‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 9 sur 135 · SAVANTS CONSCIENTS ET SAVANTS INCONSCIENTS. — LA LOI ET LA GRACE · texte numérisé non relu

SAVANTS CONSCIENTS ET SAVANTS INCONSCIENTS. — LA LOI ET LA GRACE

Nous allons, dans ce chapitre, montrer que la loi selon laquelle, ainsi que nous l'avons vu, le savoir, à mesure qu'il devient plus parfait, tend à devenir inconscient, régit non seulement les actions ou les habitudes acquises de notre corps, mais aussi nos opinions, nos façons de penser, et nos habitudes mentales en général, lesquelles, aussitôt qu'elles sont bien fixées en nous, deviennent aussi indiscernables pour notre conscience que le sont les pas que nous faisons tous les jours pour aller à nos affaires. Je ne me cache pas qu'on va trouver peut-être que, dans la dernière partie du présent chapitre, j'ai outrepassé les limites de mon sujet. Mais après réflexion j'ai résolu de laisser subsister intact ce que J'avais écrit, d'autant plus que cela servira à montrer combien grande est la portée du principe sur lequel j'insiste ici. Cela dit, j'ajoute que, dans tout le reste de ce livre, je m'attacherai de plus près à mon sujet.

Il est certain, que nous savons le mieux ce que nous sommes le moins conscients de savoir ou, en tout cas, le moins capables de prouver : par exemple, le fait que nous existons, ou qu'il y a un pays qui s'appelle l'Angleterre. Si on nous demande de

: justifier notre certitude sur de tels sujets, nous nous apercevons

que les preuves nous manquent, et nous sommes avec raison

Rd A LL a

contrariés d'être appelés ainsi à revenir sur des questions que nous considérons comme définitivement résolues.

De même, il n'y a rien qui ait plus d'influence sur nos actions que le centre de la Terre (à moins peut-être que ce ne soit ce lieu encore plus brûlant et plus inutilisable pour nous : le centre de l'Univers) ; car nous ne cessons jamais de nous efforcer de nous en rapprocher d'aussi près que les circonstances nous le permettent, ou d'éviter. de ne pas nous en rapprocher plus qu'il ne nous convient pour le moment. Que nous marchions ou courions, que nous nous temions debout ou assis, ou que nous soyons couchés, à l’état de veille ou dans le sommeil, le centre de la terre est pour nous une chose d’une importance suprême ; et même après notre mort, s’il n'y a pas trop de fantaisie à le dire, c’est un des très rares objets dont ce qu’il reste de nous peut encore sentir l'influence. Or, y a-t-il rien qui puisse occuper moins notre attention que ce point obscur et lointain, situé à tant de milliers de lieues de nous ?

L'air que nous respirons, tant qu'il n'est ni trop chaud ni trop froid, ni trop vif ni trop enfumé, — autrement dit tant qu'il demeure en F'état dans lequel nous le connaissons le mieux, — cet ar, dis-je, entre bien rarement dans nos pensées. Or, il n'y a presque rien qui nous occupe plus continuellement, jour et nuit.

En vérité, il n'y a nulle exagération à dire que nous ne possédons aucune connaissance approfondie sur aucun sujet, — aucun savom sur la certitude duquel nous soyons toujours prêts à agir, sans préparation et sans arrière-pensée, — tant que nous n'avons pas cessé d'avoir conscience de posséder ce savoir ef de pouvoir dire sur quelles bases il repose. Une leçon, pour être sue à fond, doit être pour nous comme l'air, qui nous paraît si léger (alors qu'il pèse sur nous d’un poids énorme) parce que chacun de nos pores en est comme saturé également de tous côtés. Cette perfection dans la connaissance va quelquefois jusqu’à Fincrédulité positive en ce qui concerne l'objet connu, de sorte que Fhomme qui sera le plus savant se croira plongé dans une ignorance complète. C’est ainsi qu'il n'y a pas de voleur qui soit

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