CHAPITRE XII
voir dans la nourriture un agent direct de la production des structures et de l'instinct, et non pas un agent indirect dont le rôle ne consisterait qu'à indiquer à la larve qu'elle doit se faire selon le type des abeilles neutres, nous ne devons pas oublier que, en tout cas, cette nourriture a été triturée, et mise à fermenter, dans l'estomac de ces abeilles neutres auxquelles la larve actuelle | doit devenir semblable. Par conséquent, cette nourriture a fort | bien pu s'imprégner de plus de matière reproductive, — de gem- Nuls. pour tout dire, — qu’on ne le pense communément. Car la nourriture, lorsqu'elle est suffisamment assimilée (le tout étant de savoir ce qu’on doit entendre par « sufñsamment ») se pénètre de toute l'expérience et de tous les souvenirs de l'être qui l’assimile. Le blé devient poule, et rien que poule, lorsque poule l’a mangé. Nous savons aussi que les abeiïlles-ouvrières neutres injectent de la matière dans la cellule après que la larve y a été déposée, et il ne me semble pas qu'il soit trop hardi de supposer que, malgré qu’elles soient dépourvues d'un système
reproducteur comme celui de leurs parents, elles peuvent cepen-
dant n'être pas aussi neutres qu’on veut bien le croire. Qui oserait affirmer que certaines gemmules de cuisse et de trompe n’ont pas pénétré dans l'estomac des neutres si elles assimilent suffisam-
ment leur nourriture, et n’ont pas, par suite, pénétré à leur tour .
dans les larves ?
M. Darwin sera le premier à admettre que, bien qu'un animal ne possède pas de système reproducteur (en aucun des sens qu'on donne d'ordinaire à ce mot), cependant, de chaque unité et de chaque cellule de son corps peuvent se détacher des gemmules capables de se mouvoir librement dans toutes les parties de l'organisme, et que la « sélection naturelle » peut, avec le temps, les amener à se mêler à la nourriture qui a été suffisamment préparée dans l'estomac des neutres.
Je ne saurais dire au juste de quellé manière cela se fait, mais enfin je ne découvre aucune raison de douter que, selon une des hypothèses que je viens d’énoncer, ou selon quelque combinaison de ces hypothèses, on ne puisse faire rentrer les instincts des abeilles et des fourmis neutres dans la même catégorie que les
7) FF NAT ORALE) Cl AMEN DUREE RO RER et ART PALIN ATP
structures et les instincts des animaux féconds. En tout cas, je | constate ce grand fait : que lorsqu'on les traite comme elles ont l'habitude d'être traitées, ces larves agissent comme si elles se souvenaient, et par suite deviennent des reines, et qu'elles ne s'écartent de leur route ancestrale que lorsqu'elles sont traitées d'une manière différente de celle dont leurs ancêtres se souvenaient d'avoir été traités. Et je constate que, lorsqu'elles se trouvent poussées hors de leur ligne habituelle de pensée et d'action, elles n'adoptent pas une autre ligne de conduite que celle de leurs nourrices, qui ont été auprès d'elles depuis l'instant où elles ont été déposées, à l'état d'œufs, par la reine ; qui les ont nourries de la substance élaborée dans leurs propres corps ; et avec lesquelles elles ont pu avoir des communications physiques et mentales de toute sorte, communications qui sont pour nous tout aussi mystérieuses que la faculté qui permet à une abeille de retrouver le chemin de la ruche après avoir fait parmi les fleurs une infinité de tours et de détours qu'aucune intelligence humaine ne pourrait. débrouiller et systématiser suffisamment pour s'y reconnaître. Ou bien, si vous voulez, prenons la question de la façon suivante. Nous savons que la castration opérée de bonne heure chez le bétail, les moutons et les chevaux, produit certains effets sur la structure et les instincts de ces animaux. Et il est probable que si cette mutilation pouvait avoir lieu plus tôt encore, l'effet produit serait encore plus marqué. Nous constatons que cet effet est toujours ou presque toujours le même. Supposons donc que la castration produise un effet un peu plus notable que celui qu'elle produit en réalité, — ce qui serait certainement le cas si le bétail, les moutons et les chevaux avaient été accoutumés pendant de longs siècles à ce qu'il y eût une classe d'animaux mutilés vivant parmi eux, et que cette classe eût toujours formé une caste à part qui aurait eu pour fonction de nourrir avec leurs propres: corps les jeunes neutres depuis les premières phases de leur vie embryonnaire jusqu'à leur maturité. Eh bien, est-ce que, dans ce cas, quelqu'un songerait à se servir de la structure et des instincts de cette classe mutilée comme d’un argument contre la doctrine qui veut que l'instinct ne soit pas autre chose qu'une
F CHAPITRE XII mémoire héréditaire ? Et si quelqu'un était tenté de le faire, n'y renoncerait-il pas aussitôt, en se rappelant que le progrès de la mutilation pourrait être arrêté, et qu'il sufhrait de traiter l'embryon [de la manière dont tous ses ancêtres avaient eu l'habitude d'être traités, pour qu'il se développât en un animal complet ? Assurément, sa raison ne lui permettrait pas de considérer que la diffculté (qui, je l'avoue, subsiste encore dans une certaine mesure) est de plus de poids que les preuves fournies par ces animaux neutres eux-mêmes, et par un si grand nombre d'autres faits, qui tous indiquent que l'instinct est une mémoire héréditaire (1). Enfin, il faut songer que l'instinct de faire des cellules et du miel n'est pas très profondément enraciné chez les abeilles. Sans ‘doute, elles peuvent faire des cellules et du miel, et elles ne paraissent pas avoir une très grande répugnance à en faire; mais best tout à fait évident qu'il n’y a rien dans leur structure ni dans leurs instincts qui les pousse à faire ces choses pour le simple plaisir de les faire, comme c’est le cas pour la poule, que son
plutôt que de ne pas couver du tout. Leur instinct de faire des cellules et du miel passe bien après leur instinct de manger, lorsqu'elles ont faim, et bien après leur instinct de se faire des
qu'elles ont suffisamment à manger et à boire, elles se refusent travailler. Et quand elles se trouvent dans ces conditions-là, lelles ne récoltent ni une goutte de miel ni une parcelle de aire, Si ce n'est, je suppose, pour construire les cellules destinées à élevage de leurs petits.
Voici ce que dit Sydney Smith :
« L'exemple le plus curieux d’un changement d'instinct a été “donné par Darwin. Les abeilles qu'on transporta aux Barbades ét dans les Antilles cessèrent, au bout de la première année, de mettre du miel en réserve, car elles s’aperçurent que cela ne leur létait pas nécessaire. Elles trouvèrent le climat si beau, et les maté-
| (1) Voir l'appendice,
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riaux pour faire du miel si abondants, qu'elles perdirent leur … caractère prudent, grave et mercantile, et devinrent excessive- “ ment dissolues et débauchées. Elles mangèrent leur capital, » résolurent de ne plus travailler, et ne firent plus que s'amuser à voler à l’entour des sucreries et à piquer les noirs ». (( Leçon « XVII, sur la Philosophie Morale »). Ainsi donc, la facilité avec laquelle les abeilles perdent l'habitude de récolter du miel et de construire des cellules semble bien indiquer que cette habitude a été acquise à une époque relativement récente de leur histoire.
Je ne me suis occupé que des abeilles, laissant de côté les w fourmis, dont le cas paraît présenter, peut-être, une diffculté “ plus grande, puisque dans certaines races de fourmis il y a deux et même trois castes de neutres qui diffèrent beaucoup entre « eux, et d'une manière très marquée, tant par leur structure que » par leurs instincts. Mais je crois que le lecteur jugera, comme moi, que le cas des fourmis est suffisamment couvert par celui des abeilles, et qu’ainsi, nous en avons assez dit. Pour M. Darwin, ces modifications de structure et d'instincts ont été produites M « par l'accumulation de nombreuses variations légères, spontanées w et avantageuses » chez les parents féconds, en conséquence desquelles (c'est du moins ce que je crois comprendre) ces parents auraient pondu tel ou tel genre particulier d'œufs destinés à devenir « des abeilles (ou des fourmis) d’une certaine espèce, possédant tel ou tel instinct particulier, instinct qui, du reste, n'est qu'une conséquence de leur structure, et ne doit en aucune manière s’attribuer à ( l’usage ou à l'habitude » au cours des générations # antérieures. |
Mais même s’il en était ainsi, on ne voit pas comment l'habitude“ de pondre des œufs de ce genre particulier ne pourrait pas être due, chez les parents féconds, à la coutume et au souvenir des \ générations antérieures, car ( les nombreuses variations légères M et spontanées » sur lesquelles doit porter la « sélection naturelle »w ont forcément eu une cause ; et quelle autre cause pouvons-nous avec plus de raison leur assigner, sinon l'expérience et le sentiment du besoin ? Car il semble à peine y avoir de limite à ce que» peuvent réaliser, au cours des siècles, une foi et un désir constants, w
CHAPITRE XII aidés de l'intelligence. Mais si on refuse d'admettre le sentiment du besoin et l'expérience, je ne vois pas quelle échappatoire on
. peut trouver pour ne pas aboutir à la conclusion que les machines . sont une nouvelle forme de la vie.
Or, M. Darwin conclut : « Je suis surpris que personne jusqu'ici
n'ait songé à se servir de ce cas probant des insectes neutres
\ comme d’argument contre la théorie bien connue de l'habitude
* héréditaire, telle que l’énonce Lamarck ». (Sélection Naturelle,
. p. 233, éd. 1876.)
Quand on vient de lire cette phrase on a l'impression qu'il
“ nya plus rien à dire. On pense qu'en effet la théorie bien connue de l'habitude héréditaire, telle que l’énonce Lamarck, a été depuis
si longtemps discréditée que ce n'était pas la peine d'expliquer
M en quoi elle consiste, ni de la réfuter en détail. Toutefois, voici . un argument contre elle, qui est tellement meilleur que tous ceux
» qu'on avait mis en avant jusqu'à présent, qu’on est surpris de voir * que personne ne s'en est jamais servi. Nous allons donc l'énoncer
brièvement, comme pour (tuer un mort », et passer à autre chose. Tel est du moins l'effet que cette phrase produisit sur moi, et
* qu'elle doit produire, je pense, sur la plupart des lecteurs. Mais, * quand les besoins de ma propre cause m'obligent à examiner de
plus près la valeur de ce « cas probant », je conclus, ou bien que je suis complètement incapable de comprendre ce que M. Darwin veut dire, ou bien que je me suis tout aussi complètement trompé sur la valeur et les conséquences des faits que j'ai mis en avant
: Lea, Ÿ . LU - . . dans ces dernières pages. S'il n'en est pas ainsi, ma surprise à moi
ne vient pas de ce que ( personne jusqu'ici ne se soit servi » des instincts des insectes neutres comme d’un argument probant contre la doctrine de l'habitude héréditaire, mais bien de ce que
M. Darwin ait jugé que cet argument était probant. Ou encore, quand je songe que l'abeille ouvrière neutre n'est qu'une reine
avortée, et qu'on peut la faire redevenir reine en la traitant de la seule façon dont elle doit se souvenir d’avoir été traitée, — alors je m'étonne que la structure et les instincts des abeilles neutres
* n'aient jamais (jamais ?) été mis en avant comme un argument en … faveur de la doctrine de l'habitude héréditaire telle que l’énonce
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Lamarck, et contre toute théorie qui nierait que de tels instincts | sont fondés sur l'intelligence et les voudrait priver de tout
rapport avec l'expérience et la mémoire.
Quant à l'instinct de mutiler, il s'explique aussi Lu que n'importe quelle autre habitude héréditaire, que ce soit l'instinct | qu'a l'homme de mutiler le bétail ; ou celui de faire des esclaves, !
qu'ont les foumis et les abeilles ; ou celui qu'ont les oiseaux de faire des nids. Je ne vois pas comment ont peut expliquer l'existence d'aucun de ces instincts, si on ne suppose pas qu'ils se sont formés graduellement grâce à la présence, chez l'animal possesseur de ces instincts, du sentiment de son besoin et du sentiment de son pouvoir, — deux sentiments qui avancent ensemble et du même pas de génération en génération, et qui peu à peu s'accumulent selon le cours ordinaire de la nature.
J'ai déjà pris assez de précautions pour qu'on ne suppose | pas que je prétends que l'animal, longtemps avant que se fussent
développés tels ou tels de ses instincts ou de ses structures, les avait aperçus de loin dans l'avenir et qu'il avait marché dans leur direction. En effet, ce n'est pas ainsi que va le progrès humain. Nos inventions mécaniques, qui, comme j'ai essayé de le dire dans Erewhon par la bouche du second professeur, ne sont en réalité pas autre chose que des membres extra-corporels, — une jambe de bois n'étant pas autre chose qu'une mauvaise sorte de jambe de chair, et une jambe de chair n'étant pas autre chose qu'une jambe de bois d’une espèce infiniment supérieure à ‘tout ce qu ‘aucune créature au monde pourrait Jamais fabriquer 1 introspectivement et consciemment, — nos inventions mécaniques, dis-je, ont presque toutes eu des commencements irès humbles, et sans que leurs inventeurs aient su voir très loin dans l’avenir. Watt, lorsqu'il perfectionna la machine à vapeur, ne paraît pas avoir prévu la locomotive. Et à plus forte raison ne peut-on pas s'attendre à ce qu'un sauvage invente une machine à vapeur. Si l'enfant respire automatiquement, c'est qu'il a appris peu à peu à respirer, et qu'il y a un nombre incalculable de siècles qu'il respire. Mais il est tout à fait incapable d'ouvrir des huîtres pendant deux ou trois ans après sa naissance, pour la raison bien