CHAPITRE XII
Tout aussi sûr que nos Bretons Viennent, par Pingouins, des Hurons ». (1)
(Hudibras, Chant II, vers 35 et suivants).
Je ne vois donc aucune difhculté à admettre que le développement de ce qu'on appelle les instincts ordinaires des fourmis et des abeilles, ait été, pour la plupart, acquis intelligemment et avec plus ou moins de peine, selon les cas, à peu près de la même façon que nous voyons les arts et les sciences actuellement en voie d'acquisition parmi nous, mais qu'ils finirent par être retenus à l'état de souvenirs par le descendant ou qu'ils lui furent communiqués. Une fois la limite des facultés de la race atteintes (et la plupart des races semblent avoir leurs limites, encore que cette expression de « limites » soit, je le reconnais, un peu vague), ou une fois l'animal parvenu à ce qu’on peut appeler un état d'équilibre à l'égard de son milieu, il ne pouvait plus y avoir de nouveaux développements d'instincts, et les instincts déjà acquis ne pouvaient plus se perfectionner, attendu que dès lors il n’y avait plus de discussion ni de différence d'opinions à leur sujet. Par conséquent, la race, ou l'espèce, demeurerait dès lors dans le statu quo, jusqu'à ce qu'elle soit, ou bien domestiquée, et par là mise en contact avec des idées nouvelles, et placée dans des conditions différentes ; ou bien soumise, à l’état sauvage, à une pression telle, qu’elle se trouve contrainte à se remettre à inventer,
. ou qu'elle périsse si elle est incapable de s'élever à la hauteur des circonstances. M. Darwin admet que l'instinct et la structure peuvent être acquis par la pratique en une ou plusieurs générations, et conservés par les générations suivantes ; car il est d'avis, en effet (L'Origine des Espèces, p. 206) que les actions habituelles deviennent quelquefois héréditaires ; et, bien qu’il ne semble pas songer que ces actions sont dues à la mémoire, cependant 1l est impossible de concevoir comment elles peuvent être héréditaires, si ce n'est grâce à la mémoire.
Toutefois, il faut reconnaître que, quand nous en venons à
(1) Voir les notes.
considérer les structures aussi bien que les instincts de certains insectes neutres, nos difficultés paraissent augmenter considéra-
blement. Les abeilles de ruche neutres ont, dans la cuisse, une
cavité pour garder la cire qu'elles ont pour fonction de récolter. Mais les bourdons et les reines, qui seuls se reproduisent, ne récoltent pas de cire, et par suite n’ont pas besoin d'une cavité de ce genre, et en effet ils n’en ont pas. Les abeilles neutres ont aussi une sorte de trompe, paraît-il, qui leur sert à extraire le miel des fleurs, tandis que les abeilles fécondes, qui ne recueillent pas de miel, n’ont pas de trompe. Mais imaginons, si le lecteur y tient, que les abeilles neutres diffèrent encore beaucoup plus que cela des abeilles fécondes : eh bien, comment pourra-t-on admettre qu’elles héritent certains organes de leurs parents, alors que pas un seul de ces parents, au cours de millions et de millions de générations, n'a possédé ces organes ? Et comment pourrat-on supposer qu'elles transmettent ces organes aux futures abeilles neutres de la communauté, puisqu'elles sont parfaitement stériles ?
On peut comprendre que la jeune abeille neutre apprenne d’une autre à construire une cellule hexagonale (bien que personne, que je sache, n'a vu des abeilles donner et recevoir cette leçon), d'autant plus qu’elle ne construit de cellules qu'après sa naissance, et qu'après qu'elle a vu d'autres abeilles neutres qui ont pu lui en apprendre très long dans un espace de temps qui, pour nous du moins, serait très court. Mais comment elle se fabrique une trompe avant d’avoir l'occasion de s'en servir, ou comment elle prépare une cavité dans sa cuisse pour l'avoir toute prête pour y mettre la cire, alors que personne de ses ancêtres n’a jamais fait cela, voilà ce que nous ne pouvons guère expliquer en supposant qu'il y ait communication orale entre elle et les autres pendant qu'elle est encore à l’état de larve. Cependant, il ne faut pas oublier que les abeilles paraissent savoir, touchant la reproduction, des secrets qui pour nous sont lettre close. Par exemple, il semble bien que la reine a la faculté de pondre des œufs mâles ou femelles à volonté : et c’est là une chose d’une
importance sociologique presque incalculable, et dénote chez la: