est pas un argument contre l’idée de la personnalité de Dieu. Au contraire, le sens de mon raisonnement tendrait bien plutôt à fortifier cette idée, d'autant plus que j'y insiste sur le fait que ce qu il y a de plus vrai et de plus connu est souvent aussi ce qu'il y a de moins démontrable, à cause de la perfection avec laquelle cela est su. Mais il n'en demeure pas moins certain qu’un grand nombre d'hommes dans un grand nombre d’années et dans beaucoup de pays, — les penseurs les plus subtils que le monde ait produit pendant quelque cinq cents ans, — ont passionnément cherché une démonstration de l'existence personnelle de Dieu, et que les chercheurs, malgré leur grand nombre, leur extrême habileté et les siècles qu’a duré leur recherche, n’ont pas trouvé cette démonstration. Il n’y en a pas une qui puisse être unanimement désignée
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1 me celle qui résoudrait le problème de telle sorte qu'il soit | possible, raisonnablement, de le remettre en discussion. Au contraire, on peut observer combien le chemin est aisé qui conduit la recherche d’une démonstration de l'existence de Dieu à la négation complète de cette existence. Comme dans le cas de notre propre existence, on s'apercevra que les seuls parfaits croyants | un Dieu personnel et en la vérité de la religion chrétienne jont ceux qui n'ont pas encore commencé à sentir que cette existence, ou cette vérité, aient besoin d'être démontrées. Nous | voyons que la plupart des fidèles : Chrétiens, Juifs ou Musulmans, sont incapables de donner immédiatement et clairement les raisons ide leur foi, et c ‘est là une preuve certaine qu'ils croient assez par- Maitement pour n'avoir même pas l'idée que leur foi puisse ou Lq doive être démontrée, mais qu'elle est pour eux quelque chose Ê omme l'air qu'ils respirent sans y faire attention. D'autre part, L lat lu dans le Times qu ‘un de nos prélats aurait, dans un de ses écents mandements, écrit ce qui suit : « Je crois que la pratique u bien sur une grande échelle n’est possible que si elle est fondée r la Doctrine Chrétienne ». Le fait que l’Archevèque est consent d'avoir cette croyance est, pour quiconque a étudié les ois de la pensée, une preuve concluante que son esprit n’est pas ncore bien certain s’il y a ou non un rapport quelconque entre doctrine chrétienne et la pratique du bien sur une grande chelle (1).
| De même, on a souvent et très justement dit que le véritable ncroyant n'est pas le sceptique conscient et qui s'intitule luiême sceptique, comme Shelley par exemple. Un homme tel ue Shelley, — et sa vie le prouve abondamment, — se rapproche jen plus du croyant inconscient qu'il ne s'en éloigne. Et Galon, à qui son indifférence en matière de disputes religieuses | valu l’immortalité la moins chèrement acquise, croyons-nous, ‘aucun homme ait jamais reçue en partage, était probablement, de s le fond, rempli de la piété la plus sincère. Le véritable infidèle, encore qu'il serait bien étonné si on le lui disait, c'est celui
À Voir l'Appendice,
LA VIE ET L'HABITUDE no
qui,est mconscient de son incroyance. Les. journaux ont rapporté que M. Spurgeon avait récemment demandé au, Tout-Püissant.! de « changer. nos gouvernants le plus tôt possible ». On sent, . sous. ces paroles, un manque de confiance dans le pouvoir, de Dieu. plus profond que celui qui s'étale dans n'importe. lequel: — ou presque — des écrits. où: son existence est franchement! niée.
De même, nous sommes. choqués de- lire. chez M. Darwin: (Plantes et. Animaux. à l'état. domestique, T. II, p. 275) : « Sans: aucun doute, il existe dans:chaque cas une cause déterminante» ;* et, de nouveau, six ou sept pages. plus. loin : « Sans:aucun doute,. chaque variation légère doit, résulter, d'une cause déterminante. » La répétition, dans un si: court, espace, de cette expression de: confiance. dans l'impossibilité d'effets sans: cause: semblerait. indiquer qu'au moment. où M. Darwin écrivait: cela, son esprit: se trouvait, à son:insu, dans un. état d'incertitude plus: ou moins: prononcé sur le point de savoir si parfois les effets. ne surgiraient: pas: d'eux-mêmes. et sans. qu'aucune. cause les eût produits; bref, elle. nous donne à penser qu'il a dû se trouver, pendant quelques. secondes, dangereusement près de nier: l'indestructi:. bilité de la force et de la matière, |
De: même encore, l'humour. et. l'ironie les plus parfaits: sont: tout.à.fait inconscients:en général, Bien des hommes que le-monde: considère comme dépourvus de ce genre d'esprit nous en. four-missent. à,chaque instant. quelque trait, L’explication la plus vrai- ! semblable de ce phénomène est que ces hommes-là ne-sont incons-\ cients. du. don charmant qu'ils possèdent que parce qu'ils: le possèdent.si parfaitement et avec unesi haute maîtrise. Aïnsi,, on! retrouve dans quelques-unes de nos revues scientifiques et: théo-. logiques. les plus. graves. cette riche. veme d’excellent. badinage: que nous. cherchions en, vain, depuis quelque. temps, dans. less pages; dé: tel journal amusant bien: connu: |
Le passage suivant, extrait: d’une publication à laquelle je ne. | veux. pas: faire de réclame, peut-servir d’échantillon :
« Lycurgue, lorsqu'on eut abandonné à sa vengeance celui qui lui avait fait crever les yeux, le fit entrer dans sa maison, |
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