‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 107 sur 135 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

par conséquent il est vraisemblable que les animaux n’ont acquis

ce qu'on peut appeler leur fortune, que peu à peu. C’est ainsi que nos biens à nous grandissent avec nos désirs et avec la peine que nous nous donnons pour les acquérir ; et que nos désirs varient et s’accroissent avec les moyens que nous avons de les satisfaire ; mais, sauf entre les mains d'hommes qui ont une aptitude exceptionnelle pour les affaires, la richesse croît toujours peu à peu, en ajoutant un champ à un champ et une ferme à une ferme. Il en va de même des membres et des instincts des animaux : car ces membres et ces instincts ne sont pas autre chose que les acquisitions qu'ils ont faites, ou les biens qu'ils ont achetés avec leur argent ou avec l'argent qui leur a été légué par leurs aïeux, et qui, encore qu'il ne soit pas sous forme d’écus et de louis, et ne consiste qu'en de la foi et du protoplasma, n'en est pas moins de bon argent, et un capital solide.

. J'ai admis déjà que l'instinct peut être modifié par de la nourriture ou par des drogues, qui peuvent affecter une structure ou une habitude aussi profondément que certains poisons affectent la structure des plantes, produisant, comme le dit M. Darwin, des galles très complexes sur leurs feuilles. Je ne prétends donc pas un seul instant soutenir que l'habitude est la cause unique de l'instinct. Toute habitude a dû avoir sa cause productrice, et les causes qui ont donné naissance à une certaine habitude doivent, de temps en temps, donner naissance à d’autres habitudes, ou en modifier d’autres. Et j'avoue aussi que je ne puis pas expliquer pourquoi certains individus, dans une race donnée, sont mieux doués que d’ autres, pas plus que je ne puis dire pourquoi ils existent. Toutefois, je constate que c'est un fait qu'il existe partout des inégalités d'intelligence et des différences dans les facultés de développement, chez les individus de toutes les races que nous pouvons observer d’un peu près. Je ne fais pas non plus difhculté d'admettre que l'activité même de la nature peut faire apparaître beaucoup de variations sans qu'aucun désir de la part de l'animal y soit pour quelque chose ; un peu de la même façon que les lunes de Mars, ainsi que nous l'avons appris récemment, furent sur le point d’être découvertes 1l y a trois cents ans, tout

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simplement parce que Galilée avait envoyé à Képler une anagramme latine que Képler ne comprit pas et qu'il arrangea ainsi : « Salve umbistineum geminatum Martia prolem », interprétant ce vers dans le sens que Mars avait deux lunes, alors que Galilée avait voulu dire : « Altissimum planetum tergeminum observavi », exprimant ainsi qu il avait vu l'anneau de Saturne. Et je reconnais que cette même activité de la nature peut fort bien conserver et accumuler ces variations une fois qu'elles se sont produites. Mais je ne peux pas croire que cette merveilleuses adaptation des structures aux besoins, que nous voyons autour de nous chez une telle infinité de plantes et d'animaux, ait pu se produire sans que l'être chez lequel une telle structure apparaît ait eu le sentiment du besoin qu'elle vient satisfaire ; pas plus que je ne peux croire que la forme du cheval de trait ou du lévrier, — si bien adaptée à la fois aux besoins de l'animal dans les services qu'il doit rendre tous les jours à l’homme, et au désir de l'homme, qui est que l’animal lui rende ces services, — ait pu se réaliser sans que l'homme ait eu le désir de produire cette structure particulière, ou sans que le lévrier ou le cheval de trait ait eu l'habitude héréditaire d'exécuter pour l'homme les actes en vue desquels cette structure est faite.

Et je crois que cette explication paraîtra acceptable à une grande majorité de mes lecteurs. Je crois que si on posait la question suivante : « De ces deux causes du développement successif des diverses structures et des divers instincts que nous voyons autour de nous, laquelle vous paraît la plus vraisemblable : le sens du besoin, ou même le caprice, et par suite les découvertes faites de temps en temps, avec, de loin en loin, quelque coup de chance ; découvertes communiquées peut-être par un animal aux autres, et adoptées par eux; longtemps pratiquées ; retenues par les descendants ; modifiées par les changements de milieu ; et accumulées avec le temps ? ou bien : l'accumulation de petites variations divergentes, indéfinies et parfaitement inintelligentes, conservées grâce à la survivance de leur possesseur dans la lutte pour la vie, et aboutissant par suite, avec le temps, à des types extrêmement différents du type primitif ? » Sur dix personnes

intelligentes et capables d'observer à qui on poserait cette question, je crois qu'il y en aurait neuf qui répondraient que c’est la première de ces deux hypothèses qui leur paraît le plus vraisemblable. Et cela, sinon pour d’autres raisons, du moins pour la raison suivante : que chez la race humaine (qui est celle que nous pouvons le mieux observer, et entre laquelle et les animaux inférieurs ‘on admettra, je crois, qu'il n'existe qu'une différence de degré et non de nature), nous constatons que le progrès est toujours ‘dû à un courant intérieur allant dans une direction définie. Dans quelle direction ? Nous ne le prévoyons pas beaucoup à l'avance ; mais nous savons que sans ce courant 1] n'y a que stagnation. Notre propre progrès (qui est notre variation) n'est pas dû à de petites inventions (ou modifications) fortuites, qui ont permis à leur heureux possesseur de subsister en des temps difhailes ; äl n'est pas dû, en fait, à des coups de chance (bien que les coups de chance aient pu y contribuer aussi, naturellement ; mais il faut aussi tenir compte des coups malheureux qui ont probablement contrebalancé les coups heureux) ; il est dû à des coups d'adresse, au sentiment du besoin, et à l'étude du passé et du présent, qui a donné à des gens habiles une clé qui leur permet d'ouvrir les chambres de l'avenir.

Plus loin, M. Darwin lui-même dit (Plantes et Animaux à l'état domestique, IL, p. 237, éd. 1875) :

« Mais je crois que nous devons adopter un point de vue plus large, et conclure que les êtres organisés, lorsqu'ils sont soumis pendant plusieurs générations à des changements (quels qu'ils soient) dans leurs conditions, tendent à varier : l'espèce de variation qui en résulte dépendant presque toujours beaucoup plus de la nature ou de la constitution de l'être que de la nature de ces conditions ».

Et c'est ce que nous constatons chez l'homme. Quelque importance qu'ait pour un homme (pour sa réussite ou son échec dans la vie) les conditions dans lesquelles 1l se trouve après sa naissance, son histoire antérieure à sa naissance a bien plus d'importance encore. L'homme intelligent s'élève en dépit de mille obstacles, et le sot échoue en dépit de tous les avantages possibles. Mais ce n'est pas la (sélection naturelle » qui fait l’homme intel-

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