CHAPITRE XII
simple que c'est là une lecon qu'il ne fait que commencer à ap- prendre. Tout ce que je soutiens c'est que si l'enfant avait ouvert des huîtres pendant autant de générations qu'il a respiré ou tété, 1] se tournerait, dès sa naissance, vers le couteau à huîtres aussi naturellement qu'il se tourne vers le sein. Nous remarquons que chez certaines familles d'hommes il y a eu une tendance à varier dans la direction de l'usage et du progrès des machines, et que, dans un nombre encore plus restreint de familles, il semble y avoir une capacité presque illimitée de varier et d'inventer davantage, soit au point de vue social soit au point de vue du progrès mécanique ; alors que d’autres familles, — peut-être le plus grand nombre, — après avoir atteint un certain point, s'arrêtent. Mais nous remarquons aussi que les races les plus mventives ne voient jamais très loin en avant d'elles. Je suppose donc que le progrès des animaux et des plantes est très analogue à celui des hommes.
M. Darwin a toujours soutenu que les effets de l’usage et du défaut d'usage sont d’une grande importance pour le développement de la structure physique. Or, si, comme il l’a dit, les habitudes sont « quelquefois » héréditaires, ces effets doivent être aussi « quelquefois » d’une certaine importance pour le développement de l'instinct ou de l'habitude. Mais qu'est-ce qu'implique le développement d’un instinct ou d’une structure, ou même d'un effet quelconque produit sur l'organisme par « l'usage et le défaut d'usage » 2 Ce développement implique un effet produit par un désir de faire quelque chose en vue de quoi l'organisme n'était pas, à l'origine, assez bien adapté, ou assez complet, mais en vue de quoi il s'est adapté, à cause, précisément, de ce désir. Le désir a fait naître le pouvoir. Mais ceci nous ramène à la pure doctrine de Lamarck, d'après laquelle le développement des organes a été dû aux besoins ou aux désirs de l'animal chez qui l'organe apparaît. Et il me semble que ce que je soutiens n'est guère plus que cela.
Si vous admettez que le bras du forgeron grossit à force de battre le fer, vous admettez qu'un organe se modifie en vertu d'un besoin ou d’un désir. Maintenant, que l'être se souvienne de ce désir et de la pratique acquise, et que cela continue pendant
A DR D UN A Éd A Li
un nombre assez grand de générations, et les légères modifications de l'organe s’accumuleront jusqu'à ce que ce progrès soit arrêté, ou bien parce que l'être aura enfin obtenu tout ce à quoi son effort tendait, ou bien parce que ses besoins seront devenus gênants pour d’autres êtres plus forts’que lui, et qu'ainsi il se trouve immobilisé. Pour moi, comme aussi, paraît-il, pour Lamarck, l'usage et le défaut d'usage, — joints, naturellement, à la continuité de la personnalité et de la mémoire, — sont les véritables clés de la question. Dans tous les cas, on ne verrait jamaïs de changements brusques, sauf çà et là, lorsqu'une erreur commise se trouverait tourner à l'avantage de son auteur, comme cela arrive assez souvent aux peintres, aux musiciens, aux chimistes et aux inventeurs de nos jours ; ou lorsque, à de rares intervalles, un être doué d'une mémoire et d’une intelligence exceptionnelles apparaît dans telle ou telle race. Tous tant que nous sommes nous tirons profit de nos fautes aussi bien que de nos actes les plus pondérés et les plus habiles : et l’analogie nous indique qu'il faut penser que quelques-unes As idées les plus heureuses, tant chez les animaux que chez les végétaux, ont eu la même origine que certaines découvertes humaines qui ont été faites par accident, Ces idées heureuses auraient été d'abord des variations aveugles. mais qui, même dans ce cas, ne nous paraîtraient probablement pas aussi aveugles que nous le croyons, si nous pouvions savoir toute la vérité. Une fois trouvées, ces idées ou ces variations auraient été promptement mises à profit et perfectionnées par l’animal chez lequel elles étaient apparues. Mais 1l ne faut pas s’imaginer qu'elles aient jamais été fort en avance sur le dernier progrès accompli ; pas plus que ne le sont ces coups de chance qui parfois nous permettent d'aller tellement au delà de notre capacité ordinaire. Car si elles l’étaient, l'animal désespérerait de pouvoir les répéter. Aucun être n'espère, ni même ne souhaite, posséder M beaucoup plus que ce qu'il a eu l'habitude de posséder pendant # toute sa vie jusque-là, lui, les siens, et les gens qu'il voit autour de lui et qu'il est capable de comprendre. On l'a fort bien dit : (assez » est toujours (un petit peu plus qu'on a ». Nous n'aspirons pas aux choses que nous croyons être hors de notre portée ; et