CHAPITRE XII
truction individuelle avant d’être parfaitement acquise, était
réellement due à la mémoire, le besoin de cette instruction devrait
finir par disparaître, puisque l'oiseau devrait se souvenir de son ancien mode d'action et en viendrait ainsi à n'avoir plus besoin qu'on le lui apprenne. À cela il faut répondre que, si un être arrive à avoir besoin d'instruction et d'aide individuelle pour faire une action quelconque, sa mémoire le portera à rechercher cette aide à chaque nouvelle répétition de cette action. Ainsi nous voyons que, chez nous, la mémoire ne s'exerce un peu que lorsque nous n'avons pas d'autre ressource que de l'appeler à notre aide. Nous pouvons lire cent fois une page, mais nous ne la savons par cœur que si nous avons cultivé en nous la faculté d'apprendre des morceaux par cœur, ou si nous nous sommes donné la peine d'apprendre par cœur cette page.
Et, soit que nous lisions dans le livre, soit que nous récitions par cœur, dans les deux cas la répétition que nous faisons est due à la mémoire ; seulement, dans le premier cas, nous exerçons notre mémoire pour nous rappeler une chose que nous avons vue il y a une demi-seconde à peine ; et, dans le second, pour nous rappeler une chose que nous n'avons pas vue depuis une période beaucoup plus longue. Ainsi donc, il me semble qu'un instinct ou une habitude peuvent être appelés héréditaires, et s’attribuer à la mémoire, lorsque le souvenir date, non pas de l'exécution de l’action par l'élève lorsqu'il faisait réellement partie de la personnalité du maître, mais plutôt d’une exécution vue par l'élève ou expliquée à l'élève par le maître à une époque postérieure à la naissance de l'élève. Dans les deux cas, l’habitude est héréditaire en ce sens qu'elle s’acquiert en une génération, et se transmet avec telles ou telles modifications qui ont pu être suggérées par le génie et l'expérience. |
M. Darwin, sans doute, admettrait cela sans hésitation. Quand, donc, il dit que certains instincts ne peuvent pas avoir été acquis par l'habitude, il veut certainement dire que ces instincts ne pouvaient pas, étant données les circonstances, avoir été retenus par l'élève dans la personne du maître, et que ce serait une grave erreur de supposer que la plupart des instincts peuvent être retenus
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de cette manière. Et j'en conviens volontiers, en ce sens qu'il est difficile (mais non pas impossible) de comprendre comment quelques-uns des instincts les plus étonnants des abeilles et des fourmis neutres, peuvent être dus au fait que l'abeille ou la fourmi neutre a été en partie, ou à certains points de vue, une autre abeille ou une autre fourmi neutre dans une génération antérieure. Mais en même temps, je soutiens que cela ne va pas contre la supposition que l'instinct, aussi bien que la structure, sont principalement dus à la mémoire. Car le pouvoir de recevoir une communication quelconque, et d'agir en conséquence, est dû à la mémoire ; et l'abeille ou la fourmi neutre a pu être instruite par une autre abeille ou une autre fourmi neutre qui avait appris sa leçon d’une autre, et l'avait modifiée, et ainsi de suite en remontant en arrière, jusqu à ce qu'on parvienne à à l'origme première de l'habitude qui ne présentera sans doute qu ‘une très vague ressemblance avec l'habitude plus complexe qui est descendue d'elle. M. Darwin ne peut pas vouloir dire qu'il est possible de démontrer que les merveilleux instincts des abeilles et des fourmis neutres ne peuvent pas avoir été acquis soit, comme nous l'avons dit plus haut, par instruction, soit grâce à quelque forme, assez peu facile à concevoir, de transmission héréditaire, et qu'il les faut attribuer au fait que l’insecte neutre est pour ainsi dire une machine arrangée de telle ou telle façon, à laquelle on fait exécuter telle ou telle action correspondante en pressant tel ou tel de ses ressorts. Si c'est là ce qu'il veut dire, alors il me semble qu'il lui sera bien difficile de ne pas se trouver réduit à adopter un point de vue très semblable à celui que j'ai fait soutenir par le premier des deux professeurs qui discutaient la question des machines dans mon ouvrage antérieur, Erewhon, et dont j'ai vu, depuis, que mon grand homonyme s'était raillé dans les vers suivants :
« Tous deux, avec jambes ballantes Piquaient leurs machines vivantes ; Car, comme on dit que les sabots Que l’on fouette sont animaux,
Le cheval, ainsi que toupie,
Peut venir de géométrie ;
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