‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 11 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

et le châtiment qu'il lui infligea fut de l'instruire assidüment

* dans la vertu. » Et cependant ce journal vraiment amusant ne sait probablement pas qu'il l'est, pas plus que le kleptomane ne sait qu'il vole, ou pas plus que Milton ne savait qu'il était un humoriste lorsqu'il écrivait une hymne sur la circoncision où qu'il passait le temps de sa lune de miel à composer un traité sur le divorce. Gæœthe non plus ne savait pas jusqu’à quel point il poussait l'humour lorsqu'il écrivit, dans son Wilhelm Meister, qu'une « belle larme brillait dans l'œil droit de Thérèse » et se mit à expliquer qu'elle brilait dans son œil droit seulement parce qu'elle avait eu, sur le gauche, une verrue qui avait été opérée, — et opérée avec succès. [l est probable que Gœthe écrivit cela sans sourailler. Il pensait, comme la plupart des gens qui n'ont pas lu Wilhelm Meister le pensent encore, que c'était un livre plein de pathétique, de sentiments nobles et tendres. Et pourtant un humoriste moins consommé que lui aurait probablement senti qu'il n'y avait pour ainsi dire pas, d’un bout à l'autre de ce livre, un seul paragraphe qui n’eût pour principal mérite son absurdité.

Bacon peut nous fournir un autre exemple de la façon dont certames paroles que les hommes laissent inconsciemment tomber donnent, à qui les écoute ou les lit, la clé de leurs pensées intimes, alors qu'eux-mêmes ne savent pas qu'ils ont ces pensées, et sont encore bien plus éloignés de savoir que ces pensées sont leurs véritables convictions. Dans son Essai sur l’Amitié le grand philosophe a écrit : « La lecture des bons ouvrages de morale est un peu insipide et froide ». Tout innocent — pour ne pas dire touchant — que nous paraïsse ce passage, il n’en est pas moins lourd d'indications fâcheuses en ce qui concerne le caractère moral de Bacon. Car s'il savait qu'il trouvait la lecture des. bons

. ouvrages de morale un peu msipide et froide, c'est donc qu’il avait essayé de les bre. Et le fait qu'il les ait trouvés un peu msipides et frords ne l'excuse pas. Car bien que cela montre en effet qu'il avait commencé à connaître un petit nombre de premiers

. principes assez bien pour désirer s’épargner la fatigue d’y appli-

quer son attention davantage, ce qu'il dit prouve bien que ces

is

principes ne s'étaient pas incorporés à son être au point qu'il éprouvêt, à l'égard de cette question, cette solide aversion à en parler qu'éprouvent de nos jours la grande majorité des honnêtes gens. On se rappellera qu’en effet Bacon, lorsqu'il devint Grand- Chancelier, trafiqua des places et privilèges.

C'est d’après ce même principe qu'il nous est si désagréable d'entendre un homme en louer un autre sur sa ( sincérité ». Car (et j'en demande pardon aux mânes du D Arnold et à,ses disciples) cet éloge fait naître en nous le soupçon que l'attention du panégyriste a été mise en éveil par cette sincérité comme par une chose qui lui est plus ou moins étrangère. Cela est si universellement senti que depuis quelque temps ce mot de ( sincère » a été radicalement banni du vocabulaire des honnêtes gens. En vérité, l’homme qui ne peut pas demeurer dans une chambre où se trouve un exemplaire de la Vie et Lettres d’une personne « sincère » « sans se sentir aussitôt indisposé, est un juste, et un homme parfait … dans toutes ses voies.

Mais en voilà peut-être assez là-dessus. Pour qu'on puisse dire qu'un homme sait, il faut qu'il soit aussi sûr de soi, — sans faire appel à sa raison ni discourir sur ses motifs, — que le poisson dans la mer ou l'oiseau dans l'air. Seuls les gens qui sont ignorants et incultes peuvent savoir vraiment quelque chose. Car il n'y a pas d'homme chez qui la culture ne fasse naître la certitude de l'incertitude de ses convictions, même les plus assurées. Il est peut-être heureux pour notre bien-être que personne d’entre nous ne puisse posséder une culture très profonde sur un grand nombre de sujets : de cette façon il nous reste encore un vaste champ de certitude. Quoi qu'il en soit, c'est un fait que nous constatons tous, que les plus grands hommes sont ceux qui doutent le plus en dépit de leur certitude, et qui en même temps sont le w plus certains en dépit de leur doute, étant ainsi les plus capables de sentir qu'il ny a rien qui soit plus d'accord avec soi-même qu'une absolue contradiction dans les termes. Car la Nature ne veut pas qu'aucun principe se reproduise, si l'on peut dire, her- « maphroditiquement ; mais “elle donne à chacun d'eux une douce moitié pour qu'elle le contrarie et l’annihile tout en se combinant

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